LE FANTOME

Quelques jours avant l'ouverture des Chambres, le ménage Dalombre loua,

rue de l'Université, à quarante pas du palais Bourbon un appartement au

premier, d'où Albert serait en mesure de surveiller les travaux

législatifs. Comme la plupart des gens qui n'ont encore rien fait, il

prit tout à coup au sérieux ce mandat qu'il avait conquis un peu par

raccroc. Il tenait sans doute à prouver à ses électeurs à quel point il

était digne de la confiance qu'ils lui avaient prématurément accordée.

Avant de se risquer à la tribune, il parla dans les bureaux et accepta

dans les commissions la rédaction de ces rapports d'affaires qui

ennuient autant ceux qui les écoutent que ceux qui les composent.

Il semblait vouloir se faire pardonner par son assiduité son manque de

passé politique. Deux ou trois fois, un peu humilié de sa situation de

Mirabeau en chambre, il se promit de gravir les terribles gradins qui

mènent à l'impassible verre d'eau sucrée. Mais le coeur lui manqua et ce

fut seulement après six mois de couloirs et d'hémicycle qu'il osa, un

jour, aborder les rostres pour y soutenir un projet de réforme

pénitentiaire qu'il avait signé en compagnie de plusieurs membres de la

gauche radicale.

Cette proposition, qui avait pour but d'empêcher les voleurs d'être

volés par ceux qui les gardent et qui sont censés les nourrir, fut

renvoyée, avec les honneurs de la journée, à une commission spéciale. Le

député Dalombre, en descendant de la tribune, reçut, assura l'_Officiel_

du lendemain, les félicitations d'un grand nombre de ses collègues; et

quand il alla attendre dans la cour, pour la ramener à leur domicile,

Emmeline qui avait assisté à la séance, elle lui glissa dans l'oreille

en lui prenant le bras:

--Tu seras ministre!

Cette étoile qui affecte la forme d'un portefeuille, et sur laquelle la

plupart des élus du suffrage universel ont les yeux fixés, ne pouvait

toutefois luire avant longtemps pour un homme aussi jeune que l'était

Albert, la valeur de nos principaux politiciens étant surtout basée sur

leur expérience, bien qu'il soit démontré depuis des siècles que

l'expérience politique n'a jamais servi à personne. Trois ans se

passèrent donc sans amener le déménagement obligatoire du député qui

s'installe dans un ministère.

Albertine grandissait avec l'élégance et les grands yeux de sa mère qui,

elle, avait un peu perdu de sa ténuité et dont le corsage s'était

capitonné, en même temps que ses joues s'étaient remplies. Elle était

devenue une femme charmante et passait pour telle. Quand elle se

montrait à la Chambre, où elle espérait toujours assister à quelque

triomphe imprévu de son mari, les lorgnettes parlementaires

convergeaient aussitôt sur elle. Dalombre avait invité plusieurs fois à

dîner ses collaborateurs des commissions, et Emmeline les avait reçus

avec une cordialité qui avait doublé leur sympathie pour son mari. Elle

était si fière d'avoir à sa table des messieurs décorés, qui causaient

familièrement devant elle des affaires de l'État, de la chute possible

du cabinet et qui confectionnaient parfois sous ses yeux des listes

ministérielles!

Grâce aux facultés d'assimilation si rares chez le sexe masculin et si

fréquentes chez l'autre, elle s'était en moins de dix-huit mois

transformée en femme du meilleur monde. Albert était émerveillé en

constatant la facilité avec laquelle la petite ouvrière d'autrefois lui

faisait maintenant honneur.

--J'aurais épousé la petite-fille d'un pair de France qu'elle n'aurait

pas plus de tenue et de distinction, se disait-il.

Il l'obligea à prendre des leçons de danse afin que, jeune comme elle

était, elle figurât autrement que comme tapisserie dans les nombreux

bals où on les conviait et où presque toujours elle se dispensait

d'aller. Quand elle se considéra comme suffisamment forte sur

l'_avant-deux_ et sur la _chaîne des dames_, elle n'hésita plus à

produire de temps en temps ses épaules dans les salons diplomatiques, où

les dames se montrent, sous la lumière du gaz, décolletées, sans aucune

diplomatie, jusqu'à la naissance d'une foule de choses.

Cette vie nouvelle, insoupçonnée jusque-là, avait surtout pour elle ce

précieux avantage de la faire pénétrer dans un monde qui l'éloignait de

plus en plus de l'autre. Qui donc aurait désormais l'audace de

confronter Gustave et son guayaquil avec une dame toute diamantée

faisant vis-à-vis à un ministre plénipotentiaire?

L'ambassadeur de Suède ayant, à l'occasion de la naissance du fils de

son roi, organisé une soirée dansante agrémentée d'un concert, Albert

reçut une invitation sur laquelle Emmeline se jeta avec enthousiasme, le

mot «ambassadeur» exerçant un attrait presque magique sur la vanité

féminine.

En outre, on devait y représenter une comédie de salon, où les rôles

seraient tous tenus par les représentants les plus connus du

_high-life_. La comtesse de la Meynardière ferait une demi-mondaine, et

le duc de San-Stefano lui donnerait la réplique dans un costume de

jockey. De plus, un marquis, célèbre par l'importance de ses parties de

baccara, réciterait un monologue emprunté au riche répertoire de

Coquelin cadet.

Emmeline se commanda, pour cette fête de l'art et de l'intelligence, une

robe de satin crème, dont la nuance légèrement éteinte relevait encore

l'éclat de ses yeux de créole. Le corsage ne tenait à l'épaule que par

une agrafe de roses rouge sang qui se déroulaient en torsades jusqu'au

bas de la jupe. Elle ne voulut ajouter ni un bracelet, ni un collier, ni

un diamant, ni une perle à cette toilette tropicale, et campa seulement

de côté sur ses cheveux châtain foncé une petite couronne des mêmes

roses rouges, comme un rappel de la couleur dominante.

La pièce, dialoguée par un amateur, l'étonna moins par les mots, qui n'y

abondaient pas, que par l'aplomb avec lequel la comtesse de la

Meynardière entra dans la peau de son personnage. Fallait-il qu'elle eût

reçu une brillante éducation pour être sûre d'elle à ce point-là!

Elle désespéra d'arriver jamais à une pareille audace et n'hésita pas à

attribuer cette impuissance à son obscure origine. Aussi

applaudissait-elle avec entrain. Quand le duc de San-Stefano entra, dans

son costume de jockey: toque groseille et casaque arlequin, elle rit aux

larmes de très bonne foi, bien que ce déguisement ne fût que

médiocrement comique. Les spectateurs étaient assis devant l'estrade;

des chaises espacées sur une dizaine de rangs de profondeur avaient été

déposées à leur intention. A côté d'Emmeline, un jeune homme, qu'elle ne

voyait que de profil perdu, suivait le jeu des scènes, sans donner

aucune marque d'approbation ni d'improbation.

Il se leva tout à coup, fit le tour de l'assistance, passa par derrière

l'estrade qui servait de théâtre, et revint quelques instants après

reprendre à côté d'Emmeline la place qu'un ami lui avait gardée.

--Je suis allé recommander au duc de mettre sa toque plus en arrière: la

visière empêche qu'on lui voie les yeux! dit-il en se rasseyant.

--C'est que, dans le dessin que tu lui as donné, tu l'avais placée en

avant, lui fit observer l'ami.

--C'est bien possible, repartit le jeune homme. J'aime mieux chercher

trois tableaux que de composer un costume.

Elle comprit que son voisin avait été chargé de dessiner les toilettes

et, probablement, de peindre les décors. Malgré elle, elle leva les yeux

sur cet artiste sans doute improvisé, comme le proverbe auquel il avait

ainsi collaboré; et, obstinément, comme si un magnétisme irrésistible et

irraisonné clouait sur lui ses regards, elle les fixa à deux ou trois

reprises sur le visage du jeune homme, qui continuait à causer avec son

ami, sans prêter attention à cet examen.

--Est-ce curieux! se demandait-elle, où ai-je vu ce monsieur? C'est

peut-être dans une tribune de la Chambre? Non, pourtant. D'ailleurs, les

peintres ne vont pas dans ces endroits-là. Et c'est un peintre,

puisqu'il a été chargé de peindre les costumes. A moins que ce ne soit

aussi un homme du monde, comme le duc et la comtesse.

A partir de ce moment, elle n'écouta plus la pièce et ne se préoccupa

que de démasquer la personnalité de ce grand garçon brun, élégant, mais

dont les allures et jusqu'à la coupe des cheveux indiquaient un homme

appartenant à un autre monde que celui de la jeunesse gommeuse.

--Comme toutes ces toilettes sont amusantes! dit-elle en ayant l'air de

s'adresser à Albert assis à sa gauche.

--Madame, vous me flattez! fit le jeune homme. Elles sont de moi.

--Ah! vraiment! répliqua-t-elle; c'est étonnant. On jurerait qu'un

peintre de profession a passé par là.

--Mais, madame, je suis peintre, en effet, dit-il. Je parierais même

qu'il n'y a ici que moi qui ne sois pas député ou secrétaire

d'ambassade.

Comme la figure lui semblait déjà vue, la voix lui sembla déjà entendue.

La toile tomba, une toile également peinte par le voisin d'Emmeline. Il

se leva alors et, se redressant de toute sa taille il rejeta en arrière

ses longs cheveux par un mouvement qu'elle retrouva subitement dans son

cerveau: ce peintre égaré dans les salons de l'ambassadeur de Suède,

c'était celui qui, au _Perroquet bleu_, lui avait offert cinq francs par

séance pour aller poser dans son atelier.

Son premier mouvement fut de fuir. Elle allait, vis-à-vis d'Albert,

prétexter une migraine instantanée ou un invincible instinct maternel

qui la poussait à aller constater en personne qu'Albertine, laissée

seule avec la femme de chambre, dormait d'un bon sommeil. Puis, elle

réfléchit qu'on ne se paye pas une robe de quinze cents francs pour

quitter à dix heures et demie la soirée en l'honneur de laquelle on l'a

fait faire. Ce départ, que rien ne faisait prévoir un instant

auparavant, provoquerait peut-être de la part de son mari des réflexions

auxquelles elle aurait peine à répondre.

En outre, Albert venait d'entamer avec un sous-secrétaire d'État une

conversation qu'il aurait sans doute été fâché d'interrompre. Enfin, si

le moindre soupçon avait pu germer dans la tête du jeune peintre, cette

retraite immédiate ne pouvait que les confirmer.

D'ailleurs, elle l'avait rencontré: elle le rencontrerait probablement

encore. Avoir l'air de s'éloigner de lui, c'était l'inviter à courir

après elle. Le procédé le plus hardi, mais le plus sûr, était donc de

faire tête au hasard qui les rapprochait, après cinq ans, dans des

salons si différents de ceux où ils s'étaient vus pour la première fois.

Comme un voleur qui, pendant une perquisition domiciliaire, ne quitte

pas des yeux la cachette où il a serré l'argent volé, elle suivait du

regard tous les mouvements du jeune homme, pour tâcher de surprendre

soit dans un geste, soit dans un jeu de physionomie, un indice sur

lequel elle pût baser une tactique quelconque. Il ne l'avait pas

reconnue: elle en avait la presque certitude; cependant, pourquoi lui

avait-il adressé la parole? Était-ce pour éclaircir un doute? Les

hommes, qui sont quelquefois si bêtes, sont souvent si roués. Elle avait

cru deviner qu'il allait continuer ses amabilités quand il l'avait vue

se tourner du côté d'Albert.

Son imagination commençait à travailler. Il y avait certainement plus de

deux cents personnes à cette soirée. Il était donc bien extraordinaire

que le seul individu dont elle eût à redouter la présence se fût

précisément trouvé placé à côté d'elle.

Oui, c'était bien lui: elle ne se trompait pas. Pourtant, elle tint à

s'en assurer encore en tâchant d'entendre son nom qu'elle ne se

rappelait pas, mais qui lui reviendrait tout de suite en mémoire si

quelqu'un le prononçait devant elle. On avait enlevé les chaises et

déblayé la salle pour le bal. A l'installation de l'orchestre sur

l'estrade, il se produisit un brouhaha d'inviteurs allant retenir leurs

dames et d'invitées allant au-devant de leurs cavaliers. Elle en profita

pour se glisser entre le peintre et son ami, qui lui dit tout à coup:

--Tu ne danses pas, Gérald?

Gérald, c'était certainement par ce nom-là qu'on l'avait interpellé

boulevard de la Chapelle. L'identité était dûment établie.

Comme elle le regardait sans cesse malgré elle, il la regarda aussi, et

pensant naïvement qu'elle cherchait un danseur pour le premier

quadrille, il se crut suffisamment autorisé par leur bout de causette à

lui demander l'honneur de son bras.

Cette démarche la terrorisa. Dans la façon dont il lui dit:

--Madame voudrait-elle bien m'accepter pour cette contredanse?

Elle distingua un fond d'ironie qui la glaça de la tête aux pieds.

Pourquoi ne la reconnaîtrait-il pas, puisqu'elle l'avait tout de suite

reconnu? Elle ne l'avait pas oublié, bien qu'il vînt au _Perroquet bleu_

beaucoup plus d'hommes qu'il ne venait sans doute de femmes dans son

atelier. D'abord, il lui avait examiné la figure dans tous les sens,

avant de décider si elle était assez bien pour lui servir de modèle.

Naturellement, un homme convenable, qui revoyait dans les conditions

actuelles une femme qu'il avait connue sous une livrée inavouable,

n'allait pas se mettre à pousser les hauts cris et à la tutoyer devant

tout le monde. Un sourire, une intonation tant soit peu gouailleuse,

c'était assez pour lui donner à comprendre qu'elle ne pouvait plus avoir

de secrets pour lui.

En posant son bras sur la manche de son habit noir pour aller rejoindre

leur vis-à-vis, elle tremblait si fort qu'il lui demanda si elle avait

froid.

--Non, dit-elle, essayant de débrouiller une allusion dans chaque mot du

jeune homme.

Assez inhabile dans l'art de quadriller, ce M. Gérald, tout en riant de

ses maladresses, se laissait conduire par sa danseuse, qui mettait une

grâce extrême à le ramener dans le bon chemin. Elle se montrait aux

petits soins envers lui, comme pour acheter son silence. Gérald, qui

certainement était le plus pauvre et le plus inconnu de tous ces

étrangers dont les poitrines resplendissaient de décorations et de

crachats, était très flatté d'être pris ainsi sous la protection d'une

des femmes les plus jolies et les plus élégantes parmi les plus saluées.

Il était tout ébloui par ces énormes yeux noirs et l'attache du cou le

ravissait.

D'ailleurs, il ne connaissait pas une âme dans l'hôtel de l'ambassade.

Son ami lui avait apporté à composer les costumes de la pièce; et comme

il avait refusé toute rémunération pour les cinq ou six croquis dont il

s'était chargé, il avait été prié à ce bal où il était allé par pur

désoeuvrement en empruntant un habit noir, et uniquement pour «jouir du

coup d'oeil».

Son intention était de partir sur le coup de onze heures; mais comme il

n'y a guère, en somme, d'attrait plus puissant qu'un commencement de

relations avec une jolie femme, il se dit après le quadrille:

--Tant pis! je reste.

Emmeline, qu'il reconduisit à sa place, y retomba accablée. Dans la

foule qui la circonvenait, elle ne distinguait plus que cet ennemi. Elle

aspirait au plus prompt départ; mais si elle le laissait là, qui

prouvait qu'il ne se hâterait pas de faire part à cinquante personnes de

cette extraordinaire aventure. Elle aimait encore mieux s'accrocher à

lui pour le surveiller et, au besoin, lui arracher le serment de rester

muet.

Elle s'était gardée de lui apprendre le nom de son mari, la médisance

qui porte sur un député ayant une saveur toute spéciale. Albert, qui

considérait cette soirée moins comme dansante que comme politique, y

traitait avec des diplomates du Nord des questions de commerce, de

libre-échange et de construction de ports. Une fois, Emmeline s'étant

trouvée sur son passage, il lui demanda:

--T'amuses-tu, ma chérie?

Elle répondit:

--Oh! beaucoup!

Après quoi, il regagna un groupe où, à en juger par la calvitie de la

plupart de ceux qui le formaient, on devait triturer des sujets de haute

portée européenne.

L'amour-propre humain permet difficilement, fût-ce à la personne la plus

modeste, d'admettre que son image ait disparu complètement de la mémoire

ou, tout au moins, du rayon visuel d'une autre personne. Combien de gens

dont les traits se sont, pour vous, absolument effacés, vous abordent

dans la rue en vous tendant amicalement une main que vous ne vous

rappelez pas avoir jamais serrée! Ce sentiment instinctif dominait

Emmeline, au point qu'elle avait _à priori_ supposé que le jeune peintre

n'avait pu s'égarer à son sujet.

Toutefois, il avait gardé vis-à-vis d'elle une attitude si discrète

qu'elle ne savait sur quel pied danser, et cette incertitude même

redoublait son trouble. Rien n'était bouleversant pour elle, qui avait

tant de choses à cacher, comme de se dire à chaque minute:

«Sait-il ou ne sait-il pas que la femme de là-bas et celle d'ici n'en

font qu'une seule?»

Or il n'y avait pas à hésiter: dès qu'elle aurait la preuve que sa vie

n'aurait plus de mystère pour ce jeune homme, il fallait en finir

immédiatement avec lui. La sueur lui perlait sur le front, à la pensée

qu'un mot lâché dans la foule serait l'écroulement de l'échafaudage

qu'elle avait construit avec tant de patience et au milieu de tant de

périls. Ce n'était pas la peine d'avoir échappé si heureusement à

l'enquête pratiquée à propos de son prétendu assassinat, d'avoir doublé

sans naufrage le cap de la publication des bans, d'avoir acquis, dans un

département-frontière, une situation tellement brillante qu'il en était

résulté l'entrée de son mari à la Chambre, pour échouer misérablement

sous les racontars d'un rapin!

Et encore, lorsqu'elle tremblait à l'arrivée du commissaire de police et

qu'elle attendait constamment, pendant les douze jours qui avaient

précédé son mariage, le coup de sonnette de sa mère, elle était seule,

s'appelait tout bonnement Mlle Freizel et ne possédait pas, comme

maintenant, un nom et une enfant, dont elle avait à sauvegarder

l'honneur. La catastrophe atteindrait, cette fois, toute une maison; son

mari la jetterait dans la rue et plus tard, quand Albertine lui

demanderait ce qu'était devenue sa mère, Albert lui répondrait:

«Ta mère était une...»

Non, elle n'avait pas mérité une aussi effroyable condamnation sociale.

Cet homme, cet inconnu--car l'avoir coudoyé une fois dans un bouge, ce

n'était pas le connaître--qui se dressait ainsi entre elle et le bonheur

qu'elle croyait si bien s'être assuré, elle aurait voulu le supprimer,

fût-ce au prix d'un crime. Au surplus, l'horrible angoisse qui

l'étreignait ne durerait pas longtemps. Il était impossible que la

soirée s'achevât sans qu'elle fût fixée sur l'étendue du danger qu'elle

courait... Sans trop se rendre compte de la valeur du raisonnement

qu'elle ressassa dans sa tête égarée, elle adopta ce criterium:

--Si, après m'avoir invitée pour le premier quadrille, il me laisse

tranquille pour aller s'adresser à d'autres, c'est que, décidément, il

ne m'a pas reconnue. Si, au contraire, il commet l'inconvenance de me

faire danser de nouveau--ce qui ne se fait jamais, de la part d'un homme

bien élevé, à l'égard d'une dame qu'il rencontre pour la première

fois--je saurai à quoi m'en tenir. Évidemment, il s'imposera comme un

homme sûr que je n'oserai rien lui refuser. Peut-être même aura-t-il

l'impudence de me parler du passé. Oh! ce serait atroce!

Elle en était là de ses réflexions quand Gérald s'approcha d'elle, un

peu gauchement, mais résolument. Il avait, aussitôt le quadrille fini,

recueilli des renseignements sur sa jolie danseuse; et, ma foi, tout

glorieux d'avoir été redressé dans ses maladresses chorégraphiques par

la femme d'un élu du suffrage universel, il ne demandait qu'à lui

confier la suite de son éducation mondaine.

Il est en effet d'usage d'éviter de compromettre ou de gêner une dame en

l'invitant successivement pour plusieurs danses. Mais Gérald, qui

n'allait jamais au bal, qui était seul dans celui-là et qui voyait Mme

Dalombre disposée également à s'isoler, sauta par-dessus ces convenances

et lui offrit sa compagnie pour la valse, comme il la lui avait offerte

pour la contredanse.

--Monsieur, répondit-elle toute blêmissante, vous voudrez bien

m'excuser; j'ai déjà refusé deux invitations.

--Je n'en serai que plus fier si vous acceptez la mienne, dit Gérald.

Vous avez été si indulgente pour moi tout à l'heure. Je voudrais pouvoir

me vanter d'être votre élève.

--Oh! monsieur, fit-elle avec un sourire contraint ou plutôt contracté,

je danse moi-même très mal et je vous donnerais de bien mauvaises

leçons.

--Meilleures et surtout plus agréables que celles que mes parents me

faisaient donner, quand j'étais petit, à cinq francs le cachet, répliqua

pour dire quelque chose le peintre qui n'osait pas encore risquer une

galanterie accentuée.

Ce mot «cinq francs le cachet» glaça Emmeline jusqu'aux os. C'étaient

ces cinq francs-là qu'il lui avait proposés autrefois pour lui prêter sa

tête. Aujourd'hui, elle lui prêtait ses jambes. L'allusion était

directe, et le coup de poignard formait plaie pénétrante. Elle fut sur

le point de lui glisser cette prière dans l'oreille:

--Taisez-vous! on peut vous entendre.

Elle se contenta de lui poser ce point d'interrogation:

--Que voulez-vous dire?

--Rien! répliqua Gérald, supposant qu'elle avait mal compris sa phrase.

Ce «rien» parut à Emmeline dissimuler tant de choses qu'elle en perdit

toute envie de lutter de nouveau contre la destinée. Tant pis, elle en

avait assez, il arriverait ce qu'il pourrait. Si ce jeune homme était un

lâche ou simplement un imbécile, elle était perdue; si c'était un garçon

de coeur ou seulement de quelque intelligence, il se tairait. Mais allez

donc compter sur le silence d'un jeune homme pour qui la possession d'un

secret à la fois aussi cruel et aussi amusant valait toutes les bonnes

fortunes de la terre!

Elle s'abandonna donc à ces chances diverses, se réservant de s'orienter

selon le côté d'où soufflerait le vent de malheur qui s'abattait sur

elle. Pendant la valse à laquelle elle se résigna dans ce bal des

victimes, elle crut constater que, deux ou trois fois, il la serrait

d'un peu plus près que ne le nécessitait le mouvement de gravitation

indiqué par l'orchestre. Elle n'osa pas se plaindre ni même se dégager,

tant elle redoutait quelque manque de respect, bien autrement

significatif.

Enhardi par cette passivité, Gérald acheva le dernier tour en la tenant

collée à sa poitrine comme s'il ne formait avec elle qu'un bloc

tournoyant. Sa tête d'artiste commençait à déménager. Jamais il n'aurait

supposé une femme du monde aussi peu récalcitrante. Il voulut savoir au

juste jusqu'où irait sa docilité:

--Madame, lui dit-il, je vais réclamer de vous une grâce qui rayonnera

sur toute ma vie, si vous me l'accordez. Promettez-moi de ne pas danser

de la soirée avec un autre qu'avec moi.

--A quoi pensez-vous, monsieur? répondit-elle; vous tenez donc bien à me

faire remarquer?

--Laissez-moi au moins vous mener au buffet, reprit-il. Il fait ici une

telle chaleur!...

Et, sans attendre son autorisation, il traversa avec elle deux salons

qui conduisaient à un troisième où se dressait un grand comptoir autour

duquel avaient été placées des tables malheureusement à peu près toutes

prises d'assaut.

Enfin, Gérald en dénicha une dont les locataires s'éloignaient et où

traînaient encore des soucoupes imprégnées de glace fondue. Il y

installa sa danseuse, qui s'assit en face de lui dans la posture de

l'inquiétude et de l'obéissance. Était-ce cet endroit qu'il avait choisi

pour y causer plus à l'aise de leur première rencontre? Persisterait-il

à feindre, tout en continuant à lui larder le coeur d'insinuations plus

ou moins déguisées? Elle attendait, prête à tout ou, à vrai dire, prête

à rien, car elle ignorait s'il l'attaquerait par la douceur ou par la

brutalité, bien que ce rappel des «cinq francs le cachet» indiquât un

homme peu ménager de ses expressions.

Le peintre, qui avait demandé deux sorbets au marasquin à des

domestiques très affairés et qui ne voyait rien venir, se mit à frapper

impatiemment sur la table avec une petite cuillère abandonnée dans une

des soucoupes. Emmeline commençait à se sentir choquée de ces allures

d'estaminet, qu'il n'aurait certainement pas affectées ainsi avec toute

autre, quand Gérald, dans le but louable de lui témoigner la hâte qu'il

avait de la désaltérer, lui dit moitié sourire, moitié colère:

--C'est insupportable! On n'est pas servi plus vite ici qu'au café!

Instantanément elle se rappela qu'à celui du _Perroquet bleu_, il avait

de la même façon appelé, à coups de soucoupe sur la table, les garçons

qui lui faisaient attendre sa consommation. La corrélation était trop

évidente pour que la grossièreté ne fût pas préméditée.

--Ah! monsieur! fit-elle en se levant brusquement, c'est indigne!

Et, ramassant aussitôt son éventail, qu'elle avait posé sur le marbre,

elle tourna les talons, laissant son cavalier ahuri, sa petite cuillère

à la main.

--Que diable ai-je fait qui ait pu la blesser à ce point-là? se

demanda-t-il tout penaud. Pourquoi aussi vais-je lui dire que c'est ici

comme au café? Est-ce qu'on parle de café à une femme de ce monde-là?

Voilà ce que c'est que d'essayer de marivauder quand on n'est bon qu'à

broyer des couleurs! J'ai été pas mal inconvenant, mais c'est égal: ces

provinciales sont de rudes chipies.

Après ce four monumental, il ne lui restait qu'à tirer ses grègues. Il

passa, pour aller reprendre son paletot au vestiaire, tout près de Mme

Dalombre qui avait lié conversation avec une dame et, pour se donner une

contenance, riait à gorge déployée de choses qui vraisemblablement

n'avaient rien de comique. Il plongea ses yeux bien avant dans ceux de

son ex-danseuse, comme pour s'assurer s'il n'y avait aucun moyen de

renouer le fil que son inconvenance avait brisé. Emmeline se contenta de

le regarder d'un air de défi, puis tourna dédaigneusement la tête. Mais

cet effort pour combattre une attaque de nerfs qui la gagnait la désarma

totalement. Elle glissa sur ses souliers de satin jusqu'à son mari et

lui dit en haletant:

--Partons! Albert, j'étouffe ici. J'ai peur de me trouver mal.

Et elle le remorqua par la main jusqu'à l'antichambre, endossa sa

pelisse et s'enfourna dans sa voiture où elle se blottit, la tête dans

sa fourrure, comme une femme qui choisit la place la plus commode pour

s'évanouir.

Cependant, elle n'en fit rien et employa à méditer sur la situation

nouvelle qui lui était faite le silence qu'elle garda pendant toute la

route.

--Quel coup d'oeil mauvais et menaçant il m'a lancé en partant! se

répétait-elle. Comme il disait clairement: «Ah! tu m'as bravée! Eh bien!

tu sauras ce que ton audace te coûtera!» Et pourtant, raisonnait-elle,

il m'était impossible de me laisser souffleter ainsi en plein bal par

mon passé. Si je ne m'étais pas révoltée à la fin, jusqu'où serait-il

allé? Ah! le misérable! c'est ignoble! c'est ignoble! Comme s'il lui eût

été difficile de paraître me voir ce soir pour la première fois! Mais

non: il est tout fier de m'avoir connue. Il n'y a pourtant pas de quoi

se vanter!

En tout cas, ce n'était pas dans le bal même qu'il répandrait la

nouvelle, puisqu'il l'avait quitté quelques instants avant eux. Mais il

devenait très imprudent d'attendre seulement un jour. Contre les

obstacles qui s'étaient déjà et si souvent dressés devant elle, elle

s'était toujours trouvée bien de sa promptitude à les renverser.

L'hésitation, c'était l'écroulement pour elle. Comme elle ne possédait,

malheureusement, aucune arme pour se défendre, attendu qu'on n'en

raconterait jamais plus ni même autant qu'il y en avait, elle n'avait

d'autre parti à prendre que celui de l'attaque.

Tant pis pour ce monsieur qui s'était trouvé là et qui n'avait pas eu le

bon goût ou la prudence de rester muet! Lui rappeler le «café» où il

l'avait aperçue pour la première fois--car, en somme, il n'avait fait

que l'apercevoir--c'était là un défaut de générosité qui autorisait

toutes les représailles. Elle n'avait pas à son actif que sa vie de

débauche: elle avait aussi ce faux acte de décès qui la mènerait droit

en cour d'assises. Or, une fois les soupçons du monde concentrés sur

elle, le chapelet de ses iniquités s'égrènerait jusqu'au bout. Laisser à

sa fille le nom d'une prostituée, c'était horrible; mais lui

transmettre, en outre, celui d'une condamnée, cette perspective était

absolument intolérable.

Supprimer ce révélateur, voilà ce qui était urgent. Mais par quels

procédés? Elle n'irait pas se mettre bénévolement à sa discrétion: ce

qui ferait d'elle son esclave et sa chose. D'autant qu'un moment vient

presque inévitablement où les complices «mangent le morceau». Elle

n'irait pas jusqu'à lui tendre un piège ou le faire tomber dans quelque

guet-apens, les associés qu'elle serait obligée de s'adjoindre devant

être au moins aussi dangereux que lui. Pourtant, elle ne pouvait

permettre à ce peintre de continuer à circuler dans Paris pour y semer

la diffamation. Désormais, elle n'oserait plus se présenter dans aucune

maison de peur qu'on ne lui demandât des nouvelles de l'établissement du

boulevard de la Chapelle.

La Mal'aria: Etude Sociale · 第 31 / 58 题