LA MÈRE

L'imminence du danger, l'instinct de la conservation personnelle avaient

en partie caché à Emmeline l'odieux de la comédie qu'elle avait jouée

pendant un an, comédie compliquée de drame; car l'imposture était allée

jusqu'au faux en écriture publique. Il fallait vaincre à tout prix et,

conséquemment, sans discussion sur le choix des moyens. Depuis que la

sécurité lui était revenue, elle commençait à raisonner ses méfaits.

C'était précisément devant ceux qu'elle aimait qu'elle s'était mise à

mentir. Et le jour n'arriverait jamais où elle aurait la faculté de dire

à son mari:

«Maintenant je vais tout vous conter.»

Elle était condamnée à perpétuité à la falsification et à l'hypocrisie.

Quelque dévouement qu'elle fût prête à offrir à son Albert, il serait

éternellement sa dupe, et tout l'amour qu'elle lui témoignerait

n'arriverait pas à modifier leurs situations respectives.

C'est pourquoi sa tendresse pour lui se fortifia d'une sorte de pitié.

Elle l'aimait tous les jours davantage et elle le plaignait davantage,

tous les jours, de la confiance à la fois aveugle et absolue qu'il avait

placée en elle. La nuit de noces s'était soldée pour elle par une série

de remords, et sa rougeur du lendemain reflétait surtout la honte

d'avoir trompé sans vergogne et dès la première heure celui à qui elle

venait de promettre obéissance et sincérité.

Elle se répétait, en le regardant la combler de soins et de douceurs:

«Pauvre Albert! il ne sait même pas à quel point il est bon.»

Bien qu'il crût la connaître depuis le temps qu'il l'étudiait, il était

surpris de la constater aussi peu mondaine, car elle craignait

perpétuellement une rencontre et elle refusait presque toujours d'aller

au spectacle, sauf dans des baignoires particulièrement ombreuses.

Une après-midi, la roue de sa voiture avait frôlé sa mère, qui titubait

sur la chaussée du boulevard de Clichy. La rue de Berlin ne lui semblait

pas non plus suffisamment éloignée d'un autre boulevard: celui de la

Chapelle, dont les souvenirs emplissaient son cerveau et où un hasard

pouvait la remettre nez à nez avec Gustave, que l'appât de cinq cents

nouveaux francs aurait certainement excité à des recherches pleines de

périls.

Il est vrai qu'il ne l'avait que très imparfaitement dévisagée, dans la

nuit d'une voiture de place; mais, bien que vraisemblablement très

modifié depuis qu'elle n'en faisait plus partie, il restait sans doute

encore assez de l'ancien personnel de la Coffard pour provoquer des

reconnaissances écrasantes.

Aussi ne sortait-elle jamais à pied et tenait-elle systématiquement sa

tête enfoncée dans les capitons du coupé. En outre, elle avait feint de

contracter l'habitude du voile qui, prétendait-elle, empêchait sa peau

de se gercer.

Ainsi blindée contre les rencontres compromettantes, elle voyait avec

espoir les jours passer sans amener la catastrophe attendue, et qui

devenait de moins en moins redoutable. Comme s'il n'avait tenu à vivre

que jusqu'à l'établissement définitif de son neveu et de celle qu'il

traitait comme sa fille, le vieux Dalombre baissa, baissa avec une

rapidité vertigineuse. La paralysie avait, tous les matins, remonté d'un

certain nombre de centimètres, au point que le médecin, se basant sur le

calcul des probabilités, crut pouvoir prédire le moment où elle

atteindrait le coeur.

Elle l'atteignit un samedi, vers huit heures du soir. L'oeil s'ouvrit

démesurément, comme pour absorber tout ce qui flottait encore

d'existence autour de lui. Le moribond remua la bouche pour appeler,

mais les cordes vocales ne frémissaient déjà plus. Un léger soubresaut

agita son grand corps, qui sembla se soulever de lui-même pour entrer

dans le cercueil. Une écume d'un brun fauve monta aux lèvres; puis, sous

les yeux d'Emmeline et d'Albert affolés, les ailes du nez se

resserrèrent, les lèvres blanchirent et il expira.

Au plus fort de sa douleur, Emmeline ne pouvait se soustraire à cette

réflexion consolante:

«Il est mort avant de rien savoir.»

Elle s'imputa comme un nouveau crime l'espèce de soulagement qu'elle

éprouvait à cette certitude d'être demeurée intacte dans l'âme du

vieillard. Quoi qu'il arrivât maintenant, elle resterait sa fille

bien-aimée. D'ailleurs, elle n'avait rien à se reprocher à son égard,

l'ayant entouré, jusqu'à sa dernière minute, de la plus constante

sollicitude:

--Il a emporté mon image comme celle d'un ange, se disait-elle, et, à

cette heure, ni moi ni personne ne peut le détromper!

Ce digne homme avait été son sauveur, son protecteur et son égide.

Pendant tout un mois, elle se rendit presque tous les deux jours au

cimetière Montmartre, sur sa tombe, se tenant, pendant des demi-heures,

debout devant la grille du caveau, comme occupée à raconter à ce mort

tout ce qu'elle n'avait jamais eu le courage de lui confier pendant

qu'il était vivant.

Elle méditait silencieusement ces pèlerinages. Un matin, Albert la

suivit, intrigué par ces absences subites. Il la vit entrer au cimetière

et la regarda de loin s'accoter contre le monument, où elle demeura

longtemps la tête basse et les genoux à demi ployés.

--Pauvre chère créature! se répétait-il, furieux contre lui-même d'avoir

ressenti non pas l'atteinte, mais l'effleurement d'un soupçon; comme mon

pauvre oncle avait raison de l'aimer!

Un point non pas absolument noir, mais tant soit peu gris, pourtant

tachait l'existence si douce qu'elle lui avait faite. L'amour revêtait

chez elle des formes d'une sévérité qui parfois côtoyait la froideur.

Jamais il ne l'avait surprise dans un de ces élans où la chair s'épanche

en même temps que le coeur et où l'on crie des «mots inconnus». Elle y

mettait si peu du sien qu'il ne savait parfois comment s'y prendre pour

l'associer à ses entraînements.

Ah! par exemple, il eût été injuste de l'accuser d'être exigeante! Elle

accordait un baiser, mais elle ne le sollicitait jamais. Les

frémissements d'épiderme lui semblaient totalement inconnus et

l'expression matrimoniale «accomplir son devoir» paraissait avoir été

créée pour cette femme, cependant si tendre dans tous les autres actes

de la vie. Il se disait souvent:

--Elle est si jeune et si candide! Elle s'échauffera.

Bien qu'elle lui eût répété à deux ou trois reprises: «Je suis

convaincue que je n'aurai jamais d'enfant», elle eut un matin la

quasi-certitude qu'elle était enceinte. L'immense joie qu'elle ressentit

de cette aventure, qui la classait définitivement parmi les femmes

utiles et respectables, fut traversée d'une profonde mélancolie. Le nom

qu'elle laisserait à cet être, garçon ou fille, serait-il honoré ou

flétri? Avait-elle le droit de transmettre à sa progéniture une partie

des dangers qu'elle courait elle-même?

En admettant qu'on ne découvrît rien pendant sa vie, le scandale pouvait

éclater après sa mort. Ce serait alors son enfant qui hériterait de sa

honte. On a beau rabâcher que les fils ne sont pas responsables des

fautes de leurs parents, il n'en était pas moins probable que les

prétendants se détourneraient en toute hâte si on leur fournissait ce

renseignement:

--Cette jolie jeune fille aura une dot sérieuse. Seulement sa mère a été

autrefois pensionnaire du _Perroquet bleu_.

Sa grossesse lui procura, momentanément au moins, un prétexte pour

s'abstenir d'aller dans le monde, où Albert aurait désiré l'introduire.

Deux ou trois de ses camarades d'études s'étaient mariés comme lui, et

les invitations commençaient à venir. Emmeline avait maintenant, pour

s'y dérober, des motifs qu'elle ne se faisait pas faute de mettre en

avant. Quand elle serait relevée, neuf mois auraient encore passé sur sa

tête en y apportant des changements de nature à la rendre

méconnaissable. Si ses forces le lui permettaient, elle nourrirait son

enfant, et le métier de nourrice donne généralement à celle qui l'exerce

un aspect plantureux qui serait pour elle, jusque-là si frêle et si

ténue, une véritable transfiguration.

Quand elle mit au monde l'être attendu, qui se trouva être une fille,

elle dut, par ordre de son accoucheur, prendre une allaiteuse de la

campagne, les tendances à l'anémie que manifestait la mère ayant donné

au docteur des inquiétudes pour le nourrisson.

Elle avait, depuis quelque temps déjà, ruminé un projet qui la mettrait

à l'abri de toutes les revendications sociales: c'était de quitter Paris

pour un temps indéterminé, sinon pour toujours, après avoir vendu

l'hôtel. L'arrivée de la petite Albertine dans le ménage--on l'avait

appelée Albertine, parce que le père s'appelait Albert--permettait

d'attribuer ce changement d'air et de milieu à la sollicitude

maternelle. Emmeline ferait dire au médecin que l'atmosphère des

montagnes de l'Auvergne donnerait aux poumons de la nouveau-née

l'élasticité qui leur manquait.

Elle-même prendrait, au besoin, les attitudes langoureuses d'une femme

qui a besoin de respirer. Elle insinuerait à son mari qu'elle avait

toujours rêvé le rôle de châtelaine, au milieu de braves paysans qui lui

rendraient en dévouement les bienfaits qu'ils recevraient d'elle.

Elle se rappela une conversation où Albert, qui n'avait pas poussé

jusqu'au doctorat ses études de droit, se plaignait presque des quarante

mille livres de rente qu'il tenait de la succession de son oncle. Il ne

se sentait plus la patience de terminer la série de ses examens, et

cependant il aurait bien aimé être quelque chose. C'était réellement

honteux de traîner inutilement sa vie.

Malheureusement, il était trop riche pour travailler, s'il ne l'était

pas assez pour risquer des sommes dans ces entreprises grandioses, mais

dangereuses, qui offrent des chances de faillite au moins autant que de

succès.

Elle aurait été heureuse de développer chez lui une ambition politique

ou autre qui nécessitât soit un séjour, soit au moins des tournées en

province. En tout cas, elle aspirait à prendre le train pour une

destination quelconque. Elle avait droit à un voyage de noce que l'état

maladif du vieux Dalombre avait ajourné, puisqu'il eût été impossible de

le laisser seul. On emmènerait Pierre, la nourrice et la petite, qui ne

pouvait que se trouver bien de cette locomotion.

Enfant de la capitale, d'où elle n'était jamais sortie, Emmeline fut

ainsi obstinément prise de l'envie de s'éloigner de cette souricière.

L'été était venu, amenant un mois de juin superbe. Un soir, on

s'engouffra presque à l'improviste dans un sleeping-car en partance pour

Genève. Quand une femme n'a pas encore voyagé, ce qu'elle demande à voir

tout d'abord, c'est la Suisse.

Les premiers sifflements du train l'inondèrent d'une joie sans mélange.

Enfin, elle allait donc pouvoir marcher à pied et à visage découvert.

Pour elle, qui avait à peine franchi la ligne des fortifications, Genève

était une ville lointaine où le plus grand des hasards pouvait seul

faire rencontrer deux Parisiennes.

Le lac Léman l'enthousiasma. Dès sept heures du matin elle était debout,

ne demandant que fatigues et escapades. Elle qui, rue de Berlin, mettait

si rarement le nez dehors et ne sortait qu'en voiture, se révéla, aux

yeux surpris d'Albert, comme une marcheuse intrépide. Naguère si

discrète et si enfermée, elle devint causeuse et expansive. Le vent des

Alpes semblait avoir balayé sa mélancolie native. Elle adorait dîner en

plein air sur la terrasse de quelque restaurant dominant le Rhône. Elle

se montrait, s'exhibait presque, comme toute fière de porter ce défi aux

passants:

--Regardez-moi tant qu'il vous plaira: vous ne verrez en moi que Mme

Dalombre.

Elle aurait tout donné, y compris la maison que lui avait laissée le

défunt, pour se fixer sur ces coteaux où aucune inquiétude ne serait

venue la troubler. La perspective d'une rentrée dans Paris, avec les

chances d'y rencontrer Gustave ou des gens de son monde, lui saignait le

coeur. Cependant, Albert n'avait aucun motif plausible pour se faire

naturaliser citoyen des vingt-deux cantons, et le lui proposer eût été

provoquer chez lui une surprise à lui casser bras et jambes.

Un jour, en parcourant les annonces du _Journal de Genève_, elle lut

celle-ci:

Pour cause de départ, à vendre, dans des conditions exceptionnelles,

un beau château, aux portes de Nantua (département de l'Ain), avec

soixante hectares de bois; à proximité du territoire suisse. Pour tous

renseignements, s'adresser à Me Plantaz, notaire à Genève, rue du

Rhône, 27.

Quoique le mot «conditions exceptionnelles» n'indiquât pas si le prix de

ce domaine était exceptionnellement bas ou exceptionnellement élevé,

elle se sentit comme hypnotisée par cette offre imprimée. Au déjeuner

elle en persécuta son mari. Soixante hectares de forêts. Dieu! que ce

devrait être agréable de s'y promener! Elle ignorait au juste et même

approximativement ce que ces soixante hectares représentaient comme

étendue, mais elle y tenait d'autant plus. Dans l'après-midi, elle

entraîna, malgré sa résistance, Albert chez le notaire Plantaz. On ne

risquait rien de s'informer. Soixante hectares, c'est cela qui serait

bon pour Albertine! Si, une fois rentrés à Paris, l'enfant venait à

tomber malade, peut-être à mourir, elle ne se pardonnerait jamais

d'avoir négligé ainsi de lui sauver la vie.

--Quel remords! hein! quel remords! répétait-elle à Albert, comme s'il

n'y avait plus qu'à choisir pour leur fille entre la mort et

l'acquisition de ce château.

Son mari ne s'était pas résigné au voyage de Suisse pour la contrarier.

On se rendit chez Me Plantaz, qui fit passer les plans sous leurs yeux

avec l'empressement d'un homme qui a depuis longtemps un château sur les

bras; mais il fallait nécessairement le visiter autrement que sur des

lavis d'architecte. C'était un grand bâtiment Louis XVI...

--Tiens! comme ta chambre où l'on m'a mise après mon accident! fit

observer Emmeline.

Avec de vastes écuries et un magnifique jardin qui précédait les bois.

Le tout adossé à des montagnes qui vous abritaient merveilleusement du

vent d'est.

L'énumération des vertus spéciales à cette propriété--qui attendait son

acheteur depuis neuf ans--enchanta la jeune femme. Du moment où on y

était abrité du vent d'est, il n'y avait pas à hésiter. Elle manifesta

si hautement son intention de trouver tout à son goût qu'avant même d'y

avoir mené ses clients inespérés, le notaire avait déjà haussé ses prix.

Emmeline perdant toute patience, il fit attacher son cheval à la

voiture, une de ces étranges guimbardes qu'on ne voit qu'à Genève, et

qui ne contiennent qu'une ouverture pratiquée de côté, dans le cuir de

la capote, laquelle enveloppe toute l'armature du véhicule, sans doute

pour abriter aussi les voyageurs du vent d'est.

Quelques heures après, on entrait dans le château, qui verdissait

poétiquement dans de vieux arbres dont la fraîcheur enchanta Mme

Dalombre.

--Jamais nous ne trouverons mieux que ça, dit-elle tout bas à son mari

pour l'engager à profiter de l'occasion. Le fait est que la première

mise de fonds n'était pas ruineuse, le propriétaire--pour cause d'un

départ qu'il retardait depuis neuf ans, et étant donnée la baisse

considérable que les terres avaient subie depuis qu'on avait à peu près

complètement renoncé à les cultiver--se décidant à laisser le bâtiment

d'habitation et les soixante hectares de terrain pour la somme ridicule

de cinquante mille francs.

--Oh! c'est réellement pour rien! eut l'imprudence de s'exclamer

Emmeline. Et, sans attendre la décision de son mari, elle se mit à faire

la distribution des chambres. La nourrice coucherait là avec Albertine.

Annette aurait une pièce superbe pour elle toute seule.

Pierre habiterait dans les communs tout un logement d'où il

surveillerait les chevaux.

La question de l'ameublement serait tout de suite tranchée, le

département de l'Ain, assurait le notaire, abondant en vieux bahuts

Louis XIII à colonnes torses, en crédences, en tables à pieds tournés et

en quantités d'antiquailles que leurs possesseurs céderaient pour un

morceau de pain. Emmeline jura qu'elle adorait cette chasse aux vieux

bibelots. Elle prétendit même s'y connaître et se fit une fête de

procéder elle-même à l'installation de toutes les curiosités qui

allaient lui tomber sous la main.

D'ailleurs, l'hôtel de la rue de Berlin contenait déjà en linge, literie

et ustensiles de tout ordre, un matériel plus que suffisant pour une

installation provisoire.

--Et, une fois que l'hôtel sera vide, qu'en feras-tu? fit observer

Albert.

--Nous le vendrons, répliqua-t-elle. Depuis que ton oncle y est mort, je

m'y sens toute triste. Nous louerons un appartement à Paris, dans un

autre quartier. Un pied-à-terre nous suffira; car, lorsque nous serons

établis ici, je suis sûre que nous y passerons les trois quarts de

l'année.

Elle exposait ses combinaisons avec une telle volubilité qu'Albert se

laissa emporter dans le tourbillon. En outre, elle se montrait si

pressée de jouir de son domaine que le voyage en fut interrompu. On

retourna à Paris; et comme Mme Humbertot avait manifesté dans presque

toutes ses visites à M. Dalombre ses regrets d'avoir consenti à céder la

maison où son mari l'avait rendue «si heureuse», Emmeline lui en proposa

le rachat: ce à quoi elle se décida assez promptement, après avoir

spécifié que, l'ayant vendue cent quatre-vingt mille francs à l'ancien

armateur, elle la reprendrait pour cent vingt-cinq mille; les bâtisses

étant menacées du krach qui avait récemment si fort éprouvé les valeurs

de la Bourse.

La jeune Mme Dalombre n'avait pas laissé à son mari le temps de

respirer. Il se trouva, un beau matin, aux portes de la Suisse, comme si

Aladin lui-même s'était chargé du transport. Il ne s'en plaignit pas,

l'activité déployée par sa femme lui paraissant, en somme, le meilleur

stimulant contre la langueur à laquelle elle cédait d'ordinaire si

facilement.

Nantua est une ville agreste, plantée sur toute une chaîne de montagnes

tellement boisées que la taille des planches de sapin est devenue la

principale industrie du canton. Toute l'atmosphère est saturée de

parfums de goudron et les trois mille habitants qui peuplent ce

chef-lieu d'arrondissement ont l'air de camper dans quelque pli de la

Forêt-Noire.

A une demi-lieue de la ville se développe sur deux kilomètres de long et

quatre ou cinq cents mètres de large un lac cristallin, où l'on aperçoit

les truites aller et venir à une profondeur que la limpidité de l'eau

empêche de déterminer, si bien qu'on peut choisir celles qu'on veut y

pêcher.

Un lac avec des truites, les arbres du bois comme rideau de fond; ceux

du verger comme premier plan, le calme, la sérénité de la vie, et cette

sorte de résurrection due à une absolue sécurité, tout ce que les

déshérités voient au loin à travers leur détresse et qu'elle avait

elle-même évoqué si souvent dans son bouge, à la description de quelque

paysage de roman, elle le possédait et non pas temporairement comme ces

malheureuses qui passent quelques heures dans la chambre à coucher d'un

étranger pour retomber ensuite dans la rue, mais pour toujours,

puisqu'elle était femme et mère également légitime.

Elle n'avait que la crainte de voir Albert se fatiguer bientôt de cet

isolement, n'ayant pas les mêmes raisons qu'elle pour le rechercher.

Bourg, le chef-lieu du département, était à près de huit lieues de

Nantua, où la société des raboteurs de planches ne le retiendrait pas

longtemps. Le seul moyen de l'attacher au pays, c'était de tâcher qu'il

s'y créât des intérêts. Mais lesquels? Albertine, grâce au lait de sa

puissante nourrice, s'arrondissait tous les jours, et il eût été par

trop déloyal de continuer à prétendre que sa santé était menacée.

Emmeline avait la main large et entre ses doigts l'argent coulait comme

de l'eau. Les prix de Nantua étant généralement à ceux de Paris comme un

est à cinq, elle ne lésinait guère avec ses fournisseurs, toujours prête

à s'extasier sur le bon marché de leurs fournitures. Dans une contrée où

un sou vaut cinq centimes, cette facilité dans les rapports pécuniaires

lui avait tout de suite assuré des sympathies, intéressées sans doute,

mais nombreuses. On volait un peu la «jeune dame» et on lui savait gré

de la bonne grâce avec laquelle elle se laissait faire.

Un charpentier qui, paraît-il, disposait d'un fort chiffre d'électeurs

et tenait plusieurs villages sous sa coupe, dit un jour en sortant du

château, ses billets de banque à la main:

--Voilà ce qu'on peut appeler des bonnes gens. Est-ce un malheur que ce

brave M. Dalombre ne soit pas notre député!

Emmeline, à qui on rapporta le propos, en tomba toute rêveuse. Albert

venait d'atteindre ses vingt-six ans, c'est-à-dire plus que l'âge exigé

pour être apte à représenter ses concitoyens. Il n'était que depuis

trois mois dans le pays, mais c'est surtout en fait de popularité que le

temps ne fait rien à l'affaire.

L'arrondissement de Nantua était composé en partie d'ouvriers et en

partie de vieux nobles. C'était au point qu'Emmeline avait reçu du curé,

renseigné sur sa générosité, un appel portant cette suscription:

_A madame d'Alombre._

avec une apostrophe, appel qui, ayant été couronné de succès, fut à peu

de temps de là suivi d'un autre enfermé dans une enveloppe ainsi

libellée:

_Madame

La baronne d'Alombre_

--Allons! bon! je suis maintenant passée baronne! se dit-elle. C'est à

se tordre.

Les élections générales approchaient. Le scrutin de liste, d'abord

adopté par la Chambre, venait d'être rejeté par le Sénat: ce qui

permettait aux aspirants députés de travailler les circonscriptions

presque électeur par électeur. Un chef de groupe peut enlever un

arrondissement électoral avec de l'activité et de l'entregent. Un

département tout entier échappe aux influences locales.

Le charpentier, qui s'appelait Pachot et s'était «fait lui-même»,

n'ayant jamais connu d'autres parents que l'hospice des Enfants-Trouvés,

jouissait de l'autorité que lui donnait sa double qualité de patron et

d'ancien prolétaire. Si, grâce au concours de ce robuste personnage,

Albert arrivait à se créer dans le pays une situation politique, il y

serait fatalement retenu par les doux noeuds de la députation. Il

habiterait Paris pendant les sessions, c'est-à-dire juste assez pour ne

pas trop se provincialiser; mais, en fait, son nid serait à Nantua et

cet asile leur resterait toujours ouvert.

Il s'agissait pour Emmeline de persuader à Pachot, devenu l'arbitre de

sa destinée, que M. Dalombre, qu'on anoblissait à tort, était aussi

démocrate que lui, quitte, en présence des couches supérieures, à ne pas

trop regimber devant l'apostrophe et même la baronnie qu'on accordait

volontiers aux nouveaux propriétaires du château.

Cette tactique, qui n'était pas neuve, réussit une fois de plus. Choyé,

gâté, traité d'égal à égal par les Dalombre, Pachot se mit à leur

service corps et âme. On l'invitait à déjeuner, on lui donnait l'enfant

à embrasser, on se montrait avec lui en public et, à la première réunion

qui se tint tout au début de la période électorale, le tout-puissant

Pachot, pour départager les voix qui se portaient, les unes sur un

ancien président de chambre, réactionnaire et bondieusard, les autres

sur un ancien déporté, à propos duquel les monarchistes répandaient les

bruits les plus sinistres, proposa la candidature d'un jeune homme qui

donnerait à la population la garantie de sa jeunesse, de sa droiture et

de son énergie. Quoique nouveau venu dans l'arène, il saurait

revendiquer éloquemment à la Chambre les réformes auxquelles tous les

gens sensés aspiraient dans l'arrondissement, lui qui s'était

constamment montré le meilleur ami de l'ouvrier, bien qu'il ne le fût

pas lui-même.

--Ce merle non pas blanc, mais tricolore, c'était M. Albert Dalombre,

acheva Pachot, d'un ton tellement triomphal que, s'il avait vu la _Belle

Hélène_, il aurait probablement ajouté:

Et ce nom seul me dispense

D'en dire plus long.

L'orateur populaire avait habilement aposté dans la salle deux laveuses

de lin, qui vinrent témoigner de la bonté angélique de Mme Dalombre,

laquelle leur avait envoyé de nombreuses paires de bas pour leurs

enfants et, pendant un moment de chômage, tous les jours, des légumes

frais. Comme les idées naturellement généreuses d'Albert ne s'étaient

jamais condensées dans une formule précise, on fit de lui un candidat de

sentiment.

Il refusa d'abord de se présenter; mais Emmeline lui fit observer avec

tant d'insistance qu'ayant étudié pour être avocat, il aurait à la

Chambre de magnifiques occasions de mettre en relief ses qualités

oratoires, qu'il finit par se laisser promener de bourg en bourg,

léguant à sa femme la responsabilité de l'échec comme l'honneur du

succès.

L'avoué bondieusard eut tout de suite conscience de sa défaite et n'osa

pas, dans les réunions électorales, attaquer de front son rival, dont la

candidature mixte avait été si adroitement posée. L'ex-déporté était

pauvre et hors d'état de lutter, pour le nombre et la dimension des

affiches, avec ses deux adversaires. Le curé alla jusqu'à affirmer en

chaire que cet homme de désordre avait commandé le feu à l'exécution de

l'archevêque pendant la Semaine sanglante. On a accusé tant de gens

d'avoir commandé ce feu qu'il était très difficile au candidat de s'en

défendre.

Il commit la maladresse de protester dans la _Sentinelle de Nantua_.

Cette précaution lui aliéna pas mal d'ouvriers avancés, qui lui

reprochèrent de renier ses actes, et ne fit pas remonter ses actions

auprès des modérés. Trois membres de son comité passèrent à celui

d'Albert, dont cette débandade assura l'élection. Emmeline, haletante,

avait envoyé, pendant le dépouillement, des émissaires à toutes les

sections de vote. A mesure qu'elle recevait les résultats, elle les

additionnait fiévreusement avec les précédents. Qui l'eût surprise dans

ce travail peu féminin l'eût évidemment cataloguée parmi ces jolies

ambitieuses qui projettent d'avoir un salon politique, de faire nommer

des préfets et d'intervenir, un jour, dans les crises ministérielles.

Elle n'y songeait guère.

Ce à quoi elle tenait uniquement, c'était à clouer pour jamais son mari

au sol de cette contrée d'adoption, où, plus tard, elle marierait sa

fille, richement peut-être, à coup sûr honorablement, et qui, par son

éloignement du théâtre de ses premières misères, déblayerait pour

toujours le terrain mouvant qu'elle craignait continuellement de voir

s'effondrer sous ses pieds.

Elle avait, par la fabrication du faux acte de décès de sa mère, chargé

son dossier d'un méfait qui pouvait la mener autrement loin que

boulevard de la Chapelle. Après des coups de cette gravité, les coquins

prudents partent pour l'Amérique. Elle s'était contentée de partir pour

le département de l'Ain, et il lui semblait que si son mari y conquérait

une situation prépondérante, les soupçons et les recherches s'en

égareraient d'autant.

Aussi sa joie frisa-t-elle l'extase quand les derniers chiffres

apprirent, à elle et à toute la ville, que décidément M. Albert Dalombre

était élu au premier tour avec quinze cents voix de majorité.

--Ça, par exemple, c'est bien à toi que je le dois, s'écria Albert en

embrassant sa femme à l'annonce de cette victoire. Le diable m'emporte

si, il y a seulement trois mois, je pensais à devenir jamais député!

La Mal'aria: Etude Sociale · 第 29 / 58 题