La vie y était d'ailleurs claustrale, monacale et murale. Si l'on avait
demandé au triste Dalombre ce qu'il avait fait depuis la mort tragique
de sa fille, il aurait vraisemblablement répondu:
«Je ne sais pas!»
Ce grand vieillard tout courbé et tout muet--car, lorsqu'il parlait, il
parlait tout seul--était comme un château légendaire hanté par les
esprits. Il traînait silencieusement ses pantoufles dans les chambres et
dans les couloirs, comme s'il avait peur de réveiller ses morts. Paris
n'est pas une ville où on essaye longtemps de consoler les
inconsolables. Le vide s'était bien vite accentué autour de ce
provincial, qui arrivait dans la ville Lumière avec sa douleur pour tout
bagage.
Même le jeune Albert, chez qui l'impression des catastrophes familiales
s'était peu à peu atténuée, n'allait dîner chez son oncle, à la table
duquel son couvert était en permanence, qu'une ou deux fois par semaine.
Albert était un piocheur; mais quand il remisait un instant sa pioche,
c'était pour des distractions généralement moins lugubres que la
contemplation discrète de ce vieillard accablé.
La seule visite un peu assidue qui rompît la ligne uniforme de cette
existence concentrée était celle de l'ancienne propriétaire à qui M.
Dalombre avait acheté, sans marchandage et presque sans examen, la
maison qu'il habitait. Mme Humbertot, avec ses instincts de femme
économe, avait tout de suite supputé les petits avantages qu'on pouvait
espérer de la fréquentation d'un homme aussi inhabile à discuter ses
intérêts. Les natures un peu âpres ne peuvent se retenir d'un mouvement
de curiosité mêlé d'ironie et d'admiration devant un acquéreur qui paye
cent quatre-vingt mille francs ce qu'il lui eût été aisé d'avoir pour
cent cinquante mille.
Tout de suite, même sans projet arrêté ni intention préconçue, certaines
gens voient dans cette facilité à la détente matière à exploitation.
Mme Humbertot était donc retournée de temps à autre à son ancien
domicile, où elle avait été «si heureuse» avec son notaire de mari, qui
était mort quand leur fille Brigitte était encore enfant. La veuve
Humbertot avait donné des conseils aux tapissiers pour l'agencement et
l'ornementation des pièces qu'elle connaissait intimement pour les avoir
époussetées quotidiennement pendant quinze années consécutives.
C'était elle, notamment, qui avait présidé à l'installation de la
chambre à coucher de M. Albert, dont elle avait tenu, disait-elle, à
faire une «bonbonnière», comme si elle avait déjà entrevu à travers les
brumes de l'avenir la possibilité d'en reprendre plus ou moins
directement possession.
En effet, presque en même temps que les Dalombre entraient dans leur
hôtel, Mlle Brigitte Humbertot sortait du couvent des «Dames Anglaises»,
maison d'éducation tellement à cheval sur les moeurs et la bonne tenue
que les professeurs y font leurs cours à travers des grillages, par les
interstices desquels les élèves passent leurs devoirs, qu'on leur rend
par le même chemin, tout corrigés.
Cette aversion exagérée que la règle de l'établissement inspire aux
jeunes filles pour le sexe auquel elles n'appartiennent pas n'a
probablement d'autre résultat que d'intriguer fortement les
pensionnaires de l'institution, qui d'ailleurs retrouvent chez leurs
parents, les dimanches de sortie, ces êtres mystérieux dont on leur
interdit avec cette rigueur le contact pendant la semaine.
Ces précautions constituent donc, en fait, un encouragement à
l'hypocrisie et au machiavélisme. Mlle Brigitte, confite pendant sept
ans dans de feintes répulsions et de fausses terreurs, en avait
nécessairement gardé le pli. Elle poussait des cris et s'enfuyait au
fond de son cabinet de toilette, si elle n'était encore qu'en robe de
chambre, quand le garçon boucher se présentait, un aloyau dans sa manne.
A chaque expression susceptible de prêter à un double sens, elle pinçait
les lèvres et roulait des regards au plafond qui signifiaient
manifestement:
«Vous savez, je n'ai pas compris.»
Ce manque d'intelligence n'allait cependant pas jusqu'à méconnaître le
côté avantageux d'une relation plus étroite avec cet oncle, qui avait
toutes les chances de ne plus aller longtemps, et ce neveu qui, à la
suite de tant de décès successifs, s'en trouvait l'unique héritier.
Malgré les pertes subies et la hâte mise à la vente de ses navires, la
fortune de M. Dalombre était encore excessivement respectable. En outre,
ce mot «armateur» éveille dans les imaginations travaillées par l'_auri
sacra fames_ des visions de cargaisons de trois mille tonnes et
d'inépuisables galions de Vigo.
Mme Humbertot, qui ne jouissait que d'une aisance relative et avait mis
sa fille aux «Dames Anglaises» surtout pour lui créer plus tard des
amitiés aristocratiques, suivait donc son petit bonhomme de chemin côte
à côte avec la jeune Brigitte, qu'elle ne craignit pas d'amener un jour
chez M. Dalombre--un homme seul--et qui, par extraordinaire et pour
cette fois seulement, voulut bien ne pas repousser comme un attentat à
la pudeur la main que lui tendit le vieillard.
Tous les mercredis, à heure fixe, ces visites se renouvelèrent avec une
périodicité indiquant qu'on allait là par devoir, comme pour signer une
feuille de présence. Il n'y avait encore rien de nettement dessiné dans
les aspirations des deux femmes, et leurs prétentions ne se traduisaient
guère que par ce mot sibyllin: «On ne peut pas savoir». Néanmoins on
opérait comme si l'on savait déjà quelque chose.
Deux ou trois de ces démarches régulièrement espacées avaient eu lieu en
présence d'Albert, qui avait coupé la conversation en entrant à
l'improviste. Mlle Brigitte s'était alors redressée comme sous l'effet
d'une pile électrique, arrangeant vivement ses cheveux et abaissant
subitement ses paupières, dont l'auvent protecteur ne laissait toutefois
rien perdre de ce qui se passait sous les yeux qu'elles abritaient de
leurs cils.
Les aptitudes physiques de Mlle Humbertot ne cadraient guère avec cette
componction perpétuelle. Elle était petite avec des cheveux d'un noir
menaçant, le teint olivâtre, des yeux qu'on aurait trouvés grands s'ils
n'avaient été aussi constamment baissés et au-dessus desquels se
rejoignaient deux sourcils noirs et proéminents comme de petites
sangsues qui viennent de prendre leur repas.
On sentait qu'il y avait lutte entre son éducation et son tempérament et
qu'elle n'était arrivée que grâce à son énergie à amalgamer ces deux
extrêmes. D'ailleurs, absence complète de timidité; car dans les
couvents-pensionnats, à force d'habituer les élèves à raconter le plus
littérairement possible leurs péchés à un prêtre qui s'en tient les
côtes derrière les barreaux d'un confessionnal, on fait de ces jeunes
pénitentes des effrontées doucereuses et patelines, infiniment plus
difficiles à démonter que celles dont le bonnet incline parfois sur
l'oreille.
Albert, qui avait vingt-trois ans et une très jolie maîtresse au
quartier latin--laquelle le trompait, du reste, avec tous les garçons
coiffeurs d'alentour--ne prêtait pas la plus légère attention aux
tortillements de buste et aux attitudes composées dont il était l'objet.
Il s'était contenté de dire à son oncle:
--Qu'est-ce que c'est que cette demoiselle-là? Elle a l'air d'un
pruneau.
Brigitte ne s'abusait probablement pas sur l'état dans lequel elle avait
mis le coeur de M. Dalombre neveu. Mais ce que le congréganisme enseigne
tout d'abord, c'est la patience et l'art de ne jamais s'avouer vaincu.
M. Albert ne l'appréciait pas parce qu'il ne l'avait pas suffisamment
regardée. Le jour où une circonstance encore à naître ferait jaillir
l'étincelle, elle était sûre de le tenir; et, quand elle le tiendrait,
elle était résolue à ne pas le lâcher.
Si seulement elle avait trouvé le moyen de rester, fût-ce dix minutes,
en tête-à-tête avec lui! Malheureusement, ce jeune homme semblait être
d'un naturel peu sédentaire. Quand il avait salué ces dames et embrassé
son oncle, il pirouettait sur ses talons et prenait le large avec une
désolante rapidité.
Cependant, avec cette persévérance qui a donné son nom à un catéchisme,
Mme et Mlle Humbertot creusèrent peu à peu leur trou dans la maison. La
mère rappela si souvent, avec des chevrotements d'émotion, les douces
soirées qu'elle avait passées dans la salle à manger, autour de la
table, en compagnie de feu Humbertot, que l'ancien armateur se vit
acculé à l'obligation de les inviter de temps en temps à dîner.
Au moins le fugace Albert serait astreint à se tenir sur sa chaise
pendant un temps moral qui lui permettrait de se créer une opinion sur
ses voisines. Mais, comme par un arrêt d'en haut, il ne se trouvait
jamais là pour assister à ces petites fêtes, où l'on s'ennuyait à
plaisir, car on n'y était que trois, et Brillat-Savarin a dit:
«A dîner ne soyez jamais moins de quatre et jamais plus de huit.»
L'étonnement des deux dames Humbertot fut grand de s'apercevoir, en
s'asseyant, un soir, devant le potage auquel les conviait M. Dalombre,
qu'on était, en effet, non plus trois, mais quatre dans la salle à
manger. Seulement, le quatrième n'était pas Albert: c'était Emmeline
qui, entrée en fonctions depuis un peu moins d'une semaine, venait
prendre sa place ordinaire en face du maître de la maison.
Les Humbertot avaient été, comme tout le monde, au courant de la
tentative dont s'était si heureusement tirée la jeune ouvrière; mais
elles étaient très loin de supposer que les secours portés à une victime
en danger de mort eussent été suivis d'une pareille prise de possession.
Tant de sollicitude déplut à Mlle Brigitte, dont les yeux plongèrent
avidement dans ceux de cette intruse, qui, pour surcroît d'impertinence,
les avait d'une dimension révoltante. Que faisait-elle ici; et
puisqu'elle était sur pied, ne se ressentant en rien de la secousse
qu'elle avait subie, pourquoi n'était-elle pas retournée là d'où elle
venait, ou pourquoi, tout au moins, ne dînait-elle pas dans sa chambre
ou à la cuisine?
Comme il est toujours bon de garder son rang, Mme Humbertot, assise à la
droite et Mlle Brigitte à la gauche de M. Dalombre, rapprochèrent leurs
chaises de celles de l'amphitryon, de telle sorte qu'Emmeline resta,
pendant tout le repas, séparée des convives par un espace assez vaste,
faisant de l'autre côté de la table une sorte de cavalier seul.
Elle fut très prévenante envers ces dames, se leva deux fois pour
changer leurs assiettes, la domestique ne venant pas assez vite, et il
fallut que M. Dalombre lui adressât à itératives fois le reproche de
manger comme un oiseau, pour qu'elle se décidât à s'occuper un peu de
son estomac.
Il aggrava ses torts en présentant d'abord Mlle Emmeline Freizel aux
deux Humbertot, puis les Humbertot à Emmeline: ce qui les mettait toutes
les trois sur un pied d'égalité complète. L'orpheline tenait tant à se
faire petite que le vieillard ne perdait jamais l'occasion de la
rehausser. Il était manifeste qu'il s'occupait d'elle beaucoup plus
attentivement que de ses deux invitées. Il répéta à deux ou trois
reprises, comme pour s'excuser:
«C'est notre fille adoptive!»
Cette adoption sonna horriblement mal aux oreilles de Mme Humbertot.
Quand on a une fille, adoptive ou non, on lui amasse une dot et on la
couche sur son testament, au moins pour la part disponible. Si M.
Dalombre était ainsi possédé de cette manie d'adoption, est-ce que
Brigitte n'était pas là pour lui donner pleine et entière satisfaction à
cet égard?
Brigitte, elle, ne pensait ni à la dot ni à l'héritage. Elle était
froissée parce que cette étrangère avait sur elle, entre autres
supériorités, l'avantage d'être toujours là, tandis que sa mère et elle
ne pourraient lui disputer que les mercredis, de trois heures à cinq,
les bonnes grâces des habitants de la maison.
Elle espéra un instant que la haine des domestiques contre la nouvelle
venue, qu'ils se voyaient obligés de servir, arriverait à lui aliéner
les sympathies de ses protecteurs. Elle dut renoncer à cette illusion en
entendant la vieille Annette dire à Emmeline sur le coup de dix heures:
--Quand notre demoiselle voudra se coucher, sa couverture est prête.
Si, étant déjà la demoiselle de M. Dalombre, elle était encore celle des
autres, il n'y avait plus à compter sur rien.
A partir de ce moment, Emmeline devint l'ennemie. Le cerveau,
ordinairement inoccupé, de l'ancienne pensionnaire des bonnes soeurs du
couvent des Dames Anglaises, se peupla de combinaisons machiavéliques,
dont la construction, malheureusement, péchait toujours par quelque
côté. Exaspérée de tant d'avortements successifs, elle eut un jour envie
de voler n'importe quoi, un couvert, un couteau d'argent, une petite
salière en vermeil, afin de laisser planer sur l'inconnue un soupçon,
sinon une certitude d'indélicatesse.
Mais, c'était précisément Emmeline qui, tous les soirs, serrait
l'argenterie, après l'avoir scrupuleusement comptée. En constatant la
disparition d'une des pièces dont elle avait la garde, elle n'eût pas
manqué d'en faire part au maître de la maison et de tout remuer pour la
retrouver. Or il est rare qu'on se dénonce ainsi soi-même, d'autant que
l'objet volé ne vaudrait probablement guère plus d'une cinquantaine de
francs et que les Humbertot savaient par M. Dalombre que la petite avait
expressément exigé, sous menace de départ immédiat, qu'il ne fût jamais
question entre elle et lui de rémunération pécuniaire.
Il fallait, conséquemment, chercher autre chose. Elle tenta de triompher
d'Emmeline en l'écrasant de son luxe. L'ancienne apprentie de la rue
Notre-Dame-de-Lorette et autres lieux restait corporellement confinée
dans une petite robe de laine demi-deuil, à carreaux noirs et blancs;
car le maître, depuis la catastrophe qui lui avait pris sa fille,
n'avait cessé de porter un crêpe à son chapeau.
Mlle Humbertot se fit confectionner une robe de soirée en faille d'un
rose que son teint foncé rendait plus vif, à moins que ce ne fût le rose
qui rendît le teint plus foncé; puis, elle attendit l'occasion de
démasquer cette batterie.
Elle eut un sourire mystérieux en recevant enfin, de la bouche de M.
Dalombre, l'invitation en vue de laquelle elle avait préparé son
armement. Bien que les réceptions du bonhomme fussent sans le moindre
apprêt, elle se mit sur son trente et un, avec aigrette dans les
cheveux, manches courtes et le corsage de la robe décolleté en pointe
jusqu'au creux de l'estomac; si bien que sa peau luisait sous le
cold-cream comme la lame d'un poignard.
Mme Humbertot avait également fait voir le jour à une toilette en soie
vert bouteille, émaillée de garnitures en dentelle noire, indicatrice de
quelque projet encore inavoué.
M. Dalombre et son neveu, qui était venu ce jour-là réclamer sa place à
table, se récrièrent sur ce cérémonial inusité. Brigitte, avec la plus
parfaite bonhomie, s'excusa de son luxe qui, en effet, eût été ridicule
si sa mère et elle n'avaient dû aller, après le dîner,--oh! tard, très
tard, sur les neuf ou dix heures,--achever leur soirée à l'Opéra, dans
la loge d'une dame de leurs amies qui l'avait mise à leur disposition.
Elles s'y rendraient seulement un instant pour ne pas la contrarier.
Ce mensonge ne souleva aucune objection, et Mlle Humbertot se donna le
plaisir de trôner avec son aigrette, dont elle secouait les brindilles
sur la robe laine et coton où se moulait la taille d'Emmeline.
Comme si la perspective d'une fin de soirée à l'Opéra eût développé ses
aptitudes artistiques, Brigitte se mit à parler orchestration, mélodie,
symphonie, fugue et contrepoint. Elle lança contre Wagner et les
wagnériens deux ou trois plaisanteries de haut goût, qui charmèrent par
leur profondeur la naïve Emmeline. On eût dit que cette robe de faille
rose, développée en poignard, était, pour l'ancienne élève des bonnes
soeurs du couvent des Dames Anglaises, une robe de Nessus qui eût mis le
feu à son imagination et à sa langue ordinairement peu frétillante.
Weber, Meyerbeer, Verdi, Gounod, furent passés en revue, comme s'il
avait dépendu de cette jeune personne de les faire entrer à l'Institut.
Rossini eut son paquet. Mme Humbertot scandait ses appréciations par
cette ritournelle en _ut mineur_:
--Brigitte est si musicienne!
Pendant près d'une heure, sa fille tint le dé de la conversation,
espérant, sans doute, de la part de ses auditeurs et surtout de la part
d'Emmeline, quelque objection dont elle eût triomphalement fait justice.
Mais Emmeline se bornait à écouter, cherchant à s'instruire, car, en
fait d'art musical, elle ne connaissait guère que les romances
sentimentales ou les chansons ordurières qui forment généralement le
répertoire des habitués des mauvais lieux. Ce fut donc en vain que Mlle
Brigitte provoqua l'orpheline à une discussion qu'elle eût été ravie de
faire dégénérer en tournoi, sa victoire lui paraissant assurée. Emmeline
répondit d'un ton dont la simplicité éveilla un sourire de dédain sur
les lèvres de sa partenaire:
--J'aime beaucoup la musique, mais je ne suis jamais allée au théâtre.
Je sais seulement les morceaux d'opéra que j'ai entendus sur les orgues.
L'innocente se jetait de gaieté de coeur dans la gueule du loup. La
jeune Humbertot reprit avec plus d'élan ses dissertations, avec
l'intention et la prétention évidentes d'enfoncer des clous
inarrachables dans le coeur de l'insouciant Albert, qui, s'il n'était
pas le dernier des oisons, ne pouvait manquer de constater l'immensité
de la différence qui existe entre une simple «grue» et une femme
supérieure.
Le fait est que, dix heures ayant sonné, Albert, qui était attendu au
quartier latin, fit observer à ces dames qu'elles n'auraient plus guère
le temps que d'assister au quatrième acte de _Guillaume Tell_.
--Ah! c'est vrai, comme il est tard! s'écria Brigitte, feignant d'être
surprise par la marche de la pendule. Puis, elle ajouta:--Ma foi! ça ne
vaut vraiment pas la peine de se déranger pour si peu. Nous nous
excuserons auprès de cette dame, n'est-ce pas, maman? et nous remettrons
la partie à un autre soir.
Mme Humbertot acquiesça d'un signe de tête, et sa fille put ainsi
prolonger, jusqu'à près de onze heures, ses effets d'éloquence et de
toilette. Lorsqu'enfin elles se décidèrent à démarrer, M. Dalombre
reconduisit les deux femmes jusqu'à l'antichambre et aida la jeune fille
à endosser sa visite de peluche Bismarck, dans laquelle elle entra au
salon pour y chercher ses gants, qu'elle avait fait semblant d'oublier
sur une table. Après avoir eu un succès de décolletage, elle tenait à
avoir un succès de tournure.
Restée seule un instant avec Albert, Emmeline lui dit avec une candeur
admirative:
--Comme cette demoiselle est instruite pour son âge!
--Elle est peut-être instruite, se contenta de riposter le jeune homme;
mais elle peut se vanter d'être rudement poseuse!