Quelques-uns, plus accentués, l'avaient présentée sous ce titre:
PARIS COUPE-GORGE.--Décidément, MM. les escarpes nous ramènent au bon
vieux temps du couvre-feu, où il n'était plus permis de circuler dans
les rues passé huit heures. Il y a quelques jours, une jeune ouvrière
en modes, Mlle Emmeline F..., qui rentrait paisiblement chez elle,
vers les onze heures, a été assaillie, rue de Berlin, par un misérable
qui, après l'avoir dépouillée des quelques francs qu'elle possédait,
lui a porté derrière l'occiput un coup terrible qui a mis à nu une
partie de la boîte osseuse.
A l'aide des renseignements qu'a pu donner la victime, il y a lieu de
compter que l'assassin sera avant peu entre les mains de la justice.
Il faut en finir. Cet abominable attentat a causé une vive émotion
dans le quartier, où la jeune ouvrière est très aimée.
Le cocher Pierre, fier comme un paon de se trouver indirectement mêlé à
un drame judiciaire, avec l'espoir d'être appelé à déposer en cour
d'assises, brandit comme un trophée aux yeux d'Emmeline une liasse de
gazettes de tous formats, où était relaté l'événement. Mais les réclames
intempestives dont on lui avait fait honneur n'eurent d'autre effet que
de la troubler profondément. Si toutes ces constatations et toute cette
publicité allaient attirer trop scrupuleusement l'attention sur elle!
Jusque-là, on n'avait imprimé que ses initiales; mais son nom tout
entier et qui sait? sa biographie ne tarderaient peut-être pas à y
passer.
A la lecture des lignes palpitantes que Pierre lui distillait en
présence des autres domestiques--car tout le monde était entré dans sa
chambre et faisait cercle autour de son lit--elle dit d'une voix
suppliante à M. Dalombre:
--Oh! monsieur, tâchez que mon nom de famille ne soit pas dans les
journaux!
Le vieillard ne vit dans cette prière particulièrement intéressée que le
cri de la modestie en révolte et n'en conçut que plus d'estime pour
celle qui l'avait ainsi instinctivement poussé.
Emmeline eut une dernière souleur: un journal, dans ses «Événements
parisiens», renchérit en ces termes sur ses confrères:
L'assassin de la rue de Berlin a été arrêté hier soir. C'est un nommé
B..., récidiviste des plus dangereux. Il portait encore sur lui le
porte-monnaie volé à Mlle F... Il a fait des aveux complets.
Elle trembla à l'idée d'une confrontation possible avec ce B...,
évidemment innocent; mais rien ne vint et l'affaire, définitivement
classée, disparut dans les oubliettes préfectorales.
Son pied désenflé lui permit enfin quelques pas, d'abord dans la chambre
à coucher, puis jusque dans la salle à manger. Pendant toute sa période
d'inquiétudes, elle s'était sustentée avec des bribes de nourriture: des
potages et des oeufs à la coque, dont elle laissait la moitié. L'appétit
lui revint avec la confiance. Presque toujours, elle restait, par ordre
du plus prudent des médecins, dans un fauteuil, la jambe étendue et le
pied surélevé. Un soir que M. Dalombre dînait seul, il pria Annette de
rouler le fauteuil jusqu'à la table afin d'obliger la petite malade à se
refaire enfin par quelque repas sérieux.
Elle ne voulait pas, mais il l'y força; et comme au dessert il dépliait
ses journaux et cherchait vainement son binocle, elle lui offrit de lui
faire la lecture. Il écoutait par à peu près et la contemplait de temps
en temps d'un regard qui semblait se refléter en dedans de lui-même.
Emmeline connaissait à fond l'histoire du naufrage de la _Léonie_,
qu'Annette lui avait narrée vingt fois. A deux ou trois reprises, à
propos d'un fait divers dont le récit l'avait impressionné, le vieillard
ouvrit la bouche comme pour raconter aussi quelque sombre aventure; puis
il la referma, comme si l'énergie lui manquait pour entamer cette
confidence, ou peut-être parce qu'il tenait à ne pas la verser dans une
oreille encore indifférente.
Emmeline se sentait maintenant trop assurée de laisser chez les Dalombre
un bon et sain souvenir pour attendre qu'il se gâtât. Elle ne
retrouverait jamais un moment plus propice pour faire ses paquets. Avant
de partir, elle mettrait aux pieds de son sauveur toute sa gratitude;
mais la reconnaissance est souvent d'autant difficile à exprimer qu'elle
est plus sincère. Elle retarda de deux jours ses adieux, faute de
trouver, pour les faire, des mots correspondant à l'énormité du service
rendu.
Elle fit appel à l'énergie dont elle avait déjà su faire preuve dans une
situation autrement préoccupante, et, violentant sa timidité--car elle
n'avait pas eu le temps, pendant son court passage dans la débauche, de
contracter le vice d'effronterie--elle fit demander à M. Dalombre s'il
consentait à la recevoir.
Il était précisément en tête-à-tête avec son neveu, ce M. Albert dont la
vieille Annette avait constamment le nom dans la bouche et qu'Emmeline
ne connaissait pas de vue. Elle fut tout interloquée de se trouver en
tiers avec ce grand garçon aux cheveux blonds collés sur les tempes, au
front bombé du travailleur, aux joues un peu creuses, encadrées dans un
duvet destiné à devenir plus tard des favoris.
Elle avait remis la petite robe dans laquelle elle avait été recueillie,
la tête fendue et la cheville enflée sur le trottoir qui bordait
l'hôtel. Ce qu'on avait eu de peine à faire sécher et à débarbouiller
cette mince pelure, Annette seule le savait. Emmeline, ainsi harnachée
pour un départ dont les suites étaient pleines d'aléa, se tint sur le
seuil de la pièce que le vieillard appelait son cabinet de travail, bien
qu'il n'y travaillât guère.
--Mon neveu! dit immédiatement le vieillard en désignant Albert, comme
pour lui indiquer qu'elle était en famille et qu'elle pouvait parler.
Le jeune homme salua tout en inspectant Emmeline du regard, avec cette
curiosité qu'inspire l'héroïne d'une aventure dont la presse s'est
emparée.
--Monsieur, débuta-t-elle d'une voix tremblante, j'ai trop abusé de
votre bonté. Je ne veux pas vous être plus longtemps à charge. Je vais
vous débarrasser de moi.
--Me débarrasser! fit M. Dalombre, mais vous ne m'embarrassez pas du
tout, ma chère enfant. Est-ce possible! vous voudriez nous quitter?
--Voilà près de quinze jours que je prive monsieur de sa chambre!
répondit-elle naïvement en s'adressant au neveu autant qu'à l'oncle. Il
faut bien que je la lui rende.
--Oh! si c'est pour moi que vous vous en faites, dit en riant le jeune
homme, vous n'avez pas à vous gêner. Je ne suis pas pressé de la
reprendre. D'ailleurs, j'en ai une autre toute prête à côté de celle de
mon oncle. Elle n'est pas peinte en blanc comme l'autre, qui est, en
réalité, une chambre de demoiselle, et qui vous convient bien mieux qu'à
moi.
--Voyons! interrogea M. Dalombre, essayant d'obliger Emmeline à
compléter sa pensée, vous avez donc reçu des offres bien brillantes que
vous insistez pour vous en aller, comme ça, tout de suite?
--Ah! par exemple, quelles offres pourrait-on me faire?
s'exclama-t-elle. Je ne connais personne au monde.
--Cependant, fit remarquer Albert, il faut bien que vous alliez quelque
part en sortant d'ici.
--Naturellement, mais je n'ai encore trouvé aucune place. Je verrai, je
chercherai... balbutia-t-elle.
--Et si vous ne trouvez pas? dit le vieillard.
--Dame! je m'arrangerai comme je pourrai. Mais je serais vraiment
honteuse de me faire héberger chez vous sans rien faire.
--Sans rien faire? répéta M. Dalombre. Est-ce que vous ne me lisez pas
les journaux presque tous les jours? Car si tu savais, mon pauvre
Albert, je m'aperçois de plus en plus que mes pauvres yeux ne vont pas
mieux que le reste.
Cette obstination à exagérer les minces services que lui avait
spontanément rendus Emmeline ne parvint pas à la convaincre. Non
seulement elle refusait de rester dans la maison à l'état de bouche
inutile, mais si quelque révélation déshonorante venait tout à coup à
éclairer les Dalombre sur leur protégée, elle tenait à ne pas être
témoin de leur surprise et de leur désenchantement.
Lorsqu'il crut avoir la certitude qu'en réclamant son exeat, Emmeline ne
s'était laissé guider par aucun sentiment de lucre ou d'intérêt
personnel, et qu'elle obéissait uniquement à la crainte de devenir une
gêne, l'ancien armateur, touché de cette générosité native chez cette
fille du peuple, lui posa cette question, avec une familiarité à la fois
brusque et cordiale:
--Eh bien! pourquoi vous donneriez-vous tant de peine à chercher une
place, puisque vous en avez une toute trouvée?
Elle ouvrit la bouche pour répondre; il ne le lui permit pas:
--Albert ne peut pas toujours être avec son pauvre vieil oncle,
continua-t-il; il y a trop loin de la rue de Berlin à l'École de droit
et aux cafés d'alentour, ajouta-t-il avec une pointe d'ironie. Moi, je
suis maintenant comme ces bonnes femmes qui ont besoin d'une demoiselle
de compagnie pour leur faire la lecture le soir, mettre en ordre leur
correspondance et les tenir par le bras quand elles sortent, pour les
empêcher d'être écrasées. Ce n'est pas un métier trop gai, je le sais
parfaitement; mais, chez nous, vous n'aurez pas à vous créer de
tourments, et vous serez toujours sûre du lendemain. Ça vous va-t-il?
Dites oui ou non!
--Oh! monsieur, je serais trop heureuse avec des personnes comme toutes
celles qui m'ont soignée ici, dit Emmeline tout attendrie; mais ce que
vous en faites, c'est par pitié: je ne suis bonne à rien... qu'à faire
des chapeaux, se reprit-elle, car il aurait pu lui demander: «Si vous
n'êtes bonne à rien, que faisiez-vous donc avant votre arrivée ici?...»
--Mais non, je vous assure, appuya le vieillard, vous me serez très
utile avec vos yeux de dix-sept ans. Allons! allons! voilà une affaire
réglée. Il ne s'agit plus que de s'entendre sur la question
d'appointements.
--Des appointements! bondit Emmeline. Moi, recevoir de l'argent de vous,
qui m'avez sauvée, à qui je dois tout, oui, tout! Et, s'emballant dans
son élan d'effusion, elle alla jusqu'à souligner sa gratitude par ces
mots suspects: «Oh! si vous saviez!»
--Pourtant, interrompit le jeune Albert, il vous faut de l'argent pour
vivre.
--Puisque monsieur votre oncle m'offre la nourriture...
--Et vos toilettes, comment les payerez-vous?
--De quoi ai-je besoin? supputa Emmeline: d'une robe tous les six mois,
et encore! je ne sors jamais. Mlle Annette se chargera de me les
acheter.
--Vous sortirez si vous voulez, fit remarquer M. Dalombre. Vous ne serez
pas en prison, ici.
Ce mot «prison», la fit frissonner. C'était justement pour n'y pas aller
qu'elle se promettait de rester chez elle.
Sans le moindre calcul, Emmeline s'était différenciée de tous les autres
habitants de la maison. Il eût été malséant de traiter en gagiste celle
qui ne voulait pas de gages. Elle continua ainsi à jouer, malgré elle,
le rôle de l'orpheline qu'on a adoptée et que tout le monde appelle
«l'enfant de la maison».