Après s'être abattue sur l'angle de soutènement de l'hôtel de la rue de
Berlin, Emmeline était restée figée dans un froid cataleptique, qui ne
lui enlevait qu'une partie de ses facultés. Ses bras étaient inertes et
ses lèvres ne pouvaient plus s'ouvrir pour laisser passer les sons, mais
elle se rendait un certain compte du remue-ménage dont elle était
l'objet. Cependant, elle crut à une hallucination, lorsqu'en rouvrant
les yeux elle se vit au chaud dans un grand lit dressé de champ dans une
chambre à coucher de style Louis XVI dont tous les meubles, peints en
blanc avec filet d'or, donnaient à la pièce un aspect tout à fait
virginal.
Autour d'elle délibéraient un homme d'âge en robe de chambre de laine
bleue, un monsieur vêtu de noir, cravaté de blanc et sur la boutonnière
duquel saillissait une rondelle d'officier de la Légion d'honneur. Une
grosse femme dont un bonnet de linge enserrait le dépeignage
s'actionnait avec une serviette mouillée à détacher du cuir chevelu de
la jeune fille des caillots de sang empâtés dans des caillots de boue.
C'était cette opération qui, vraisemblablement, l'avait réveillée ou
plutôt désévanouie.
Elle avait ouvert les yeux, elle les referma comme pour continuer son
rêve; mais le monsieur à la rondelle rouge lui souleva les paupières
d'un doigt énergique; ce qui la força à se secouer.
--Êtes-vous en état de parler? lui demanda-t-il.
Elle roula la tête sur l'oreiller pour faire signe que non. Peu à peu,
cependant, les objets et les gens qui l'entouraient prenaient pour elle
une forme plus précise.
Bien que coupés par de nombreuses solutions de continuité, ses souvenirs
lui revenaient. Elle se rappela sa fuite par la fenêtre de la maison du
boulevard de la Chapelle, et par induction en conclut qu'elle avait été
recueillie: car il était invraisemblable que ce coquet ameublement fût
celui d'une casemate de prison.
--Je vais lui faire du thé! répétait la vieille femme, en renouant sous
son menton son bonnet de linge, dont ses cheveux gris avaient rompu les
digues.
--Un peu de bouillon vaudrait mieux, fit l'homme décoré, que la malade
jugea être un médecin, pour en avoir déjà vu, dans des endroits moins
somptueux, pour des constatations d'une autre nature.
Dans cet échange de propos entre ceux qui la veillaient, elle comprit
qu'elle était depuis deux jours dans cette léthargie d'où elle venait de
sortir. Elle ne connaissait aucune des personnes qui lui avaient ouvert
leur maison, et personne de la maison ne la connaissait. Quand son
cerveau eut à peu près repris son assiette, ce mot du docteur:
«Êtes-vous en état de parler?» lui revint le premier à la mémoire. Si
elle s'avisait de dire:
«Maintenant, interrogez-moi!»
à sa première réponse, on la rejetterait sans plus d'informations sur le
trottoir où on l'avait ramassée sanglante et transie. Si elle voulait
rester, il fallait bien mentir. Aussi, même quand elle eut la force de
répondre à des questions, elle continua à faire la muette, se réservant,
selon la tournure que prendrait l'événement, soit de tout dire, soit de
tout cacher.
Les couvertures qu'on avait accumulées et les boules d'eau chaude qu'on
lui remettait incessamment aux pieds l'avaient désengourdie. Sa blessure
de la tête, amortie par la chevelure, n'aurait offert de gravité qu'en
cas de lésion interne. Elle n'en résolut pas moins de prolonger jusqu'au
lendemain matin son mutisme affecté, afin de se garder la nuit pour
demander secours à son imagination.
Ce n'était pas qu'elle préméditât de tromper la confiance de ces
inconnus, qui avaient l'air si bon; mais elle serait morte de honte
plutôt que de leur faire cette déclaration déchirante:
«Celle que vous avez sauvée de la police et probablement de la mort est
une malheureuse qui venait de s'échapper du _Perroquet bleu_.»
Voici, conséquemment, à quel parti elle s'arrêta: tout en mettant en
avant une imposture quelconque, elle attendrait qu'elle fût
matériellement capable de faire un pas pour guetter une porte ouverte et
prendre sa volée. De cette façon, les habitants de l'hôtel de la rue de
Berlin ignoreraient toujours à quelle abandonnée ils avaient prodigué
leurs soins. Elle s'excuserait auprès d'eux par une petite lettre signée
d'un nom en l'air et ils n'entendraient plus parler d'elle. C'était là
une façon bien cavalière de leur témoigner sa gratitude. Mais les
circonstances ne lui en permettaient pas d'autre.
Il n'était guère plus de sept heures du matin quand la vieille Annette
vint, sur la pointe de ses pantoufles, savoir de ses nouvelles.
Emmeline, étendue sur le dos, dans le lit, combinait, les yeux tout
ouverts.
--Eh bien! on dirait que ça va mieux! demanda la bonne.
--Bien mieux, et je vous remercie mille fois, dit-elle, devinant qu'un
plus long silence deviendrait suspect.
--Ah! tant mieux! fit Annette; M. Dalombre et M. Albert vont être
joliment contents.
Emmeline profita des dispositions loquaces de la servante pour
interroger la première.
--Chez qui suis-je donc? dit-elle.
Annette, tout en changeant la boule qui s'était refroidie, se fit un
plaisir de lui apprendre, avec toute sorte de parenthèses, où elle
introduisait des personnages inutiles au récit, que M. Dalombre, le
vieux en robe de chambre qui assistait à la consultation du médecin,
était l'oncle de M. Albert, un jeune homme qui logeait de «l'autre côté
de l'eau», car il faisait son droit, mais qui dînait presque tous les
jours rue de Berlin, où il avait sa chambre, dans laquelle elle avait
été transportée provisoirement le soir où on l'avait trouvée comme
morte.
Puis, s'interrompant, Annette demanda, avec l'empressement d'une femme
qui tient à être renseignée avant tout le monde:
--Où diable alliez-vous à une heure pareille, ma chère demoiselle, et
qui vous a mise dans cet état-là?
Il fallait vaincre ou mourir. Emmeline répondit:
--Je revenais de mon travail. Nous avions veillé très tard pour de
l'ouvrage pressé... J'ai été attaquée dans la rue par un homme qui m'a
lancée contre la grille de l'hôtel, après m'avoir arraché mon chapeau et
pris mon porte-monnaie.
--Ah! pauvre petite! Comme vos parents doivent être inquiets depuis deux
jours! Nous allons vite aller les avertir.
--Je suis orpheline, répliqua vivement Emmeline. Mon père et ma mère
sont morts depuis déjà longtemps.
--Comment! à votre âge, vous logez toute seule?
--Non! je couchais chez ma patronne.
--En ce cas, fit judicieusement observer Annette, pourquoi étiez-vous
ainsi dehors à une heure indue?... et il pleuvait!
--Oui, balbutia Emmeline près de défaillir, car elle commençait à
patauger dans ses mensonges, j'avais reconduit avec un parapluie une
petite ouvrière qui n'avait qu'une petite robe de toile et qui aurait
été trempée jusqu'aux os.
--Y avait de quoi lui faire attraper une fluxion de poitrine, appuya la
vieille bonne.
--Et puis, insista Emmeline, cette petite avait peur si tard dans les
rues, et c'est quand je revenais de la mettre à sa porte--vous pensez si
je courais pour regagner le magasin--que j'ai été attaquée et dévalisée
par un grand diable! ah! haut comme d'ici au plafond... Il me semble que
je le vois encore.
--Alors, reprit l'impitoyable Annette, il faut que Pierre aille tout de
suite rassurer votre patronne qui doit être dans un joli tourment. Où
demeure-t-elle?... qu'on y coure!
--Nous avons un peu trop causé. Je crois que je vais me trouver mal,
murmura Emmeline, n'ayant d'autre ressource qu'une syncope pour clore le
chapitre de ces révélations fantaisistes.
--Ah! mon Dieu! en effet, comme elle est pâle! s'exclama la bonne.
Attendez! je vais vous faire respirer un peu de vinaigre.
Et elle courut à la cuisine, pendant que la blessée se disait, dans un
découragement mortel:
«A quoi servent ces inventions puisqu'avant une heure, tous, ici,
sauront la vérité?»
A fin de tenir ce calice éloigné d'elle le plus longtemps possible, elle
feignit de retomber dans une sorte de coma, que M. Dalombre reprocha
durement à Annette d'avoir provoqué par sa curiosité fatigante. Cette
saboulade retint la langue de la vieille bonne jusqu'à cinq heures du
soir. Elle se présenta alors de nouveau, un bol de bouillon à la main,
au chevet d'Emmeline, dont l'estomac commençait à crier la faim.
Comme elle s'était remise sur son séant pour absorber ce consommé
réconfortant, le médecin entra. L'entaille de la tête se refermait déjà.
La pleurésie semblait évitée. Il lui demanda si elle souffrait de
quelque douleur interne, à la suite des coups portés par l'agresseur.
Emmeline indiqua son pied, dont l'enflure avait échappé à l'examen du
docteur. Il lui mania pendant plusieurs minutes le bas de la jambe à la
faire crier; puis, aidé d'Annette qu'il prit comme aide-major, il opéra
sur les muscles la pression nécessaire pour les remettre en place.
Une foulure n'étant pas de beaucoup moins difficile à réduire qu'une
fracture, c'était au moins quinze nouveaux jours de repos imposés à la
patiente. Elle avait espéré pouvoir détaler avant les révélations
suprêmes. Or il était invraisemblable que le voile qui obscurcissait
encore son passé ne tombât pas en quinze jours. Elle se verrait pendant
ces deux semaines sous le coup d'avanies auxquelles il ne lui serait
même pas permis de se dérober. Avoir été accueillie comme une naufragée
et devenir ensuite un objet de dégoût pour ce vieillard qui l'avait
installée avec tant de bonté dans une chambre toute reluisante, pour
cette vieille servante qui croyait si candidement porter du thé et du
bouillon à la victime d'un malfaiteur! Non: elle ne supporterait pas un
pareil déchirement. Elle allait demander à son hôte de la faire
immédiatement transporter à l'hôpital le plus voisin.
Elle ouvrait la bouche pour formuler cette proposition quand le
domestique annonça:
«M. le commissaire de police!»
Son sang ne fit qu'un tour, selon l'expression usitée au _Perroquet
bleu_, pour exprimer le comble de l'épouvante. Il n'y avait pas à en
douter: la Coffard avait dénoncé sa fuite à ses bons amis les agents,
qui s'étaient mis en chasse et l'avaient dépistée. A ce mot «police», si
redouté là-bas, elle vit danser devant ses yeux la salle du bureau des
moeurs avec sa rangée de bancs éclopés, la face gouailleuse du chef de
bureau Heurteloup, et elle eut sur son front l'impression d'un fer rouge
qui y aurait marqué l'ignominieux état civil dont elle s'était
dépouillée à tous risques.
Elle se planta désespérément les doigts dans les cheveux, convaincue que
ce magistrat de l'ordre policier allait se jeter sur elle, la tirer par
le bras et la précipiter à bas de son lit en lui criant:
«Allons! sale créature, suis-moi à Saint-Lazare, où tu seras enfermée
d'abord comme prostituée en rupture de ban, ensuite comme voleuse!»
Car, dans l'inconscience de ses devoirs et de ses droits, elle se
croyait très sincèrement, pour s'être évadée du _Perroquet bleu_,
coupable d'avoir frustré la Coffard de la seule garantie qui restât à
celle-ci des prétendus trois cents francs que lui devait son
ex-pensionnaire.
Subitement à l'entrée du personnage officiel suivi de son secrétaire, et
qui, étant venu plusieurs fois pour interroger la malade, sans savoir si
elle était interrogeable, négligea d'enfiler son écharpe, elle prit la
résolution de ne pas répondre un mot sous l'avalanche de mépris et
d'injures qu'elle sentait déjà tourbillonner autour d'elle.
Elle tomba dans un ébahissement, qu'on prit pour un restant de délire,
en entendant ce dignitaire tout en abdomen et en calvitie lui dire avec
mansuétude:
--Maintenant que vous voilà revenue à vous, mademoiselle, seriez-vous
assez bonne pour vouloir bien fournir à la justice quelques
éclaircissements sur l'agression à laquelle vous avez failli succomber?
Rassemblez vos esprits. Rappelez vos souvenirs, si faire se peut. Nous
recueillerons votre déposition avec tout l'intérêt qu'elle comporte.
Sa langue s'était épaissie dans sa bouche séchée par la peur. Elle resta
deux bonnes minutes sans pouvoir articuler un mot. Le secrétaire du
commissaire de police attendait, son carnet d'une main et son crayon de
l'autre, prêt à inscrire les renseignements qui devaient aider à la
capture de l'agresseur. Avant d'entamer la série de ses questions, le
magistrat laissa au témoin le temps de faire appel à sa mémoire; après
quoi, il lui demanda:
--Reconnaîtriez-vous celui qui vous a attaquée?
--... Je crois que oui, balbutia Emmeline. Il était grand, très grand...
vous comprenez: il faisait tellement nuit.
--Puis, sans doute, continua le commissaire, il vous a mis la main sur
les yeux, pendant qu'il vous dévalisait.
--Justement! fit-elle, enchantée de n'avoir pas à achever ce portrait de
pure imagination.
L'interrogateur, se tournant vers son commis, lui transmit cette
observation:
--C'en est sans doute un de la bande de Clichy. C'est ainsi qu'ils
opèrent; ils se ruent sur les passants attardés--les femmes surtout--et
leur bouchent la vue pour rendre ensuite plus incertains les résultats
de la confrontation.
--Quels gredins! s'exclama Annette.
En voyant ses impostures marcher ainsi comme sur des roulettes, Emmeline
sentit passer dans ses veines un frisson d'espoir. Ma foi, tant pis!
puisqu'on lui tendait la perche, elle serait bien bête de ne pas la
saisir. Elle irait maintenant jusqu'au bout. Au pis aller, si le pot aux
roses se découvrait, on ne pourrait pas lui faire un grand crime d'avoir
essayé de cacher ce qu'elle était. Après tout, elle n'était pas forcée
de l'avouer devant tout le monde.
--Le médecin, continua le commissaire, croit-il que la plaie du crâne
ait été produite par un instrument contondant ou simplement par la chute
de la victime, dont la tête aurait rencontré un corps dur?
--Il ne s'est pas encore prononcé à cet égard, répondit le vieillard,
qui suivait avec un intérêt attendri toutes les phases du récit du
crime. Il croit cependant que la blessure doit avoir été faite par un
coup-de-poing américain.
--C'est leur arme ordinaire, fit observer le magistrat qui, évidemment,
s'acharnait sur une piste. Et, poursuivit-il, revenant à Emmeline, dans
quel sens alliez-vous: montiez-vous vers le boulevard extérieur ou
descendiez-vous dans la ville?
--Je retournais chez moi, dit Emmeline, sans plus de détails.
--Chez vous? chez vos parents?
Là était le noeud de l'interrogatoire. Au moment où Emmeline allait
reprendre, en la complétant, la fable dont elle avait déjà servi le
prologue à la vieille Annette, celle-ci, que sa loquacité démangeait,
intervint subitement:
--La pauvre demoiselle n'a plus de parents, dit-elle. Elle retournait
chez sa patronne, une bonne dame qui l'avait comme adoptée...
Elle aurait continué à broder sur le peu de renseignements qu'elle
tenait de la jeune fille, si le commissaire n'eût mis Emmeline au pied
du mur par cette question dont la précision n'entre-bâillait la porte à
aucune échappatoire:
--Et votre patronne, mademoiselle, où demeure-t-elle, que nous la
fassions immédiatement prévenir?
Sa première pensée fut de retarder l'explosion inévitable en donnant un
nom et une adresse de fantaisie. Ce faux témoignage ne la mènerait pas
loin; mais, dans les moments suprêmes, tout le monde est disposé, comme
la Du Barry, à implorer du bourreau «encore une petite minute».
Cependant la bourde eût été si grossière et si facilement établie
qu'elle aima mieux jouer son va-tout. Elle nomma Mme Gandoin et
raconta que sa patronne était sur le point de quitter la rue
Notre-Dame-de-Lorette, son fonds ayant été vendu depuis quelques jours.
Peut-être était-elle déjà déménagée; peut-être était-elle encore là.
Elle ne savait pas.
Elle savait, au contraire, que le magasin de modes n'existait plus,
puisqu'elle avait vu de ses yeux les pioches et les truelles des maçons
faire leur oeuvre. Toutefois, ce n'était là qu'un demi-mensonge: ce qui
lui laissait une demi-chance de se tirer du pas terrible où elle était
engagée jusqu'aux épaules.
--Et, conclut le commissaire, vos noms et prénoms: nous avons besoin de
les enregistrer exactement pour l'enquête que nous allons ouvrir.
Emmeline crut entendre s'écrouler avec fracas tout l'échafaudage qu'elle
venait d'édifier si laborieusement. A l'énoncé des désignations qu'on
lui avait arrachées entre les murs sales du bureau des moeurs, le
délégué de la préfecture devant lequel elle comparaissait ne pouvait
manquer de sauter en l'air. Car elle croyait bonnement que tous les
fonctionnaires de la redoutable maison savaient par coeur tous les noms
de celles qui y avaient leur livret. Elle murmura, avec un
bredouillement prémédité et très vite, de façon que les deux mots n'en
fissent qu'un:
«Emmeline Freizel!»
En effet, le magistrat ne comprit pas et elle dut répéter, en égrenant
lettre par lettre, le chapelet de sa honte. Le commissaire répétait tout
haut chaque syllabe, et le secrétaire écrivait.
La réunion des syllabes s'opéra sans produire le moindre changement dans
la physionomie bienveillante de l'homme de police, qui ferma sa
serviette de moleskine, la mit sous son bras, et avant de sortir pour
aller chercher d'autres éléments de l'enquête, dit en revenant auprès du
lit d'Emmeline:
--C'est bien 12, rue Notre-Dame-de-Lorette, que demeure Mlle Gandoin,
n'est-ce pas, mademoiselle?
--Oui, monsieur, répondit-elle, en s'efforçant d'accompagner cette
confirmation d'un sourire.
--Nous allons y passer, mon secrétaire et moi, reprit-il. C'est pour
empêcher que les recherches ne s'égarent.
--Pierre, fit le vieillard que la servante avait dit à Emmeline
s'appeler M. Dalombre, accompagnez ces messieurs. Vous aurez soin
d'assurer la patronne de mademoiselle que cette pauvre enfant ne manque
de rien et qu'elle est bien soignée ici; qu'en outre, Mlle Freizel est
maintenant en état de la recevoir et qu'elle accueillerait bien
volontiers sa visite.
«Quel brave homme! pensa Emmeline. On disait bien là-bas qu'il n'y avait
que les vieux pour être gentils.»
--A présent, ajouta M. Dalombre, en reconduisant le commissaire, il faut
laisser reposer la demoiselle, que cette séance a probablement fatiguée.
Surtout, vous, Annette, ne la faites pas causer.
Le coeur serré par l'anxiété--car c'était contre elle que l'enquête
finirait par se faire--l'échappée du _Perroquet bleu_ se retournait dans
son lit comme une anguille. Il y avait déjà près d'un mois qu'elle avait
définitivement quitté le magasin de la rue Notre-Dame-de-Lorette,
puisqu'elle était restée trois longues semaines boulevard de la
Chapelle, et qu'elle était depuis quatre jours déjà réfugiée dans
l'hôtel de la rue de Berlin. Avec la finesse professionnelle qu'elle lui
accordait de confiance, il était impossible que le commissaire de police
ne lui demandât pas compte du laps écoulé entre sa sortie chez Mlle
Gandoin et son entrée chez M. Dalombre. Elle aurait donné avec joie
vingt ans de sa vie pour avoir la faculté de supprimer ces trois
maudites semaines-là. Elle ne réfléchissait pas que c'était précisément
aux catastrophes dont elles avaient été remplies qu'elle devait d'être
obligée de les passer sous silence.
Il y avait à peine un quart d'heure qu'elle se tordait dans les affres
de l'inquiétude, quand l'incorrigible Annette se glissa de nouveau dans
la chambre. Elle ne s'expliquait pas par suite de quelle discrétion ou
de quelle insouciance ridicule la jeune malade ne l'avait pas déjà
questionnée vingt fois sur les tenants et les aboutissants de la maison.
Aussi grillait-elle de la mettre au courant des moeurs, coutumes,
habitudes, âges, professions et aventures des habitants de l'hôtel.
Pendant qu'Emmeline supputait mentalement les probabilités qui
s'offraient à elle de sortir de ce drame à son honneur ou à sa honte, la
vieille bonne prenait une chaise et commençait sa narration, que la
seule et unique personne dont se composait son auditoire écoutait par
bribes. A quoi devaient lui servir ces informations fournies sur des
gens qui, dans quelques instants sans doute, allaient la chasser comme
indigne, non sans brûler ensuite du sucre dans la chambre à coucher où
elle avait passé quatre nuits?
Mais Annette ignorait cet état d'esprit, comme les motifs qui l'avaient
fait naître; et elle les eût connus que, peut-être, sa langue ne s'en
fût pas arrêtée. Elle apprit ou plutôt elle crut apprendre à Emmeline
que M. Dalombre, qui paraissait avoir au moins soixante-dix ans, n'en
avait, en réalité, pas plus de soixante. Mais il avait eu tant de
malheurs! En voilà un qui en avait eu, des malheurs! Il avait été riche,
riche, avait appuyé Annette, croyant doubler la fortune en pesant deux
fois sur le mot. Il était, il n'y a pas encore bien longtemps, grand
armateur à Nantes. Oh! à cette époque-là, on logeait dans un palais,
avec un jardin et des plantes grasses qui chauffaient dans des serres.
Elle avait connu tout ça, elle qui était chez eux depuis vingt-sept ans.
Elle avait connu aussi Mme Dalombre, une petite femme brune, un peu
grasse, mais qui était active et qui menait toute la maison.
Et puis, M. Ferdinand, le frère et l'associé de M. Dalombre; puis,
surtout, Mlle Léonie. Ah! mais, par exemple, ça c'était trop triste,
elle aimait mieux passer là-dessus.
Et tandis qu'elle jacassait, Emmeline ouvrait l'oreille au moindre bruit
de porte ou au plus imperceptible tintement de sonnette. C'était lui,
c'était le commissaire qui revenait, non seulement pour la confondre,
mais pour l'emmener.
Annette n'avait feint de reculer devant la suite de ses confidences que
pour se la faire imposer par la curiosité d'Emmeline; mais Emmeline
paraissait si peu curieuse qu'il n'y avait pas à compter sur son
insistance. La bonne reprit donc son récit, fort triste en effet. Mlle
Léonie était une belle jeune fille de dix-huit ans, unique enfant de M.
Dalombre qui, naturellement, l'idolâtrait. Elle avait déjà refusé «les
plus beaux partis de la ville», car beaucoup de gens mesurent la beauté
et la situation d'une femme au nombre de soupirants qu'elle refuse.
Un jour, toute la famille était réunie sur le port pour le lancement
d'un joli trois-mâts-barque, _Léonie_, à qui M. Dalombre avait donné le
nom de sa fille. La cérémonie avait été superbe. Le navire, pavoisé du
haut en bas, était entré dans l'eau «comme dans du beurre». Mlle Léonie
voulut, puisqu'il portait son nom, l'essayer la première dans une petite
promenade. M. Ferdinand y monta avec elle...
--Est-ce qu'on n'a pas sonné? interrompit Emmeline en se dressant sur
son séant, la tête tournée vers la porte.
--Je n'ai rien entendu, dit Annette, d'ailleurs quelque peu sourde. Elle
reprit: mais au moment où ils franchissaient la passe pour sortir de la
rade, v'lan! un transatlantique qui y entrait a abordé la _Léonie_ par
le travers. Le trois-mâts a été coupé en deux. Il a tournoyé pendant
deux secondes sur lui-même, puis il a coulé à pic avec M. Ferdinand et
notre pauvre demoiselle.
Et, à ce souvenir douloureux, la vieille servante épongea, avec son
mouchoir à carreaux, ses yeux qui se gonflaient de larmes.
Mme Dalombre, qui était tombée atteinte de folie en voyant, de la jetée,
la collision et l'engloutissement, traîna encore à peu près dix mois et
mourut. Elle, du moins, fut enterrée, tandis que jamais on ne retrouva
les corps des naufragés de la _Léonie_, qui étaient au nombre de quinze,
deux matelots seulement ayant pu réussir à s'accrocher à une épave
jusqu'à ce qu'on vînt à leur aide.
--M. Ferdinand, qui était veuf, laissait un fils, M. Albert, que vous ne
connaissez pas, fit remarquer la bonne, car il est entré dans votre
chambre quand vous étiez encore en léthargie. M. Dalombre, qui avait
perdu, en un tour de main, sa femme, sa fille et son navire, ne voulut
pas rester un jour de plus à Nantes, tant ce malheur-là lui avait porté
un coup. Il vendit son établissement et vint s'installer à Paris avec
son neveu. Mais il n'a jamais pu se remettre. M. Albert, qui fait son
droit, a son logement au quartier latin. Seulement, il vient dîner très
souvent ici, et il y a sa chambre que vous occupez maintenant.
--Oh! je la lui rendrai bientôt, fit Emmeline, touchée du malheur de ces
braves gens qui avaient encore trouvé le moyen de s'occuper d'elle avec
tant de bonté.
--Ce n'est pas pressé du tout, répliqua la servante, monsieur a l'air de
bien s'intéresser à vous. Le soir où on vous a ramassée dans l'eau
devant la grille, j'ai eu la bêtise de dire en vous portant sur le lit:
«On jurerait une noyée!» Ce mot «noyée» lui a rappelé sa fille, et quand
il vous a sue bien chaudement dans le lit de M. Albert, il est monté
dans sa chambre et il a sangloté toute la nuit.
--Si je lui ai rappelé sa fille, je ne la lui rappellerai pas longtemps,
pensa l'autre naufragée, qui regrettait de ne pas avoir, à son tour,
péri dans son naufrage.
Un fracas de portes qui s'ouvraient et se fermaient, et le bruit des pas
de M. Dalombre descendant l'escalier qui aboutissait aux pièces du
rez-de-chaussée, coupèrent court aux réflexions d'Emmeline et au
bavardage d'Annette. Ce remue-ménage annonçait l'arrivée de Pierre qui
rentrait bruyamment.
--Ah! le scélérat, criait-il tout fier des nouvelles qu'il apportait aux
autres domestiques, vouloir assassiner une pauvre jeune fille si douce
et si méritante!
Annette, à cette voix connue, s'était précipitée au-devant du cocher
pour ne rien perdre des nouvelles qu'il apportait.
--Ah! nous en avons fait des pas et des démarches! continua-t-il en
s'essuyant le front.
--Vous avez vu la dame chez qui travaillait Mlle Freizel? demanda M.
Dalombre en se mêlant familièrement au groupe.
--Non, monsieur, parce qu'elle est retournée, ces jours derniers, dans
son pays, dans l'Eure-et-Loir ou Loir-et-Cher, on ne sait pas au juste
dans le quartier. Elle a vendu son magasin, mais si vous aviez vu tous
les voisins comme ils ont poussé des cris quand je leur ai raconté qu'un
brigand avait failli tuer la pauvre demoiselle! Ils ne savaient pas ce
qu'elle était devenue. Le boucher, le charcutier étaient dans un état!
La mercière chez qui elle allait toujours chercher son fil l'aimait
énormément. Faut-il qu'il y ait des bandits sur la terre, faut-il qu'il
y en ait!
--Et a-t-on arrêté l'assassin? interrogea Annette au comble de la
surexcitation.
--Non, riposta le cocher, mais le commissaire croit bien le connaître.
Oh! j'irai le voir guillotiner, la canaille!
--Ainsi, vous n'avez recueilli sur cette jeune fille que de bons
renseignements? demanda M. Dalombre, pressé de s'assurer s'il avait bien
placé sa sollicitude.
--Oh! monsieur, on ne peut pas meilleurs: pour en donner une idée à
monsieur, au lieu d'aller se promener, elle passait ses dimanches de
sortie à lire toute la journée dans son magasin.
Sept fois sur dix, c'est ainsi que sont menées les enquêtes judiciaires
ou autres. Les voisins, pris à témoin, avaient mal compris les questions
du commissaire. Plusieurs d'entre eux avaient fait remonter la prétendue
tentative d'assassinat au jour même où ils avaient cessé de revoir
Emmeline. Les seules dépositions concordantes portaient sur la
gentillesse, la bonne conduite, la douceur et l'assiduité de
l'apprentie. Or, comme c'était elle la victime, c'était principalement
sur son agresseur qu'il était important de rassembler des notes.
--Chère enfant! chère enfant! répétait le vieillard, pendant les
amplifications de son cocher. Quand nous l'avons relevée le long de la
grille, elle était comme morte. Une heure plus tard nous ne l'aurions
pas sauvée.
La vieille servante, en courant pour arriver aux renseignements bonne
première, avait laissé entr'ouverte la porte derrière laquelle s'agitait
ce colloque. Emmeline le savoura du premier mot au dernier, et les
bonnes choses qu'elle entendit produisirent chez elle une détente de
joie ineffable qui lui sembla une résurrection. Elle ne quitterait donc
pas ce foyer charitable sous la botte du mépris public. C'était, pour le
moment, tout ce qu'elle réclamait de la destinée.
Aussi avait-elle hâte de voir son pied fonctionner de nouveau, car il ne
serait jamais assez leste pour la conduire loin de ses sauveurs à qui
elle tenait par-dessus tout à transmettre d'elle un souvenir non
défloré.