Le _Saint-John_ et son pareil, le _Dean-Richmond_, étaient les
plus beaux steamboats du fleuve. Ce sont plutôt des édifices que
des bateaux. Ils ont deux ou trois étages de terrasses, de
galeries, de vérandas, de promenoirs. On dirait l'habitation
flottante d'un planteur. Le tout est dominé par une vingtaine de
poteaux pavoisés, reliés entre eux avec des armatures de fer, qui
consolident l'ensemble de la construction. Les deux énormes
tambours sont peints à fresque comme les tympans de l'église
Saint-Marc à Venise. En arrière de chaque roue s'élève la cheminée
des deux chaudières qui se trouvent placées extérieurement et non
dans les flancs du steamboat. Bonne précaution en cas d'explosion.
Au centre, entre les tambours, se meut le mécanisme d'une extrême
simplicité: un cylindre unique, un piston manoeuvrant un long
balancier qui s'élève et s'abaisse comme le marteau monstrueux
d'une forge, et une seule bielle communiquant le mouvement à
l'arbre de ces roues massives.
Une foule de passagers encombrait déjà le pont du _Saint-John_.
Dean Pitferge et moi, nous allâmes retenir une cabine qui
s'ouvrait sur un immense salon, sorte de galerie de Diane, dont la
voûte arrondie reposait sur une succession de colonnes
corinthiennes. Partout le confort et le luxe, des tapis, des
divans, des canapés, des objets d'art, des peintures, des glaces,
et le gaz fabriqué dans un petit gazomètre du bord.
En ce moment, la colossale machine tressaillit et se mit en
marche. Je montai sur les terrasses supérieures. À l'avant
s'élevait une maison brillamment peinte. C'était la chambre des
timoniers. Quatre hommes vigoureux se tenaient aux rayons de la
double roue du gouvernail. Après une promenade de quelques
minutes, je redescendis sur le pont, entre les chaudières déjà
rouges, d'où s'échappaient de petites flammes bleues, sous la
poussée de l'air que les ventilateurs y engouffraient. De l'Hudson
je ne pouvais rien voir. La nuit venait, et avec la nuit un
brouillard «à couper au couteau». Le _Saint-John_ hennissait dans
l'ombre, comme un formidable mastodonte. À peine entrevoyait-on
les quelques lumières des villes étalées sur les rives et les
fanaux des bateaux à vapeur qui remontaient les eaux sombres à
grands coups de sifflet.
À huit heures, je rentrai au salon. Le docteur m'emmena souper
dans un magnifique restaurant installé sur l'entrepont et servi
par une armée de domestiques noirs. Dean Pitferge m'apprit que le
nombre des voyageurs à bord dépassait quatre mille, parmi lesquels
on comptait quinze cents émigrants parqués sous la partie basse du
steamboat. Le souper terminé, nous allâmes nous coucher dans notre
confortable cabine.
À onze heures, je fus réveillé par une sorte de choc. Le _Saint-
John_ s'était arrêté. Le capitaine, ne pouvant plus manoeuvrer au
milieu de ces épaisses ténèbres, avait fait stopper. L'énorme
bateau, mouillé dans le chenal, s'endormit tranquillement sur ses
ancres.
À quatre heures du matin, le _Saint-John_ reprit sa marche. Je me
levai et j'allai m'abriter sous la véranda de l'avant. La pluie
avait cessé; la brume se levait; les eaux du fleuve apparurent,
puis ses rives; la rive droite, mouvementée, revêtue d'arbres
verts et d'arbrisseaux qui lui donnaient l'apparence d'un long
cimetière; à l'arrière-plan, de hautes collines fermant l'horizon
par une ligne gracieuse; au contraire, sur la rive gauche, des
terrains plats et marécageux; dans le lit du fleuve, entre les
îles, des goélettes appareillant sous la première brise et des
steamboats remontant le courant rapide de l'Hudson.
Le docteur Pitferge était venu me rejoindre sous la véranda.
«Bonjour, mon compagnon, me dit-il, après avoir humé un grand coup
d'air. Savez-vous que, grâce à ce maudit brouillard, nous
n'arriverons pas à Albany assez tôt pour prendre le premier train!
Cela va modifier mon programme.
-- Tant pis, docteur, car il faut être économe de notre temps.
-- Bon! nous en serons quittes pour atteindre Niagara Falls dans
la nuit, au lieu d'y arriver le soir.»
Cela ne faisait pas mon affaire, mais il fallut se résigner. En
effet, le _Saint-John_ ne fut pas amarré au quai d'Albany avant
huit heures. Le train du matin était parti. Donc, nécessité
d'attendre le train d'une heure quarante. De là toute facilité
pour visiter cette curieuse cité qui forme le centre législatif de
l'État de New York, la basse ville, commerciale et populeuse,
établie sur la rive droite de l'Hudson, la haute ville avec ses
maisons de brique, ses établissements publics, son très
remarquable muséum de fossiles. On eût dit un des grands quartiers
de New York transporté au flanc de cette colline sur laquelle il
se développe en amphithéâtre.
À une heure, après avoir déjeuné, nous étions à la gare, une gare
libre, sans barrière, sans gardiens. Le train stationnait tout
simplement au milieu de la rue comme un omnibus sur une place. On
monte quand on veut dans ces longs wagons, supportés à l'avant et
à l'arrière par un système pivotant à quatre roues. Ces wagons
communiquent entre eux par des passerelles qui permettent au
voyageur de se promener d'une extrémité du convoi à l'autre. À
l'heure dite, sans que nous eussions vu ni un chef ni un employé,
sans un coup de cloche, sans un avertissement, la fringante
locomotive, parée comme une châsse -- un bijou d'orfèvrerie à
poser sur une étagère --, se mit en mouvement, et nous voilà
entraînés avec une vitesse de douze lieues à l'heure. Mais au lieu
d'être emboîtés, comme on l'est dans les wagons des chemins de fer
français, nous étions libres d'aller, de venir, d'acheter des
journaux et des livres «non estampillés». L'estampille ne me
paraît pas, je dois l'avouer, avoir pénétré dans les moeurs
américaines; aucune censure n'a imaginé, dans ce singulier pays,
qu'il fallût surveiller avec plus de soin la lecture des gens
assis dans un wagon que celle des gens qui lisent au coin de leur
feu, assis dans leur fauteuil. Nous pouvions faire tout cela, sans
attendre les stations et les gares. Les buvettes ambulantes, les
bibliothèques, tout marche avec les voyageurs. Pendant ce temps,
le train traversait des champs sans barrières, des forêts
nouvellement défrichées, au risque de heurter des troncs abattus,
des villes nouvelles aux larges rues sillonnées de rails, mais
auxquelles les maisons manquaient encore, des cités parées des
plus poétiques noms de l'histoire ancienne: Rome, Syracuse,
Palmyre! Et ce fut ainsi que défila devant nos yeux toute cette
vallée de la Mohawk, ce pays de Fenimore qui appartient au
romancier américain, comme le pays de Rob Roy à Walter Scott. À
l'horizon étincela un instant le lac Ontario, où Cooper a placé
les scènes de son chef-d'oeuvre. Tout ce théâtre de la grande
épopée de Bas-de-Cuir, contrée sauvage autrefois, est maintenant
une campagne civilisée. Le docteur ne se sentait pas de joie. Il
persistait à m'appeler Oeil-de-Faucon, et ne voulait plus répondre
qu'au nom de Chingakook!
À onze heures du soir, nous changions de train à Rochester, et
nous passions les rapides de la Tennessee qui fuyaient en cascades
sous nos wagons. À deux heures du matin, après avoir côtoyé le
Niagara, sans le voir, pendant quelques lieues, nous arrivions au
village de Niagara Falls, et le docteur m'entraînait à un
magnifique hôtel, superbement nommé _Cataract House_.