_God save the Queen_
C'était, on le voit, un concert complet, avec première partie,
entracte, seconde partie et finale. Cependant, paraît-il, quelque
chose manquait à ce programme, car j'entendis murmurer derrière
moi:
«Bon! Pas de Mendelssohn!»
Je me retournai. C'était un simple steward qui protestait ainsi
contre l'omission de sa musique favorite.
Je remontai sur le pont, et je me mis à la recherche de Mac Elwin.
Corsican venait de m'apprendre que Fabian avait quitté sa cabine,
et je voulais, sans l'importuner toutefois, le tirer de son
isolement. Je le rencontrai sur l'avant du steamship. Nous
causâmes pendant quelque temps, mais il ne fit aucune allusion à
sa vie passée. À de certains moments, il restait muet et pensif,
absorbé en lui-même, ne m'entendant plus, et pressant sa poitrine
comme pour y comprimer un spasme douloureux. Pendant que nous nous
promenions ensemble, Harry Drake nous croisa à plusieurs reprises.
Toujours le même homme, bruyant et gesticulant, gênant comme
serait un moulin en mouvement dans une salle de danse! Me trompai-
je? Je ne saurais le dire, car mon esprit était prévenu, mais il
me sembla que Harry Drake observait Fabian avec une certaine
insistance. Fabian dut s'en apercevoir, car il me dit:
«Quel est cet homme?
-- Je ne sais, répondis-je.
-- Il me déplaît!» ajouta Fabian. Mettez deux navires en pleine
mer, sans vent, sans courant, et ils finiront par s'accoster:
Jetez deux planètes immobiles dans l'espace, et elles tomberont
l'une sur l'autre. Placez deux ennemis au milieu d'une foule, et
ils se rencontreront inévitablement. C'est fatal. Une question de
temps, voilà tout.
Le soir arrivé, le concert eut lieu selon le programme. Le grand
salon, rempli d'auditeurs, était brillamment éclairé.
À travers les écoutilles entrouvertes passaient les larges figures
basanées et les grosses mains noires des matelots. On eût dit des
masques engagés dans les volutes du plafond. L'entrebâillement des
portes fourmillait de stewards. La plupart des spectateurs, hommes
et femmes, étaient assis, en abord, sur les divans latéraux, et,
au milieu, sur les fauteuils, les pliants et les chaises. Tous
faisaient face au piano fortement boulonné entre les deux portes
qui s'ouvraient sur le salon des dames. De temps en temps, un
mouvement de roulis agitait l'assistance; les chaises et les
pliants glissaient; une sorte de houle donnait une même ondulation
à toutes ces têtes; on se cramponnait les uns aux autres,
silencieusement, sans plaisanter. Mais, en somme, pas de chute à
craindre, grâce au tassement.
On débuta par l'_Ocean Time_. L'_Ocean Time_ était un journal
quotidien, politique, commercial et littéraire, que certains
passagers avaient fondé pour les besoins du bord. Américains et
Anglais prisent fort ce genre de passe-temps. Ils rédigent leur
feuille pendant la journée. Disons que si les rédacteurs ne sont
pas difficiles sur la qualité des articles, les lecteurs ne le
sont pas davantage. On se contente de peu, et même de «pas assez».
Ce numéro du 1er avril contenait un premier _Great Eastern_ assez
pâteux sur la politique générale, des faits divers qui n'auraient
pas déridé un Français, des cours de bourse peu drôles, des
télégrammes fort naïfs, et quelques pâles nouvelles à la main.
Après tout, ces sortes de plaisanteries ne charment guère que ceux
qui les font. L'honorable Mac Alpine, un Américain dogmatique, lut
avec conviction ces élucubrations peu plaisantes, au grand
applaudissement des spectateurs, et il termina sa lecture par les
nouvelles suivantes:
-- On annonce que le président Johnson a abdiqué en faveur du
général Grant.
-- On donne comme certain que le pape Pie IX a désigné le prince
impérial pour son successeur.
-- On dit que Fernand Cortez vient d'attaquer en contrefaçon
l'empereur Napoléon III pour sa conquête du Mexique.
Quand l'_Ocean Time_ eut été suffisamment applaudi, l'honorable Mr
Ewing, un ténor fort joli garçon, soupira la _Belle île de la mer_,
avec toute la rudesse d'un gosier anglais.
Le «reading», la lecture, me parut avoir un attrait contestable.
Ce fut tout simplement un digne Texien qui lut deux ou trois pages
d'un livre dont il avait commencé la lecture à voix basse, et
qu'il continua à voix haute. Il fut très applaudi.
Le _Chant du berger_ pour piano solo, par Mrs Alloway, une
Anglaise qui jouait «en blond mineur», eût dit Théophile Gautier,
et une farce écossaise du docteur T... terminèrent la première
partie du programme.
Après dix minutes d'un entracte pendant lequel aucun auditeur ne
consentit à quitter sa place, la seconde partie du concert
commença. Le Français Paul V... fit entendre deux charmantes
valses, inédites, qui furent applaudies bruyamment. Le docteur du
bord, un jeune homme brun, fort suffisant, récita une scène
burlesque, sorte de parodie de la _Dame de Lyon_, drame très à la
mode en Angleterre.
Au «burlesque» succéda «l'entertainment». Que préparait sous ce
nom sir James Anderson? Était-ce une conférence ou un sermon? Ni
l'un, ni l'autre. Sir James Anderson se leva, toujours souriant,
tira un jeu de cartes de sa poche, retroussa ses manchettes
blanches et fit des tours dont sa grâce rachetait la naïveté.
Hourras et applaudissements.
Après le _Happy moment_ de Mr Norville et le _You remember_ de Mr
Ewing, le programme annonçait le _God save the Queen_. Mais,
quelques Américains prièrent Paul V..., en sa qualité de Français,
de leur jouer le chant national de la France. Aussitôt, mon docile
compatriote de commencer l'inévitable _Partant pour la Syrie_.
Réclamations énergiques d'un groupe de nordistes qui voulaient
entendre _la Marseillaise_. Et, sans se faire prier, l'obéissant
pianiste, avec une condescendance qui dénotait plus de facilité
musicale que de convictions politiques, attaqua vigoureusement le
chant de Rouget de Lisle. Ce fut le grand succès du concert. Puis,
l'assemblée, debout, entonna lentement ce cantique national qui
«prie Dieu de conserver la reine».
En somme, cette soirée valait ce que valent les soirées
d'amateurs, c'est-à-dire qu'elle eut surtout du succès pour les
auteurs et leurs amis. Fabian ne s'y montra pas.