Le lendemain, 31 mars, était un dimanche. Comment se passerait ce
jour à bord? Serait-ce le dimanche anglais ou américain, qui ferme
les «taps» et les «bars» pendant l'heure des offices; qui retient
le couteau du boucher sur la tête de sa victime; qui arrête la
pelle du boulanger sur le seuil du four; qui suspend les affaires;
qui éteint le foyer des usines et condense la fumée des fabriques;
qui ferme les boutiques, ouvre les églises et enraye le mouvement
des trains sur les railroads, contrairement à ce qui se fait en
France? Oui, il en devait être ainsi, ou à peu près.
Et, d'abord, pour l'observance dominicale, bien que le temps fût
magnifique et le vent favorable, le capitaine ne fit point hisser
les voiles. On y aurait gagné quelques noeuds, mais c'eût été
«improper». Je m'estimai fort heureux que l'on permit aux roues et
à l'hélice d'opérer leurs révolutions quotidiennes. Et quand je
demandai la raison de cette tolérance à un farouche puritain du
bord:
«Monsieur, me répondit-il gravement, il faut respecter ce qui
vient directement de Dieu. Le vent est dans sa main, la vapeur est
dans la main des hommes!»
Je voulus bien me contenter de cette raison, et j'observai ce qui
se passait à bord.
Tout l'équipage était en grande tenue et vêtu avec une extrême
propreté. On ne m'eût pas étonné en me disant que les chauffeurs
travaillaient en habit noir. Les officiers et les ingénieurs
portaient leur plus bel uniforme à boutons d'or. Les souliers
reluisaient d'un éclat britannique et rivalisaient avec l'intense
irradiation des casquettes cirées. Tous ces braves gens semblaient
chaussés et coiffés d'étoiles. Le capitaine et son second
donnaient l'exemple, et gantés de frais, boutonnés militairement,
luisants et parfumés, ils se promenaient sur les passerelles en
attendant l'heure de l'office.
La mer était magnifique et resplendissait sous les premiers rayons
du printemps. Aucune voile en vue. Le _Great Eastern_ occupait
seul le centre mathématique de cet immense horizon. À dix heures,
la cloche du bord tinta lentement et à intervalles réguliers. Le
sonneur, un timonier en grande tenue, obtenait de cette cloche une
sorte de sonorité religieuse, et non plus ces éclats métalliques
dont elle accompagnait le sifflet des chaudières, quand le
steamship naviguait au milieu des brumes. On cherchait
involontairement du regard le clocher du village qui vous appelait
à la messe.
En ce moment, de nombreux groupes apparurent aux portes des capots
de l'avant et de l'arrière. Hommes, femmes, enfants s'étaient
soigneusement habillés pour la circonstance. Les boulevards furent
bientôt remplis. Les promeneurs échangeaient entre eux des saluts
discrets. Chacun tenait à la main son livre de prières, et tous
attendaient que les derniers tintements eussent annoncé le
commencement de l'office. En ce moment, je vis passer un monceau
de bibles, entassées sur le plateau qui servait ordinairement aux
sandwiches. Ces bibles furent distribuées sur les tables du
temple.
Le temple, c'était la grande salle à manger, formée par le roufle
de l'arrière, et qui, extérieurement, rappelait, par sa longueur
et sa régularité, l'hôtel du ministère des Finances, sur la rue de
Rivoli. J'entrai. Les fidèles «attablés» étaient déjà nombreux. Un
profond silence régnait dans l'assistance. Les officiers
occupaient le chevet du temple. Au milieu d'eux, le capitaine
Anderson trônait comme un pasteur. Mon ami Dean Pitferge s'était
placé près de moi. Ses petits yeux ardents couraient sur toute
cette assemblée. Il était là, j'ose le croire, plutôt en curieux
qu'en fidèle.
À dix heures et demie, le capitaine se leva et commença l'office.
Il lut en anglais un chapitre de l'Ancien Testament, le dixième de
l'Exode. Après chaque verset, les assistants murmuraient le verset
suivant. On entendait distinctement le soprano aigu des enfants et
le mezzo-soprano des femmes se détachant sur le baryton des
hommes. Ce dialogue biblique dura une demi-heure environ. Cette
cérémonie, très simple et très digne à la fois, s'accomplissait
avec une gravité toute puritaine, et le capitaine Anderson, le
«maître après Dieu», faisant les fonctions de ministre à bord, au
milieu de cet immense océan, et parlant à cette foule suspendue
sur un abîme, avait droit au respect même des plus indifférents.
Si l'office s'était borné à cette lecture, c'eût été bien; mais au
capitaine succéda un orateur, qui ne pouvait manquer d'apporter la
passion et la violence là où devaient régner la tolérance et le
recueillement.
C'était le révérend dont il a été question, ce petit homme
remuant, cet intrigant Yankee, un de ces ministres dont
l'influence est si grande dans les États de la Nouvelle-
Angleterre. Son sermon était tout préparé, et l'occasion étant
bonne, il voulait l'utiliser. L'aimable Yorick n'en eût-il pas
fait autant? Je regardai le docteur Pitferge. Le docteur Pitferge
ne sourcilla pas, et sembla disposé à essuyer le feu du
prédicateur.
Celui-ci boutonna gravement sa redingote noire, posa son chapeau
de soie sur la table, tira son mouchoir avec lequel il toucha
légèrement ses lèvres, et enveloppant l'assemblée d'un regard
circulaire:
«Au commencement, dit-il, Dieu créa l'Amérique en six jours et se
reposa le septième.»
Là-dessus, moi, je gagnai la porte.