Fabian m'avait quitté pour surveiller son installation dans la
cabine 73, de la série du grand salon, dont le numéro était porté
sur son billet. En ce moment, de grosses volutes de fumée
tourbillonnaient à l'orifice des larges cheminées du steamship. On
entendait frémir la coque des chaudières jusque dans les
profondeurs du navire. La vapeur assourdissante fusait par les
tuyaux d'échappement et retombait en pluie fine sur le pont.
Quelques remous bruyants annonçaient que les machines
s'essayaient. L'ingénieur avait de la pression. On pouvait partir.
Il fallut d'abord lever l'ancre. Le flot montait encore, et le
_Great Eastern_, évité sous sa poussée, lui présentait l'avant. Il
était donc tout paré pour descendre la rivière. Le capitaine
Anderson avait dû choisir ce moment pour appareiller, car la
longueur du _Great Eastern_ ne lui permettait pas d'évoluer dans
la Mersey. N'étant point entraîné par le jusant, mais, au
contraire, refoulant le flot rapide, il était plus maître de son
navire et plus certain de manoeuvrer habilement au milieu des
bâtiments nombreux qui sillonnaient la rivière. Le moindre
attouchement de ce colosse eût été désastreux.
Lever l'ancre dans ces conditions exigeait des efforts
considérables. En effet, le steamship, poussé par le courant,
tendait les chaînes sur lesquelles il était affourché. De plus, un
vent violent du sud-ouest trouvait prise sur sa masse et joignait
son action à celle du flux. Il fallait donc employer de puissants
engins pour arracher les ancres pesantes de leur fond de vase. Un
«anchor-boat», sorte de bateau destiné à cette opération, était
venu se bosser sur les chaînes; mais ses cabestans ne suffirent
pas, et l'on dut se servir des appareils mécaniques que le _Great
Eastern_ avait à sa disposition.
À l'avant, une machine de la force de soixante-dix chevaux était
disposée pour le hissage des ancres. Il suffisait d'envoyer la
vapeur des chaudières dans ses cylindres pour obtenir
immédiatement une force considérable, qu'on pouvait directement
appliquer au cabestan sur lequel les chaînes étaient garnies. Ce
fut fait. Mais, si puissante qu'elle fût, la machine se trouva
insuffisante. Il fallut donc lui venir en aide. Le capitaine
Anderson fit mettre les barres, et une cinquantaine d'hommes
vinrent virer au cabestan.
Le steamship commença de venir sur ses ancres. Mais le travail se
faisait lentement; les maillons cliquetaient, non sans peine, dans
les écubiers de l'étrave, et, à mon avis, on aurait pu soulager
les chaînes en donnant quelques tours de roues, de manière à les
embarquer plus aisément.
J'étais à ce moment sur la dunette de l'avant, avec un certain
nombre de passagers. Nous observions tous les détails de
l'opération et les progrès de l'appareillage. Près de moi, un
voyageur, impatienté sans doute des lenteurs de la manoeuvre,
haussait fréquemment les épaules, et n'épargnait pas à
l'impuissante machine ses moqueries incessantes. C'était un petit
homme maigre, nerveux, à mouvements fébriles, dont on voyait à
peine les yeux sous le plissement de leurs paupières. Un
physionomiste eût reconnu, dès l'abord, que les choses de la vie
devaient apparaître par leur côté plaisant à ce philosophe de
l'école de Démocrite, dont les muscles zygomatiques, nécessaires à
l'action du rire, ne restaient jamais en repos. Au demeurant -- je
le vis plus tard -- un aimable compagnon de voyage.
«Monsieur, me dit-il, jusqu'ici j'avais cru que les machines
étaient faites pour aider les hommes, et non les hommes pour aider
les machines!»
J'allais répondre à cette juste observation, quand des cris
retentirent. Mon interlocuteur et moi nous étions précipités vers
l'avant. Sans exception, tous les hommes disposés sur les barres
avaient été renversés; les uns se relevaient; d'autres gisaient
sur le pont. Un pignon de la machine ayant cassé, le cabestan
avait déviré irrésistiblement sous la traction effroyable des
chaînes. Les hommes, pris à revers, avaient été frappés avec une
violence extrême à la tête ou à la poitrine. Dégagées de leurs
rabans cassés, les barres, faisant mitraille autour d'elles,
venaient de tuer quatre matelots et d'en blesser douze. Parmi ces
derniers, le maître d'équipage, un Écossais de Dundee.
On se précipita vers ces malheureux. Les blessés furent conduits
au poste des malades, situé à l'arrière. Quant aux quatre morts,
on s'occupa de les débarquer immédiatement. D'ailleurs, les Anglo-
Saxons ont une telle indifférence pour la vie des gens que cet
événement ne provoqua qu'une médiocre impression à bord. Ces
infortunés, tués ou blessés, n'étaient que les dents d'un rouage
que l'on pouvait remplacer à peu de frais. On fit le signal de
revenir au tender, déjà éloigné. Quelques minutes après, il
accostait le navire.
Je me dirigeai vers la coupée. L'escalier n'avait pas encore été
relevé. Les quatre cadavres, enveloppés de couvertures, furent
descendus et déposés sur le pont du tender. Un des médecins du
bord s'embarqua afin de les accompagner jusqu'à Liverpool, avec
recommandation de rejoindre ensuite le _Great Eastern_ en toute
diligence. Le tender s'éloigna aussitôt, et les matelots allèrent
à l'avant laver les flaques de sang qui tachaient le pont.
Je dois dire aussi qu'un passager, légèrement endommagé par un
éclat de barre, profita de la circonstance pour s'en retourner par
le tender. Il avait déjà assez du _Great Eastern_.
Cependant, je regardais le petit boat s'éloigner à toute vapeur.
Lorsque je me retournai, mon compagnon à figure ironique murmura
derrière moi ces paroles:
«Un voyage qui commence bien!
-- Bien mal, monsieur, répondis-je. À qui ai-je l'honneur de
parler?
-- Au docteur Dean Pitferge.»
V
L'opération avait été reprise. Avec l'aide de l'anchor-boat, les
chaînes furent soulagées, et les ancres quittèrent enfin leur fond
tenace. Une heure un quart sonnait aux clochers de Birkenhead. Le
départ ne pouvait être différé, si l'on tenait à utiliser la marée
pour la sortie du steamship. Le capitaine et le pilote montèrent
sur la passerelle. Un lieutenant se posta près de l'appareil à
signaux de l'hélice, un autre près de l'appareil à signaux des
aubes. Le timonier se tenait entre eux, près de la petite roue
destinée à mouvoir le gouvernail. Par prudence, au cas où la
machine à vapeur eût manqué, quatre autres timoniers veillaient à
l'arrière, prêts à manoeuvrer les grandes roues qui se dressaient
sur le caillebotis. Le _Great Eastern_, faisant tête au courant,
était tout évité, et il n'avait plus que le flot à refouler pour
descendre la rivière.
L'ordre du départ fut donné. Les pales frappèrent lentement les
premières couches d'eau, l'hélice «patouilla» à l'arrière, et
l'énorme vaisseau commença à se déplacer.
La plupart des passagers, montés sur la dunette de l'avant,
regardaient le double paysage hérissé de cheminées d'usines que
présentaient, à droite, Liverpool, à gauche, Birkenhead. La
Mersey, encombrée de navires, les uns mouillés, les autres montant
ou descendant, n'offrait à notre steamship que de sinueux
passages. Mais, sous la main de son pilote, sensible aux moindres
volontés de son gouvernail, il se glissait dans les passes
étroites, évoluant comme une baleinière sous l'aviron d'un
vigoureux timonier. Un instant, je crus que nous allions aborder
un trois-mâts qui dérivait le travers au courant, et dont le bout-
dehors vint raser la coque du _Great Eastern_; mais le choc fut
évité; et quand, du haut des roufles, je regardai ce navire qui ne
jaugeait pas moins de sept ou huit cents tonneaux, il m'apparut
comme un de ces petits bateaux que les enfants lancent sur les
bassins de Green Park, ou de la Serpentine River.
Bientôt le _Great Eastern_ se trouva par le travers des cales
d'embarquement de Liverpool. Les quatre canons qui devaient saluer
la ville se turent, par respect pour ces morts que le tender
débarquait en ce moment. Mais des hourras formidables remplacèrent
ces détonations qui sont la dernière expression de la politesse
nationale. Aussitôt les mains de battre, les bras de s'agiter, les
mouchoirs de se déployer avec cet enthousiasme dont les Anglais
sont si prodigues au départ de tout navire, ne fût-ce qu'un simple
canot qui va faire une promenade en baie. Mais comme on répondait
à ces saluts! Quels échos ils provoquaient sur les quais! Des
milliers de curieux couvraient les murs de Liverpool et de
Birkenhead. Les boats, chargés de spectateurs, fourmillaient sur
la Mersey. Les marins du _Lord Clyde_, navire de guerre mouillé
devant les bassins, s'étaient dispersés sur les hautes vergues et
saluaient le géant de leurs acclamations. Du haut des dunettes des
vaisseaux ancrés dans la rivière, les musiques nous envoyaient des
harmonies terribles que le bruit des hourras ne pouvait couvrir.
Les pavillons montaient et descendaient incessamment en l'honneur
du _Great Eastern_. Mais bientôt les cris commencèrent à
s'éteindre dans l'éloignement. Notre steamship rangea de près le
_Tripoli_, un paquebot de la ligne Cunard, affecté au transport
des émigrants, et qui, malgré sa jauge de deux mille tonneaux,
paraissait n'être qu'une simple barque. Puis, sur les deux rives,
les maisons se firent de plus en plus rares. Les fumées cessèrent
de noircir le paysage. La campagne trancha sur les murs de
briques. Encore quelques longues et uniformes rangées de maisons
ouvrières. Enfin des villas apparurent, et, sur la rive gauche de
la Mersey, de la plate-forme du phare et de l'épaulement du
bastion, quelques derniers hourras nous saluèrent une dernière
fois.
À trois heures, le _Great Eastern_ avait franchi les passes de la
Mersey, et il donnait dans le canal Saint-Georges. Le vent du sud-
ouest soufflait en grande brise. Nos pavillons, rigidement tendus,
ne faisaient pas un pli. La mer se gonflait déjà de quelques
houles, mais le steamship ne les ressentait pas.
Vers quatre heures, le capitaine Anderson fit stopper. Le tender
forçait de vapeur pour nous rejoindre. Il nous ramenait le second
médecin du bord. Lorsque le boat eut accosté, on lança une échelle
de corde par laquelle ce personnage embarqua, non sans peine. Plus
agile que lui, notre pilote s'affala par le même chemin jusqu'à
son canot, qui l'attendait, et dont chaque rameur était muni d'une
ceinture natatoire en liège. Quelques instants après, il
rejoignait une charmante petite goélette qui l'attendait sous le
vent.
La route fut aussitôt reprise. Sous la poussée de ses aubes et de
son hélice, la vitesse du _Great Eastern_ s'accéléra. Malgré le
vent debout, il n'éprouvait ni roulis ni tangage. Bientôt l'ombre
couvrit la mer, et la côte du comté de Galles, marquée par la
pointe de Holyhead, se perdit enfin dans la nuit.