PHYSIQUE

Vous le voyez bien, mon amie, que mes suppositions se réalisent presque

toujours, puisque vous avez retrouvé dans un bureau de poste le paquet

de lettres auquel vous ne vouliez pas croire. Mais rien ne m’a mieux

prouvé la solidité de votre amitié et la sûreté de votre caractère.

Qu’aurais-je dit, moi, d’un tel silence? Je vous aurais accusée,

j’aurais été fâché. Mais une femme comme vous ne perd jamais confiance

en soi-même. Le manque de _self-reliance_ est un de mes plus grands

défauts. Il me semble que j’arrive toujours à la vie. Je n’ai aucune

expérience. Je crains toujours de perdre ce que j’ai conquis, et cette

crainte, au cours de mon existence, m’a rendu très malheureux. Votre

Emerson a écrit sur cette maladie de l’esprit quelque chose de très

bien; je ne me le rappelle plus, quoique j’aie, dans le temps, essayé de

mettre ses conseils en pratique. Mais c’était bien inutile. Ce n’est pas

une lecture qui peut réformer un caractère. Pourquoi ai-je travaillé

dans ma vie? Pas pour l’argent, dont je ne suis pas avide; pas pour la

gloire, de laquelle je ne suis pas dupe. Je n’ai jamais pensé qu’à me

faire plaisir et je n’y ai guère réussi. Le doute m’a poursuivi jusqu’en

dedans de moi-même.

Mais c’est peut-être une volupté, et une volupté égoïste, car c’est

encore une manière de s’occuper de soi. Il y a un mysticisme sadique,

qui étonne chez les autres, et dont chacun connaît au moins les

éléments, selon la qualité de son âme.

Mon amie, je suis interrompu par le soleil, qui vient me chercher,

puisque je ne puis aller à lui sur la route et parmi les clairières. Ce

soleil de l’automne, comme ses roses, est plus qu’un autre exquis. Il

n’a pas les perfidies de celui du printemps, il n’est pas meurtrier,

ainsi que celui de l’été. Il est calme, profond et continu, comme un

amour heureux, dont il a la brièveté et le sourire un peu mélancolique.

Bien qu’on ait dit cela cent fois et mille fois, peut-être avec les

mêmes mots, la matière en est toujours neuve. Pas plus que les cœurs

féconds, la nature ne s’épuise pas, mais elle se renouvelle, et les

cœurs, si parfois ils se rajeunissent, ce n’est qu’en soubresaut, ils

n’ont qu’une saison, et elle a beau se prolonger, elle marche vers la

nuit, et elle le sait. Voilà-t-il pas encore des choses bien nouvelles?

Mais redire les choses déjà dites et faire qu’on croie les entendre pour

la première fois, c’est tout l’art d’écrire, mon amie, comme tout l’art

de vivre est de revivre, comme tout l’art d’aimer est d’aimer encore.

Le miracle est que tous les actes humains se ressemblent et qu’ils

soient en même temps différents, qu’une personnalité marque tous ces

gestes au fond identiques, qu’il y ait autant de mondes qu’il y a de

pensées distinctes et même autant qu’il y a de phases successives dans

l’évolution d’une même pensée. Il ne faut pas nous révolter contre cette

diversité, mais, au contraire, l’accueillir avec joie et nous plier

volontiers à ces changements de nous-mêmes, et il est bon que nous en

ayons pleinement conscience, pourvu qu’en même temps nous ayons

conscience de notre unité fondamentale. Si peu qu’il en reste, il en

reste toujours assez dans un esprit sain pour lui permettre de comparer

le présent au passé et de mesurer les modifications de l’âme à travers

la vie. Ils me semblent toujours singuliers, et peu attentifs, ceux qui

disent de bonne foi: «Je n’ai jamais changé.» Cela signifierait

peut-être que, n’étant rien, ils sont devenus rien, la vraie

personnalité vivante étant faite de couches successives, à peu près

comme un oignon de lis, ou comme ces objets pétrifiés qui se sont

recouverts d’un voile de silice, plus épais chaque jour. J’aime assez

cette dernière comparaison, car la vie n’est-elle pas nécessairement une

lente fontaine pétrifiante? Voilà ce que je crains, et qu’elle ne

dessèche peu à peu nos fibres vitales et qu’un jour vienne où, ayant

encore les apparences humaines, nous n’en ayons plus que les apparences.

On s’aperçoit un jour de je ne sais quelle raideur dans les

articulations de l’esprit. Le sentiment n’est plus perçu que sous les

espèces de l’intelligence. On met à le comprendre tout le génie qu’il

faudrait pour le sentir comme un parfum. Oui, il y a un jour où l’on se

met à vouloir comprendre les parfums et c’est la fin de la sensibilité,

sans laquelle l’homme perd la moitié de son agilité et s’enfonce

lentement dans les sables mouvants. D’ailleurs, c’est moins peut-être

une question d’âge et de durée qu’une question de construction

moléculaire. Il est mauvais d’avoir cherché trop tôt à comprendre la

vie. Outre que c’est difficile et qu’on y arrive rarement, on n’en

serait pas plus avancé d’avoir résolu le problème, car dans tout

problème, ce n’est pas la solution qui est la plus importante, c’est la

méthode. Or, la méthode intellectuelle est particulièrement stérile.

Elle ne livre que les apparences, elle ne permet d’étreindre que les

ombres. La vie est d’abord physique, elle s’appuie sur des puissances

physiques, elle se développe par des moyens physiques: elle ne se

conquiert que par des armes physiques et ne livre son secret que sous

des pressions physiques. Une fois en possession de ce secret, on peut le

traiter par des réactifs intellectuels, mais il faut l’avoir arraché

d’abord du milieu de l’organisme qui le détient.

Voyez la théorie de l’amour, de Schopenhauer, comme sa base physique lui

donne l’odeur même de la vérité. Toute métaphysique doit être physique

d’abord pour être autre chose qu’une rêverie. Voyez comme la seule

religion qui ait conquis les races intellectuelles s’appuie sur des

solidités physiques: virginité, union sexuelle, grossesse, naissance,

mort, résurrection et ascension physiques, miracles thérapeutiques, tout

le poème naturaliste de la chair, joies et douleurs de la chair. Ce

n’est que plus tard qu’on a brodé une métaphysique sur cette physique et

quand on y a agrégé des symboles ce furent des symboles physiques et qui

se mangent: le poisson, l’agneau; le dieu même est festin; il réconforte

les corps et saigne dans les bouches! Essayez de toucher à la physique

de la métaphysique chrétienne et tout croule: ce n’est plus qu’un jeu

prétentieux et maladroit de vieillards platoniciens.

Où suis-je parvenu, mon amie? Voilà où conduit la logique, quand on la

laisse faire. Vous me direz si cela vous a amusé. Pour moi, j’y ai pris

grand plaisir, comme toujours quand je pense à vous, quand j’écris pour

vous.

Lettres à l'Amazone · 第 95 / 97 题