J’ai été content, mon amie, que vous vous plaisiez à la campagne, le
long des chemins creux et des haies vertes, puis roussies, dans les
bois, parmi les fougères. La fougère est une plante admirable et je ne
connais presque rien de plus séduisant qu’une étendue de fougères, comme
on en voit à Compiègne, sous les grands hêtres. Les chansonniers
d’autrefois ont fait ce qu’ils ont pu pour déshonorer la fougère, qui en
a gardé pour les sots je ne sais quelle odeur de gaudriole, mais il faut
savoir recréer les choses à mesure qu’on les voit et en tirer des
sensations neuves. Pour moi, je n’ai jamais pu en puiser qu’à la
campagne; presque tout m’y est enchantement. Je n’ai même plus besoin de
la voir pour être heureux, je l’évoque à mon gré, je me roule en elle,
je détiens ses odeurs et ses saveurs. Autrement, vous ne vous
expliqueriez pas comment, avec ce goût décidé pour les choses
champêtres, ce besoin de communion avec la nature, je m’en tiens si
volontairement éloigné. C’est que la nature que j’ai connue dans ma
jeunesse, je ne l’ai plus que bien rarement rencontrée. Je me suis
fatigué à la chercher, puis je me suis enfermé avec un certain désespoir
dans une cellule de pierre et de bois. Il n’est pas trop juste de dire
que l’on n’aime qu’une fois et moins juste encore de dire que c’est la
première; je crois, au contraire, que c’est en aimant qu’on apprend à
aimer, mais il est parfaitement juste de dire qu’il y a des
circonstances qu’on ne retrouve pas, celles de la jeunesse même des
sensations et de l’étonnement ingénu qu’elles déterminent. L’amour que
j’ai éprouvé pour la nature était pur de toute autre sensation. Aucun
désir ne me détournait du désir d’aimer tout ce qui est vivant, tout ce
qui remue, tout ce qui est vert et tout ce qui est doux. J’aimais
jusqu’à la mort, jusqu’à la corruption des choses, jusqu’au
fourmillement des vers sur les bêtes tombées dans un coin. L’amour ne
connaît pas le dégoût. J’aimais jusqu’à la pluie, je puis encore
entendre, en y songeant, son bruit menu sur le feuillage des hêtres et
moins sonore sur les feuilles plus molles des tilleuls. Je n’étais plus
un enfant, mais les femmes ne m’étaient rien: c’est pour cela que
j’aimais la nature. Quand on est jeune, on a l’orgueil d’un dieu. On est
inconscient. C’est le contact de la femme qui vous révèle la conscience
et qui vous fait chercher vainement le bonheur que vous offraient les
choses et la jouissance innocente de soi-même. La vie d’un homme serait
belle, peut-être, si elle s’écoulait dans l’inconscience.
Ne croyez pas cependant que je regrette de ne pas être demeuré un animal
heureux. D’abord, il n’est guère dans mon caractère de regretter, puis
je me souviens que je n’étais nullement un pur animal. Je m’étais appris
trop de choses qui me disposaient à la vie parmi les hommes et à la
vérité je n’étais retombé que par hasard dans cette sorte d’état de
nature. Mais c’est une période qui devait exercer sur mes années futures
une influence de tous les instants. J’y ai appris du moins à vivre seul
et, privé de la nature, j’en ai retrouvé en moi-même les éléments. J’y
ai appris aussi à goûter la vie pour elle-même et à en jouir, même
dépouillée de tout plaisir, même réduite à ce que les hommes appellent
l’ennui. Si la vie m’était plus clémente, je sens que je me retournerais
vers cet état ancien, mais elle me tient enchaîné, et c’est peut-être
heureux, car on ne vit pas bien ce qu’on a déjà vécu: les années
colorent si différemment les choses, à mesure qu’on s’achemine vers le
néant!
C’est au point même que l’on doute si on est bien toujours le même
personnage. On se cherche morceau par morceau et quand on a fini de se
rassembler, ce n’est plus dans le même équilibre; souvent des parties de
soi se sont égarées: se retrouveront-elles jamais? On l’espère, car si
on n’espérait pas, on ne pourrait plus même faire semblant de vivre.
Ah! mon amie, cet amour des champs, qui vous a prise si vivement, vous
rapproche peut-être encore de moi, mais il vous éloigne aussi, et cela
fait que mes pensées doivent vous paraître un peu moroses. Elles le
sont. Mais comme c’est probablement leur couleur définitive, moi, du
moins, j’en prends mon parti. Votre présence en changera-t-elle la
nuance? Je le crois fermement. Telles sont les puissances de la
présence. Sa force révulsive est souvent miraculeuse. Voyez les dévots.
Ils croient naïvement que Dieu est ici plutôt que là et, quand ils le
savent présent, ils oublient leurs peines. Je sens que votre présence
agirait de même sur mon âme. Il sort des yeux de l’être que l’on aime
une telle lumière, de sa bouche une telle musique! Ici, il faut bien que
je m’arrête et que je rêve un peu à mes idées qui se pressent comme une
foule, qui veulent toutes entrer à la fois par la porte entr’ouverte. Je
les laisse passer. Ce sera long et je ne vous en ferai pas le
dénombrement. Je les ai toutes connues, elles me sont toutes familières
et toutes me font un salut et m’envoient un sourire mélancolique, comme
à un ami dont on sait la peine secrète.
La dernière n’a pas encore disparu dans l’ombre que voici une diversion.
C’est la lettre d’une inconnue qui veut bien de temps à autre m’envoyer
un commentaire délicat sur mes propos. Cette fois il s’agit de
l’absence, et elle me demande ou se demande pourquoi «j’en parle si
bien»? Moi je demanderais à l’inconnue pourquoi elle a «senti si bien»
ma parole et pourquoi la flèche lui est entrée si droit dans le cœur?
Mais sans doute, elle ne voudrait pas me répondre qu’on ne trouve
exprimés avec justesse que les sentiments que l’on a éprouvés dans une
parité d’âmes et une parité de circonstances. C’est le hasard des
rencontres qui nous fait trouver des lecteurs où notre sensibilité
pénètre, et souvent ceux que l’on aurait voulu toucher demeurent
indifférents. Les sensibilités ne vibrent pas au même diapason et quand
cela arrive, ce n’est jamais que pour un moment. On serait plus
longtemps d’accord, d’un accord de surface, on le serait toujours, si on
pouvait n’être pas sincère, si on pouvait monter à volonté le ton ou le
descendre, l’incliner selon les mouvements du cœur que l’on voudrait
émouvoir. La sincérité est une cause terrible de malentendus. Pourtant
n’est-ce pas le seul plaisir de celui qui écrit et comment celui qui lit
n’y trouve-t-il pas le plus grand charme? Telle est la folie de la
plupart des êtres qu’ils préfèrent les vains compliments de la
rhétorique. Ah! comme je comprends les femmes qui «aiment à être
battues» ou, pour être romantique, les Desdémone qui adorent encore
celui qui les étouffe.
Mon amie, la diversion s’arrête là. Aussi bien j’ai vu au ciel d’heureux
présages.