Vous savez, mon amie Amazone, que c’est le désarroi des vacances qui a
interrompu ces lettres. C’est une époque où tout semble finir et
quelquefois pour ne pas recommencer. Chacun s’en va de son côté, des
lettres s’égarent, des adresses sont mal données, on s’accuse
mutuellement d’indifférence, même d’oubli. Excellent moment pour les
ruptures, moment cruel pour ceux qui ressentent la dureté d’une absence
et qui en redoutent les effets, sans pouvoir les conjurer. Je sais bien
qu’une amitié, même la plus tendre, n’est pas à la merci d’une lettre
égarée, mais ce que l’on sait le mieux n’est pas toujours le plus vrai.
Quand on s’est répété cela avec confiance, le démon de l’amour-propre
parle à son tour: Il m’oublie! Cela fait une blessure, qui fera une
cicatrice, et une cicatrice peut défigurer un sentiment. Le mot de La
Rochefoucauld sur le vent qui éteint les bougies et active les incendies
est plus saisissant comme image que comme déduction psychologique. Les
grandes passions ne sont pas toujours activées, mais les passions
moyennes sont toujours éteintes par le vent de l’absence, car tout n’est
pas qu’apparence et il y a telles passions qui ont l’air des plus
modérées et qui sont intérieurement fort violentes et fort vigoureuses.
Les âmes sont diverses autant que les corps qui leur servent de soutien:
les sentiments manifestés avec exaltation ne sont pas toujours les plus
résistants.
J’aime mieux La Rochefoucauld quand il donne pour base à nos sentiments
l’amour-propre, c’est-à-dire l’amour de soi-même, l’égoïsme. Malgré que
nous voudrions bien qu’il ait tort, dès qu’on réfléchit un peu sur ce
point, il faut lui donner raison. On n’aime jamais que soi-même, et au
moment où on semble s’absorber en autrui et s’y perdre comme en un
océan, la joie que l’on éprouve est le signe certain d’un sentiment
égoïste. Je vous l’ai écrit, et peut-être plusieurs fois: sans égoïsme,
pas d’amour. Ce n’est que parce que l’on tient beaucoup à soi-même qu’on
est capable de se donner à autrui, et c’est pour cela que ce don peut
acquérir une grande valeur. Si on pouvait sortir de soi, se dépouiller
de tout amour-propre, le monde nous apparaîtrait tel qu’une masse
informe et indifférente, car c’est notre sensibilité égoïste qui le crée
et le recrée sans cesse à notre image. On se demande même si la
sensation purement physique pourrait exister dans un être sans égoïsme,
et si l’être lui-même ne se dissoudrait pas en une sorte de néant
mécanique.
Mais tout cela, c’est de la métaphysique des sentiments, moins claire
encore que celle des idées. Qu’importe l’essence des choses! Il n’est
pas besoin, pour aimer, de connaître le mécanisme secret des passions,
et, d’ailleurs, les mots ne sont jamais que des mots, ce n’est pas en
changeant leur couleur qu’on change leur contenu. Quand je saurai qu’il
entre beaucoup d’amour-propre et d’égoïsme dans le tourment de
l’absence, cela ne diminuera pas mon chagrin, cela ne fera que m’y
renfermer plus étroitement. La fatalité nous aura si longuement éloignés
l’un de l’autre cette année qu’il n’y a qu’à en prendre son parti et à
rire ironiquement de sa malice. C’est le seul moyen d’humilier la
destinée. En s’y conformant, on la désarme, et je crois que la révolte
ne fait au contraire que d’augmenter ses rigueurs. La fatalité, la
destinée. Nous savons très bien, n’est-ce pas? ce qu’il y a derrière ces
mots qui ne sont que des rideaux tirés par nos caprices; mais nos
caprices étant eux-mêmes déterminés par l’enchaînement invincible des
choses, il semble que l’extravagance de ces mots de pourpre ne soit pas
tout à fait ridicule. Et puis, leur noblesse nous flatte. N’est-ce pas
quelque chose de se sentir poursuivi par une puissance supérieure?
Cette puissance fit donc que je me crus obligé de quitter Paris avant
vous cette saison, et elle fit aussi que vous aviez décidé de vous
absenter au moment même que j’allais revenir, et, depuis, nous ne nous
sommes plus rencontrés. Quand vous regarderez la mer, près de laquelle
vous êtes, observez le rythme auquel elle obéit. Je me confie au rythme.
Il nous ramènera l’un vers l’autre, aussi sûrement qu’il nous a
éloignés. Très souvent nous percevons mal le grand rythme des choses,
parce que les oscillations en sont trop grandes, mais il y a des rythmes
à courbes de plus en plus restreintes qui sont davantage à la portée de
nos sens, de notre raisonnement et de la brièveté de notre vie. Le
rythme des absences et des retours est de ceux-là. Il faut que celui qui
est parti revienne à son centre. Il est vrai que la même loi fera que
celui qui est revenu reparte à son tour, mais les mouvements sont tels
qu’ils ménagent aux deux planètes qui s’y soumettent naïvement de
notables conjonctions. Et quand les orbites s’éloignent définitivement
l’une de l’autre, quand elles ne doivent plus jamais se rencontrer,
c’est que leur destinée est accomplie. Mais cela, nous ne le savons
jamais, parce que le rythme a des fantaisies, parce qu’il est influencé
par d’autres rythmes, parce qu’il est la vie enfin, et non la mécanique.
Vous voyez que mon fatalisme est fort tempéré et qu’il contient beaucoup
d’espoir. Je suis comme tous ceux qui n’espèrent plus rien, j’espère
toujours et j’attends le miracle que je sais bien qui n’existe pas. J’ai
toujours été ainsi, d’ailleurs, ce qui prouve que l’on change moins que
l’on n’a l’impression de changer. Vous souvenez-vous de cette petite
phrase d’un de mes plus anciens livres: «Et moi j’attends celui qui ne
viendra jamais.» Je l’attends toujours.
Ne croyez pas ce qui contredirait ce secret de ma nature. Amazone, je
vous persécuterai de ma tendresse jusqu’aux confins de l’existence.
C’est une résolution qui me fait supporter, non pas gaiement (je ne suis
plus jamais gai), mais fermement, les désordres de cette période de
l’année. J’en considère les troubles comme une nécessité quasi
astronomique. C’est une éclipse de la vie, à laquelle tout participe.
J’y ai cédé. Ne suis-je pas resté caché quinze jours sans penser à rien?
Il est bien juste que je reconnaisse votre droit à la solitude. Je sais
que, comme moi-même, vous la prenez au sérieux et que vous avez une
pareille horreur des grèves à la mode, où il faut vivre pour les autres
bien plus que pour soi-même. J’aime ce que vous m’écrivez que rien ne
vous plaît sinon de regarder la lumière et de regarder votre vie. La
mienne n’est plus guère qu’une vision de crépuscule. Relayons-nous,
comme les Dioscures, mon amie. Vous serez le jour, et moi je serai la
nuit qui regarde le jour à travers l’infini, et l’adore
mélancoliquement.