Le plus douloureux, à mesure que l’on vieillit, mon amie, c’est qu’on
connaît les lendemains, ce qui fait qu’on n’a plus de confiance dans les
journées. On sait d’avance que le voyage a ses retours et que l’amour a
ses retours et on désire surtout ne pas partir ni pour l’un ni pour
l’autre. Pourtant je m’excite encore à l’idée d’un voyage quand revient
la belle saison, mais, dérision! je sens que je voudrais surtout revivre
le passé, mettre mes pas dans les vieux vestiges, mes regards dans les
paysages d’autrefois, mon corps dans la mer connue et familière. Alors
peu à peu le rêve tourne à l’ironie, et après lui avoir ri, j’en ris. A
quoi bon? Si encore on se retrouvait au même point! Mais il semble à
chaque retour que la route se soit déplacée. C’est à peine si l’on
retrouve sa maison. Il faut renouer difficilement sa vie, tant qu’il
semble qu’elle en vaille encore la peine. Vraiment, je déteste cette
période des voyages. Je n’y eus jamais depuis longtemps que des ennuis,
que des surprises mauvaises, dont la dernière me hante encore. Il me
semble que la vie va de travers, dès que je cesse de la regarder. Mais
l’attention se lasse, il faut savoir un instant fermer les yeux.
Alors, je m’en irai tout comme un autre par les routes et par les
hôtelleries vers le bout du monde, qui est le rivage le plus proche.
Quand il y avait encore des grèves solitaires, quelles belles journées
j’ai vécu près de toi, mer aux vagues monotones! Je savais marcher pieds
nus comme les pêcheurs de la côte et vivre comme eux dans un sac de
molleton. On s’en allait très loin dans l’eau, porté comme une épave par
le flot descendant et on revenait amené par le montant. Les pêcheurs
avaient pêché et je m’étais assis sur une pointe de rocher, heureux
d’être un îlot parmi les autres, puis j’errais par les dunes en
déclamant des vers de Byron. Que ce tableau doit vous sembler ridicule!
Il est encore émouvant pour moi. Voilà comme j’aime la mer, sans autres
jambes que les jambes rouges des pêcheuses de crevettes. Trouville a été
comme cela au temps de la jeunesse de Flaubert. La plage où je vivais
seul n’est pas devenue un Trouville, mais il n’y a qu’une manière de
perdre sa virginité et elle l’a perdue.
Pourquoi est-ce que je vous écris ces choses? J’ai l’air de regretter ma
jeunesse, moi qui ne regrette jamais rien, moi qui n’ai jamais rien
avoué! Peut-être que mes fibres s’amollissent au moment qu’il aurait
fallu les durcir contre les derniers chocs de la vie. Mais il faut
suivre sa nature et suivre la nature qui font de nous ce qu’elles
veulent. Nos métamorphoses ne nous appartiennent pas et nous nous
appartenons si peu nous-mêmes! A peine est-il en notre pouvoir de
pacifier l’expression de notre sensibilité; quant à notre sensibilité
elle-même, elle ferait un beau tapage intérieur si on lui refusait toute
expansion. Vous comprenez cela, vous qui avez accueilli avec une
indulgence délicate les sonnets en prose dont j’ai semé mes dernières
lettres. Ah! qu’on a de plaisir à fréquenter les personnes intelligentes
à la fois et sensibles, comme on disait au XVIIIe siècle, mais que cela
vous fait paraître dure, ensuite, la rencontre des imbéciles! Mais leurs
propos ne peuvent altérer ni votre sérénité ni la mienne. Ce n’est pas
pour eux que j’écris et que vous importe ce qu’ils pensent! Vous avez
confiance en moi pour certaines raisons, dont la meilleure est que vous
savez que je vous aime. Je mettrai donc ici les deux derniers sonnets,
dont vous avez déjà le manuscrit d’ailleurs, et comme je sais ce que
vous en avez pensé, et que vous en avez senti l’amère tendresse, je les
livre par surcroît à ceux qui peuvent comprendre aussi et à ceux qui ne
comprennent pas: