Au moment encore où j’écris les premiers mots de cette lettre, mon amie,
je ne sais nullement ce que je vais vous dire au cours de quatre pages
de ma menue écriture, mais ce sont là des choses dont je ne m’inquiète
pas beaucoup et précisément l’intérêt d’une lettre est dans son
inattendu et dans son désintéressement. Je vous parle et vous écoutez.
C’est l’essentiel. Je vous parle même avec bien plus de liberté et de
facilité que si je vous tenais devant mes yeux, votre visage me donnant
des distractions, ainsi que mon désir de vous plaire sur l’heure. Une
lettre, cela est lointain. Le trait qu’elle porte arrive à son but comme
un vol d’oiseau longtemps balancé; la parole est une flèche. Que de fois
j’ai suspendu la flèche déjà vibrante sur la corde tendue et l’ai
laissée tomber à vos pieds! Les flèches, c’est bon à faire des
blessures. Il faut rester dans le pacte et se servir de traits moins
directs, plus lents et comme ouatés, qui vont se poser, oiseaux dociles
et très bien dressés, sur les mains qui les attendent. Les paroles
écrites m’obéissent mieux que les paroles vibrantes. J’en fais même ce
que je veux; elles me sont une troupe fidèle. Vous avez vu le charmeur
d’oiseaux du Luxembourg, immobile comme une ruche autour de laquelle
volète l’essaim des oiseaux attentifs: ainsi je domine les mots et j’en
fais les messagers de moi-même. Mais jamais je n’ai pu les dresser à
porter des mensonges, c’est-à-dire l’expression de ce que je ne suis pas
et de ce que je ne pense pas. Ils ne me sont dociles que jusque-là et
ils me crèveraient les yeux comme cerises mûres plutôt que de vous
transmettre le plus agréable mensonge.
Vraiment, j’ai toujours détesté la feintise. Je trouve que ce n’est pas
amusant, je trouve que c’est bien lassant et bien inutile et bien
pénible. Il est si simple d’être soi et de se maintenir dans cette
position et possession. Je dédaigne jusqu’à l’hypocrisie si nécessaire à
l’avancement dans le monde et nous pensons de même sur ce point, comme
sur bien d’autres, comme sur tous ceux qui sont essentiels, n’est-ce
pas, mon amie? C’est même pour cela que mon goût pour votre esprit, pour
tout ce qui fait que vous êtes vous-même, s’est aggravé jusqu’à devenir
l’occupation de ma vie. En d’autres lettres, qui n’étaient pas «à
l’Amazone», je vous ai dit que le fait seul de votre existence était un
bonheur pour moi. C’est toujours vrai. Je vous remercie d’être, d’aller
et venir dans la vie, et si vous me regardez quelquefois et si vous me
pensez, je n’ai rien à demander aux dieux. Ah! Je deviens exigeant!
Peut-être. Mais pas de renoncement sur ce point. Je tiens à mes désirs.
Ce sont mes seuls amis. C’est par eux que je reste en communication avec
le monde. C’est le désir qui fait qu’une lettre de vous m’est un
bienfait, c’est le désir qui me fait sourire tout entier à la nouvelle
de votre retour, c’est le désir qui veut que je vous écrive tantôt tout
haut, plus souvent tout bas: tous les sentiments naissent du désir. Le
désir est l’essence de l’homme, a dit Spinoza. On désire le bonheur
quand on ne le possède pas et quand on le possède. On désire toujours,
dans tous les états et dans toutes les circonstances, on désire encore
quand on ne désire rien, car ne désirer rien c’est vouloir également
tout ce qui viendra et tout ce qui ne viendra pas, c’est l’activité dans
la passivité, ce qui me convient merveilleusement. Le désir est une joie
essentielle parce qu’il est la vie même. Cesser de désirer, ce serait
cesser d’être et chaque fois que les désirs s’amoindrissent dans l’âme,
la vie diminue.
La jeunesse a des désirs précis. Il lui semble que la possession
corporelle va combler délicieusement le vide qu’ils creusent dans son
cœur. Mais cela n’arrive pas; malgré les délices, le vide devient
gouffre et le sable qu’on y jette ne fait même pas le bruit de l’eau qui
jaillit le long des parois du rocher. On fait là-dessus toute une
littérature très poétique qui a encore du charme pour des âmes
inquiètes. A regarder la chose plus directement et avec plus de
simplicité, il n’y a là que le jeu d’une fonction naturelle qui tient
beaucoup plus de la mécanique que de la psychologie. Havelock Ellis a
magnifiquement résumé cela en deux mots définitifs, d’une clarté
impertinente: tumescence, détumescence. Le désir dont l’essence est
d’être un appétit conscient n’y a presque pas de place, et c’est pour
anoblir la fonction qu’on l’a inscrite sous ce vocable. Mais le désir de
coucher avec une femme, parce qu’elle est jolie, n’est pas le grand
désir, qui s’oppose même à la fonction et qui voudrait plutôt violenter
la nature que la servir. Le désir vrai ne fait son apparition dans
l’être humain que passé l’âge de la grande fougue sensuelle,
inconsciente et mécanique, au moment où, au lieu de vouloir fréquemment
de très précises intimités, on se met à souhaiter des bonheurs vagues et
qui seraient profonds, proches et lointains, doux et acérés, des
plaisirs compliqués, chimériques et qui font peur ou qui font rire par
leur folie. Si ce désir-là n’était pas une sorte de démence,
l’imagination le réaliserait facilement comme les autres, le
renouvellerait comme les autres, mais son caractère est de puiser son
immortalité dans l’impossible. Qu’il se pose sur un être choisi ou qu’il
se partage sur plusieurs têtes, ou n’en préfère aucune, il ne sait que
trop qu’il n’est au pouvoir de personne de guérir son inquiétude.
Parfois, à force de le remâcher, on s’y empoisonne, et cela devient
cette mélancolie morne de ceux qui ont trop vécu et qui ont sans cesse
demandé à la vie ce qu’elle ne peut donner. C’est en ce sens qu’on a
dit, et c’est probablement très juste, que le bonheur se trouve le plus
souvent dans l’accomplissement modéré des fonctions qui passent pour le
produire, comme les pommiers produisent les pommes. Sensations modérées,
sentiments modérés, vouloirs modérés, ou bien tout l’excessif de la vie
renvoyé à plus tard, quand nous ne serons plus, voilà la sagesse.
J’aimerais mieux être mis en croix comme un esclave romain, pour jouir
au moins d’une douleur sans modération.
Vous comprendrez cela, quand l’heure sera venue, vous le moins
nativement modéré des êtres. Mais vous le comprenez déjà, car vous êtes
de ceux qui, méprisant la fonction, ont taillé dans la nature la fleur
qu’ils voulaient et qui, en violant la logique, ont fécondé l’idéal. Ne
croyez pas de ma part à je ne sais quel mépris de la nature et de la
loi. Cela vous serait bien égal, mais je tiens, non moins qu’à mes
désirs qui sont humains, à l’intégrité de ma raison et de son
esthétique. Ma faiblesse pour vous se connaît dans sa cause. Je ne suis
pas de ceux qui abattent un arbre pour assurer la rectitude d’une
balustrade. La loi est la loi et la fantaisie est la fantaisie. Toutes
les deux d’ailleurs sont dans la nature; la fantaisie aussi est soumise
à la loi. Rien de ce qui est n’est anormal; la passion sous toutes ses
formes est œuvre de nature et aussi la curiosité que les gens appellent
vice, pour faire croire qu’ils sont vertueux, ce à quoi je ne prends
aucun intérêt. J’ai trop médité sur les choses et trop lu Spinoza pour
croire qu’il soit sain de considérer le désordre humain tel que hors de
l’ordre. On ne lit pas assez l’introduction au livre trois de l’Éthique.
Cela n’a qu’une page et demie et cela dévoile le monde. Je veux vous la
faire connaître. C’est la froide immoralité (selon les esclaves) du
génie pour qui les prodigieux chocs des passions, les agitations des
êtres ne sont qu’un mouvement dont il mesure les courbes.
Mais il me semble que je ne me suis pas surveillé. J’ai laissé dévier le
ton de cette lettre. Vous me le pardonnerez, Amazone, en considérant que
je n’aime pas moins votre esprit que votre cœur et que je crois que rien
de ce qui est intellectuel ne doit, non plus, vous être indifférent.