XV

Je procède du connu à l’inconnu. La tête est la fleur du cou et le cou

sort des épaules comme la tige sort des racines, du monde des racines

où le secret de la vie s’élabore, mais le corps de la femme forme des

racines

Aériennes, comme les figuiers d’Asie. Elles se promènent sur la terre

et quelquefois s’attachent à d’autres racines mâles ou femelles et s’y

enlacent, dans un beau frémissement. Alors on voit la plante magique,

devenue mandragore,

Connaître l’intensité de la vie humaine. Comment ne parlerais-je pas

de ces racines merveilleuses? Je ne suis pas de ceux qui voudraient

les replonger dans la terre

D’où elles sont sorties. Toute la plante! toute la femme dans son

intégrité magnifique, avec toute sa joie, toute sa soie, tout son

rêve, toute sa sève, toute sa réalité!

Si j’étais raisonnable, Amazone, errante encore, je cesserais de vous

écrire (ah! sous cette forme). Il le faudra bien. Ce me sera un grand

crève-cœur, car je me suis habitué à vous adresser ces menus discours et

vous, n’est-ce pas, à les lire? Vous êtes la cause chère de pensées qui

prennent toute leur valeur de l’être qui les inspire. Une tendresse qui

ne fléchit pas y trouve un prétexte à se moduler en variations, et il

m’est agréable de songer que peut-être un jour nos noms oubliés

surgiront tout à coup d’entre les feuillets retrouvés d’un livre. Quelle

est donc cette femme, se demandera-t-on, qui fut tant aimée? Et par la

même occasion, on dira sur nos ombres beaucoup de bêtises, car si on

connaît mal les êtres vivants, et ceux mêmes auxquels on s’intéresse le

plus, que doit-il advenir des disparus? Aussi, plus agréable peut-être

serait-il d’entrer tout entier dans le délicieux néant. Vous savez,

comme il est écrit dans _les Stèles_, que «la Mort est fort habitable».

Cette pensée vous a plu. Elle me plaît également. Comme c’est plus beau

que l’emphase chrétienne, cette cabane dans la nuit et dans le silence,

et comme on doit y dévorer avec appétit le pain dur des pensées et y

boire avec joie l’eau croupie des rêves sans espoir! Si je ne vous avais

plus pour m’écouter et parfois me sourire, c’est là que je me

réfugierais. Déjà, j’y fais souvent retraite, comme on disait autrefois.

Je suis comme celui qui va essayer une maison de campagne avant de

l’habiter définitivement.

Mais voyez comme je suis plein de contradictions, mon amie! J’écris cela

et je sais que je ne devrais pas l’écrire, puisque ce n’est pas conforme

à ma raison et puisque ma raison n’admet aucune sympathie avec ce qui

n’est pas. Il est vain, il est fat, il est peut-être honteux de penser à

la mort. Il y a là je ne sais quel égoïsme bourbeux. Elle pense à nous.

C’est bien assez. N’ayons pas l’air de nous en apercevoir et tant qu’il

y a à portée de notre main un être qui a besoin de nous, est-ce que la

vie n’est pas belle? Et quand on aime cet être et qu’on retire des

émotions de sa présence et de son absence, de mille choses indéterminées

qui tiennent à lui, qui émanent de lui, a-t-on le droit de se plaindre?

Et quand même on se ferait des illusions, quand même le sentiment serait

plus vif d’un côté et d’une nuance plus accentuée, ce serait encore une

source d’occupations fort délectable. Et quand même on serait seul à

aimer, quand la vie devrait se replier sur elle-même et devenir tout

intérieure, n’y aurait-il pas encore dans ce sentiment solitaire un

singulier réconfort? Il y a eu de telles amours que rien ne découragea

jamais, ni l’indifférence, ni le dédain même, qui est pire, car chacun

apporte là et son tempérament et son caractère: le masochisme est

psychologique avant d’être matériel, délicat avant d’être brutal,

amoureux de la mélancolie avant de l’être des coups et des clous.

Mais je m’égare, comme le dit à chaque pas et si comiquement Stendhal.

Il est bon de n’analyser que ses propres sentiments, si l’on veut dire

des choses valables. Les traités de psychologie me font peur par leur

outrecuidance: le contraire de ce qu’ils affirment est aussi vrai que

toutes leurs vérités. Il est même si difficile de voir un peu clair en

soi-même qu’il vaut peut-être mieux vivre que réfléchir, mais nous ne

sommes pas les maîtres de choisir. Nos tendances nous tirent çà et là

selon toutes les occasions, mais non sans une certaine logique: à la

période d’action succède la période de pensée; à la vie extérieure, la

vie intérieure; à la conversation, la méditation.

Adieu, mon amie, vous n’aimerez pas cette lettre, ni moi non plus. Elle

me déplaît d’abord, parce que vous la lirez loin de moi, si les hasards

du voyage vous permettent de la lire. Et voilà que vous m’avez menacé

encore d’une plus longue absence! Mais je résiste à tout. On me retrouve

à la même place, celle où vous m’avez vu d’abord et où, depuis cela, je

n’ai cessé de penser à vous.

Lettres à l'Amazone · 第 79 / 97 题