Je procède du connu à l’inconnu. La tête est la fleur du cou et le cou
sort des épaules comme la tige sort des racines, du monde des racines
où le secret de la vie s’élabore, mais le corps de la femme forme des
racines
Aériennes, comme les figuiers d’Asie. Elles se promènent sur la terre
et quelquefois s’attachent à d’autres racines mâles ou femelles et s’y
enlacent, dans un beau frémissement. Alors on voit la plante magique,
devenue mandragore,
Connaître l’intensité de la vie humaine. Comment ne parlerais-je pas
de ces racines merveilleuses? Je ne suis pas de ceux qui voudraient
les replonger dans la terre
D’où elles sont sorties. Toute la plante! toute la femme dans son
intégrité magnifique, avec toute sa joie, toute sa soie, tout son
rêve, toute sa sève, toute sa réalité!
Si j’étais raisonnable, Amazone, errante encore, je cesserais de vous
écrire (ah! sous cette forme). Il le faudra bien. Ce me sera un grand
crève-cœur, car je me suis habitué à vous adresser ces menus discours et
vous, n’est-ce pas, à les lire? Vous êtes la cause chère de pensées qui
prennent toute leur valeur de l’être qui les inspire. Une tendresse qui
ne fléchit pas y trouve un prétexte à se moduler en variations, et il
m’est agréable de songer que peut-être un jour nos noms oubliés
surgiront tout à coup d’entre les feuillets retrouvés d’un livre. Quelle
est donc cette femme, se demandera-t-on, qui fut tant aimée? Et par la
même occasion, on dira sur nos ombres beaucoup de bêtises, car si on
connaît mal les êtres vivants, et ceux mêmes auxquels on s’intéresse le
plus, que doit-il advenir des disparus? Aussi, plus agréable peut-être
serait-il d’entrer tout entier dans le délicieux néant. Vous savez,
comme il est écrit dans _les Stèles_, que «la Mort est fort habitable».
Cette pensée vous a plu. Elle me plaît également. Comme c’est plus beau
que l’emphase chrétienne, cette cabane dans la nuit et dans le silence,
et comme on doit y dévorer avec appétit le pain dur des pensées et y
boire avec joie l’eau croupie des rêves sans espoir! Si je ne vous avais
plus pour m’écouter et parfois me sourire, c’est là que je me
réfugierais. Déjà, j’y fais souvent retraite, comme on disait autrefois.
Je suis comme celui qui va essayer une maison de campagne avant de
l’habiter définitivement.
Mais voyez comme je suis plein de contradictions, mon amie! J’écris cela
et je sais que je ne devrais pas l’écrire, puisque ce n’est pas conforme
à ma raison et puisque ma raison n’admet aucune sympathie avec ce qui
n’est pas. Il est vain, il est fat, il est peut-être honteux de penser à
la mort. Il y a là je ne sais quel égoïsme bourbeux. Elle pense à nous.
C’est bien assez. N’ayons pas l’air de nous en apercevoir et tant qu’il
y a à portée de notre main un être qui a besoin de nous, est-ce que la
vie n’est pas belle? Et quand on aime cet être et qu’on retire des
émotions de sa présence et de son absence, de mille choses indéterminées
qui tiennent à lui, qui émanent de lui, a-t-on le droit de se plaindre?
Et quand même on se ferait des illusions, quand même le sentiment serait
plus vif d’un côté et d’une nuance plus accentuée, ce serait encore une
source d’occupations fort délectable. Et quand même on serait seul à
aimer, quand la vie devrait se replier sur elle-même et devenir tout
intérieure, n’y aurait-il pas encore dans ce sentiment solitaire un
singulier réconfort? Il y a eu de telles amours que rien ne découragea
jamais, ni l’indifférence, ni le dédain même, qui est pire, car chacun
apporte là et son tempérament et son caractère: le masochisme est
psychologique avant d’être matériel, délicat avant d’être brutal,
amoureux de la mélancolie avant de l’être des coups et des clous.
Mais je m’égare, comme le dit à chaque pas et si comiquement Stendhal.
Il est bon de n’analyser que ses propres sentiments, si l’on veut dire
des choses valables. Les traités de psychologie me font peur par leur
outrecuidance: le contraire de ce qu’ils affirment est aussi vrai que
toutes leurs vérités. Il est même si difficile de voir un peu clair en
soi-même qu’il vaut peut-être mieux vivre que réfléchir, mais nous ne
sommes pas les maîtres de choisir. Nos tendances nous tirent çà et là
selon toutes les occasions, mais non sans une certaine logique: à la
période d’action succède la période de pensée; à la vie extérieure, la
vie intérieure; à la conversation, la méditation.
Adieu, mon amie, vous n’aimerez pas cette lettre, ni moi non plus. Elle
me déplaît d’abord, parce que vous la lirez loin de moi, si les hasards
du voyage vous permettent de la lire. Et voilà que vous m’avez menacé
encore d’une plus longue absence! Mais je résiste à tout. On me retrouve
à la même place, celle où vous m’avez vu d’abord et où, depuis cela, je
n’ai cessé de penser à vous.