CONTRADICTIONS

Mon amie, je joins encore à ma lettre quelques sonnets. Ils n’achèvent

pas encore mon idée, est-il possible de l’achever? Elle est sur le

chantier depuis le commencement du monde et le dernier homme en

emportera les derniers murmures sur ses lèvres. Mais chaque homme qui

pense ou qui rêve est le dernier, comme il a été le premier. Le monde

est son œuvre, il le crée, il le sculpte et il le brise, il l’anéantit

et le ressuscite chaque jour de sa vie. Sa vanité est de vouloir que sa

création soit éternelle, et même éternelles ses négations. Ah! qu’il

serait plus beau de se coucher seul dans la prairie de ses imaginations

et d’écraser l’herbe et les fleurs sous un égoïsme ironique. Mais la

vanité est plus forte que l’égoïsme même. Elle parle. Il faut qu’elle

parle et qu’elle convie les oreilles à sa chanson. Pourtant nul

n’écoute. Les rêves sont parallèles: ils ne se rencontrent jamais. C’est

la plus grande douleur, et peut-être n’est-elle pas ridicule, quoique la

joie soit plus belle. Seulement, elle ne se réalise jamais qu’en les

instants si fugitifs qu’on ne voit pas la déesse, mais seulement l’ombre

de sa robe immortelle. Aussi, c’est très justement qu’on a douté si elle

n’était pas une illusion. Tant pis pour les maladroits ou les distraits.

Il faut les laisser à leur scepticisme. Il est noble d’invoquer le

bonheur même quand on sait qu’il n’écoute pas, et ce sera ma dernière

strophe. Un peu de lyrisme est amusant.

Voici donc ces deux fragments:

Lettres à l'Amazone · 第 76 / 97 题