Amie, vous savez bien, vous, que je n’oublie pas et que votre personne
tient toujours et à tous les instants la place dominatrice dans ma
pensée, mais je ne veux pas que les autres puissent croire que je n’ai
plus rien à vous dire. J’en ai si long même que mes heures n’y
suffiraient pas et que je ne ferais que cela volontiers, si je n’avais
soumis mes plaisirs à une stricte discipline. J’écrirai à l’Amazone tant
que je serai moi-même, tant que je serai tel qu’elle m’a refait en
m’incorporant au monde qui tourne autour de son cœur. Vous savez qu’à
force de tourner autour de son centre d’attraction une planète finit par
tomber vers ce centre, dont elle se rapproche toujours, par s’y perdre,
par s’y fondre. Cela se passe ainsi dans le monde des grandeurs infinies
et quelquefois je pense que les sentiments qui me meuvent sont de cette
qualité. «Face à face avec la profondeur», comme il est dit dans ces
_Stèles_, qui vous enchantèrent. L’amour qu’il me faut côtoie l’absolu
(refuge de qui est impropre au relatif) et ce que j’en exprime lui donne
l’existence. Si ce sont là des paroles, que les paroles soient belles et
qu’elles enchâssent le diamant comme il convient à un diamant. Je ne
veux autre chose que la conscience d’être, au delà du possible, le
«princier amant» de ta pensée, Amazone invincible. L’oubli n’a pas
d’affinité avec un tel sentiment: le désir impossible sculpte la
fidélité.
Comment revenir après cela aux formes indistinctes qui confondent un
être avec les êtres, à ce pluriel froid de révérence qui dit à l’idole:
«Je vous remercie, Madame»? Il le faut cependant. L’idole froncerait le
sourcil et cela ébranle les architectures du temple. J’aime l’anglais,
parce qu’il tutoie Dieu; quoique j’aie peu de rapports avec ce grand
personnage, je sais qu’il en est flatté. J’écris pour vous, mais j’écris
pour le peuple, qui connaît mal les illogismes secrets de la grammaire
et confondrait le respect suprême avec la familiarité. Je ne vous
confonds avec rien, Amazone, pas même avec les amazones, dont je vous ai
tirée en vous nommant ainsi, et c’est pour cela même que je ne veux pas
vous donner à l’oubli, même en apparence.
L’oubli est la grande confusion. Il est aussi la grande tristesse. Et
cela se tient. Il n’est pas de pire affliction que de perdre dans la
foule ce qu’on a une fois distingué, de rendre au commun l’être dont on
attendait tout et qui vous donna tout, en effet, et de se sentir forcé
de le semer parmi les autres végétations humaines, pour cela précisément
qu’il n’a plus rien à vous donner et qu’il a perdu tout son pouvoir de
fascination sur vos yeux. Oublier, c’est regarder mourir. Cela peut-il
se faire avec indifférence, fût-ce une bête la plus féroce et la moins
sensible? Et il s’agit peut-être de qui vous a mangé dans la main et
dans la bouche, qui flaira vos odeurs, qui a préféré à toutes les
nourritures le pain pétri par vos doigts sur le bord de la table, un
jour que vous rêviez de son corps sous votre main. L’oubli est affreux
comme une injustice, mais, il faut bien l’avouer, comme l’injustice
elle-même, il est une libération. L’oubli est un meurtre, mais nous
vivons de meurtres; l’homme le plus doux traverse la vie le poignard à
la main. J’ai oublié l’amitié, j’ai oublié la sympathie et le sourire
heureux des âmes qui venaient à moi, mais je ne les ai pas oubliés au
point que je n’en revoie parfois le fantôme qui troubla Macbeth, mais
qui me trouble moins. Après tout, il vaut mieux être entouré de fantômes
que de vivants. Les fantômes sont muets et d’ailleurs on les chasse
d’une chiquenaude, comme les mouches. Puis qui sait si ceux que je crois
avoir poignardés n’ont pas la même impression et si je ne les hante pas
aussi dans leur sommeil et dans leurs amours? Ces tragédies de l’oubli
mutuel finissent en quiproquo. Je m’étonne qu’on n’ait pas encore
imaginé le dialogue élyséen des anciens amants dont les ombres à l’envi
se vantent d’avoir quitté et de n’avoir pas été quittées, les banales
victimes de don Juan se flattant de l’avoir mis délibérément à la porte
de leur chambre et de leur cœur, au lieu d’assumer la figure ridicule
d’éternelles inconsolées. On ne sait pas de qui vient l’oubli, si ce
n’est pas de qui aime trop et souffre trop. A force de penser les êtres,
on les use, comme la mer use les cailloux qu’elle roule.
C’est le dilemme où nous sommes pris et l’étau où s’écrasent nos
sentiments. On oublie par indifférence et on oublie par excès d’amour,
quand la présence réelle ne réconforte pas le mécanisme passionnel, mais
on peut toujours dire dans ce cas que l’amour manquait de force initiale
et d’élan vrai, et puis des causes différentes amènent des résultats
pareils: il faut laisser à l’oubli sa véritable signification, et je
retourne à l’indication que je vous donnai, il y a une page: on oublie
les êtres quand on n’a plus besoin d’eux. Ce n’est qu’un phénomène
d’égoïsme et du plus simple. Je vous oublierai donc et vous m’oublierez,
Amazone, quand nous n’aurons plus besoin l’un de l’autre, quand nous ne
serons plus l’un pour l’autre un miroir, mais je ne vois vraiment pas
comment cela pourrait arriver. Pour moi, je suis presque effrayé de voir
à quel point j’ai besoin de votre âme et de vos yeux. Il est donc vrai
que je ne me suffis pas à moi-même et qu’il me faut un autre être où
vivre? La première fois que j’ai pris conscience de cet état, je dus
reconnaître que ce n’était pas celui que j’avais médité. Le plan de mes
années futures était fait (j’ai toujours beaucoup aimé les plans dans ma
vie et je n’en ai jamais réalisé aucun), je vous l’ai dit ou écrit,
quand je luttais encore, monté sur mon orgueil; d’un mot (d’ailleurs, je
n’en sais plus le détail) je me vouais à la solitude et au néant, dans
lequel moi seul sais ce que j’y mets. Et maintenant je ne puis supporter
l’idée de vous être indifférent, la pensée de ne plus être pensé par
vous. Une maison où vous habitez s’est dressée sur le chemin de l’oubli
qu’elle rend infranchissable et j’en suis là. Je m’y plais. Il y a un
jardin autour de la maison et dans le jardin une source d’où part un
ruisseau qui s’écoule sous les arbres. Ce ru, c’est votre vie
murmurante, et moi, je suis un des arbres qui la regardent et en
respirent la fraîcheur. Mais le genre est trop facile pour que je
continue. C’est trop d’avoir cédé à mon amour des images champêtres et
d’avoir cru pouvoir exprimer par elles quelque chose de sensé. Puis cela
m’induit régulièrement en de longues mélancolies. Je ne pense plus, je
rêve. Je reconstruis avec d’autres pierres, et avec de puériles mottes
de gazon, ma vie délabrée et vraiment rien n’est plus vain ni plus
malsain peut-être.
C’est avec les éléments réels de l’existence, de celle même qui nous a
été donnée, qu’il faut jouer. Ce qu’on prend hors de soi-même, hors de
sa véracité, n’est bon à rien. Et encore une fois, c’est trop facile.
Mais j’ai peur de moi-même, comme du miroir à double face où vous me
tentiez hier, et le bon côté du rêve, c’est que l’on confronte qui l’on
veut avec le miroir, excepté soi, et l’on veut bien qu’il grossisse et
même qu’il déforme. Quand je veux me regarder, c’est en vous. Voyez
combien vous m’êtes nécessaire. Quelque image qui m’en revienne, je
l’aimerai encore, sans peur, même avec un sourire de complicité. Ce que
vous voudrez. Comme vous me penserez, je me penserai. Vous ne savez pas
combien j’y gagne. Rien ne suffirait à m’attacher à vous, si j’étais
calculateur, mais il n’est pas d’être qui le soit moins et je cherche
des motifs à un mouvement qui n’en a pas et qui marche fort bien sans
que je les connaisse. Cependant, je sais que c’est sans péril aucun que
j’analyse, bien maladroitement, les sentiments qui me viennent de vous.
Ce n’est qu’une surface. L’analyse ne touche pas au fond et comme il est
inatteignable, il serait inexprimable. On se heurte toujours au mot de
Montaigne qui est indécomposable: Parce qu’il était lui, parce que
j’étais moi. C’est à quoi aboutissent ces divagations dont je vous fais
confidence et que vous lirez loin de moi. Je saurai ce que j’en pense
quand vous m’aurez écrit, car ne croyez pas, parce que je les donne à
tous, que je m’occupe d’un autre jugement que le vôtre.