L’attente alternative de la bonne ou de la mauvaise fortune, entre
lesquelles oscillent nos vies troublées, exalte ou déprime à un tel
point les gens nerveux, qui sont les gens à imagination, que la
réalisation souvent les trouve sinon indifférents, du moins fort déçus.
Je dis souvent, parce qu’il y a heur et malheur de telle qualité que
leur avènement est encore une surprise pour qui les a fiévreusement
escomptés. Il faut même, n’est-ce pas, mon amie, pousser plus loin les
exceptions et croire aux privilégiés de la sensation et de l’émotion, à
ceux qui, ayant longtemps vécu une chimère, la vivent encore avec une
intensité pareille, quand elle devient une réalité. Et c’est à vous que
je pense, à moi aussi, peut-être. Il y a là une telle disposition des
fibres sensitives et par suite un tel état d’esprit que la durée et
l’acuité de telles vies peuvent s’en trouver accrues dans des
proportions magiques. Comme, avec délices ou avec horreur, on retrouve
le long de ses nerfs et dans son cœur la sensation que l’on attend,
l’émotion qui viendra! Heureux ceux-là qui ne les épuisent pas d’avance
et qui cueillent avec une surprise accrue par l’attente la fleur que
leur imagination n’a pas décolorée! Je mets la joie et la douleur sur le
même plan émotif, car c’est presque une question de savoir si on ne tire
pas de l’une ou de l’autre des sensations quasi équivalentes.
Les passions suprêmes de l’amour physique jaillissent selon un mode
équivoque où l’on distingue mal la douleur du plaisir, tant ils y sont
unis, mais qui certainement ne monte si haut dans le plaisir que grâce à
l’appoint de la douleur. Et comme extrême, dans le moment qui suit, les
uns éclatent en un rire nerveux, d’autres éclatent en sanglots. Dans le
domaine des émotions, rires et sanglots sont généralement l’expression
de la grande joie et l’expression de la grande douleur, à moins que,
comprimés par l’effort même de leur excès, ils ne se résolvent en
stupeur. Je ne prétends pas, mon amie, avoir mis en cette analyse
élémentaire une excessive clarté. C’est que les mots manquent ou que je
ne les trouve pas. Cette pénurie ou cette maladresse fait l’obscurité du
discours en ces matières. Mettons aussi que je sois abstrait à dessein
ou pour ce que je me refuse à l’emploi des mots techniques. Mais
n’apporteraient-ils pas une obscurité de plus?
Le vulgaire, cependant, partage nettement les sensations en deux ordres,
le plaisir et la douleur, le bon et le mauvais, et c’est, en somme, très
raisonnable et bien suffisant pour l’ordinaire de la vie, quoiqu’il
laisse parfois transparaître une certaine hésitation de classement. A
tout homme, quel qu’il soit, même le plus simple, il est arrivé de se
poser cette question, qui n’est pourtant nullement naïve: «Suis-je
heureux ou malheureux?» Ou bien, s’il s’agit de sensations pures:
«Est-elle agréable ou désagréable?» Et le plus expert en analyse
psychologique ne résout pas mieux le problème que le plus simple des
hommes. Quand on le résout, c’est au moyen de l’imagination, mais
l’imagination n’est pas toujours capable et on demeure perplexe et aussi
un peu ridicule. Je crois que ce qu’il y a de plus important pour
l’homme, c’est la sensation. Pour vivre, il faut qu’il sente sa
sensibilité. La mode n’est qu’une question d’habitude pour la plupart
des hommes ou d’imagination pour les êtres au système nerveux très
développé. Cela semble si vrai qu’il y a des algophiles, qu’il y a, en
amour, des masochistes (ah! ah! voilà enfin des mots techniques),
c’est-à-dire des amis ou amants de la douleur et des êtres qui ne
conçoivent la femme que comme un bourreau dont on recevrait
amoureusement des coups, des humiliations, même des blessures. Les
hommes de science qui, dans cette partie, s’appellent des psychiatres
(encore un bien joli mot) qualifient d’aberration cette recherche des
sensations divergentes, mais ils n’ont pas encore vu que nous avons
tous, ou presque tous, le germe de ces aberrations, puisque nous nous
plaisons souvent autant, pour ne pas dire beaucoup plus, aux
imaginations du malheur qu’à celles de la joie. Il faut même considérer
comme un être bien vulgaire celui qui ne rêve que de sa pâtée, qui ne
s’est jamais plongé avec délices dans l’océan des supplices
extravagants, et qui n’y a pas trouvé une affreuse satisfaction. Qu’on
se souvienne du vers, peut-être ironique, mais que je cite en son sens
direct:
Grâce aux dieux, mon malheur passe mon espérance!
Donner ou éprouver de la douleur, donner ou éprouver du plaisir, et que
cela soit réel ou que cela soit imaginaire, est donc, dans beaucoup de
cas et pour certains êtres trop sensitifs, à peu près équivalent. Un
être qui aime préférera toujours la douleur qui lui est départie par son
amour même à la sensation, bien plus pénible encore, de l’indifférence.
La meilleure manière de le décourager et de le désespérer sera la
froideur, ou la politesse parfaite ou encore la camaraderie avec toute
sa banalité frivole, tandis qu’une parole intentionnellement cruelle
peut être acceptée comme un encouragement, au même titre qu’une caresse.
C’est peut-être pourquoi il est si difficile de se défendre contre
l’amour, et que le moyen de le vaincre est parfois d’y céder et c’est
peut-être aussi pourquoi entre amants la cruauté est souvent un lien
plus fort que la volupté: on me fait souffrir, donc l’on m’aime.
Et voilà que je m’étais embarqué sur un sujet et que ma lettre s’est
continuée et s’achèvera sur un autre sujet. Comme je sais mal me
discipliner! Mais c’est une lettre, Amazone, qui aimez l’inattendu. Il
est convenu qu’il en est des lettres comme de la conversation et qu’il
ne faut qu’y effleurer les choses et passer de l’une à l’autre au hasard
de l’association des idées et même des mots. C’est un genre qui me
convient, car nul ne ressent plus que moi combien toutes les questions
s’enchevêtrent et combien il est impossible d’en frôler une seule sans
que toutes les autres frémissent et lèvent la tête pour attirer
l’attention sur elles. Oui, je crois que n’importe quoi nous mène
logiquement vers tout, nous ramène logiquement vers ce qu’on aime le
plus. Vous êtes pour moi comme le centre du labyrinthe, où toutes les
routes, après mille tours et détours, se retrouvent et d’où elles
repartent en quête d’un but où elles vous rencontreront toujours. On m’a
reproché d’être devenu trop irréligieux, c’est-à-dire trop incrédule.
C’est bien mal me connaître. Mais il est vrai que je ne crois qu’aux
divinités que j’ai sculptées moi-même. Je n’ai confiance qu’en
celles-là, parce que je sais que mon amour leur a conféré la force
magique, sans quoi elles n’auraient ni la puissance de me faire du bien,
ni celle de me faire du mal: «Dis-leur qu’elle est bonne, puisque tu
l’as faite toi-même.» Ce mot de la petite fille du faux monnayeur, dont
un marchand refusait la pièce de monnaie, n’est-il pas beau et bien
représentatif de la confiance? Je suis comme cette petite fille, j’ai
foi dans l’œuvre de mon imagination que j’ai vue travailler sous mes
yeux et façonner à mon usage un magnifique simulacre auquel je ne
demande rien que de ne pas laisser se dessécher trop vite les fleurs que
je mets à ses pieds.