LE SATYRE

Vous ne m’avez pas demandé, Amazone, en acceptant la dédicace de cette

histoire singulière, ce que j’avais voulu faire par ces _Lettres d’un

Satyre_. Je n’en ai pas été surpris, parce que vous connaissez souvent

mes intentions mieux que moi-même et que vous êtes toujours prête à

m’attribuer les plus favorables et les plus ingénieuses. Ah! mon amie,

je ne suis pas toujours l’homme des intentions, des plans et des

projets, j’aime à obéir à ce que me suggèrent les dieux et à me fier

pour l’exécution à cette logique qui permane au fond de mon cerveau et

qui me rassure sur la suite de quelques-unes de mes divagations. Quoique

l’enchaînement des causes ait mis un espace de plusieurs années entre

les deux premières _Lettres_ et les autres, et quoique celles-ci se

soient encore suivies à des intervalles fort irréguliers, et aussi, ou

d’abord, quoique mon esprit, le long de ce petit roman, ait subi

certaines modifications, j’ai tâché qu’elles conservassent dans leur

ensemble une assez visible unité de ton. Pourtant je crains encore que

tout cela soit bien court, qu’on se sente, vers la fin, un peu de

l’ennui que me conférait la monotone psychologie de mon personnage

cornu. Rien n’est plus difficile que l’étude d’un être élémentaire, dont

la naïveté déroute à chaque pas nos habitudes hypocrites ou civilisées,

qui marche de plain-pied dans les vices les plus candides et ne s’étonne

même pas de nos étonnements. Ce qui nous amuse le plus dans nos jeux,

c’est que ce sont des jeux défendus. Or, c’est une qualité de plaisir

dont il ne sent aucunement le sel. L’idée le dépasse, d’un être qui ne

tende pas naturellement vers ce qui lui est agréable, quoiqu’il goûte

aussi, tout comme un autre, le charme des obstacles surmontés et de la

difficulté vaincue. Ce qui m’amusa, en écrivant ces _Lettres_, ce fut de

prendre parti pour la créature instinctive contre la créature

raisonnable, dont la raison est si courte, mais quelle que fût ma

sympathie pour ce dévergondé, je n’ai pu lui procurer le contentement de

vivre dans une société étroite dont il faut comprendre les finesses pour

s’en accommoder. Pour faire figure en ce monde, il lui manque trop de

choses. Il n’y réussira jamais. Qu’est-ce qu’un être qui ne connaît

point la valeur de l’argent, et qui d’abord n’en possède pas? Je doute

que, même s’il vient à fréquenter, plus tard, un monde plus délicat, il

en tire de grandes satisfactions. Voyez la simplicité de son cœur! Il

devient amoureux d’une petite gourgandine, et il n’en rougit pas, ne

comprenant d’ailleurs rien à son commerce: mais s’il le comprenait, je

ne sais pas s’il en rougirait davantage. Il n’a pas encore donné sa

mesure. Il lui faudrait un plus vaste théâtre. Antiphilos peut aller

loin dans l’inconscience.

Ne croyez pas du reste que j’aie eu, en lui faisant conter le début de

ses aventures humaines, de grandes intentions satiriques. Critiquer les

mœurs des hommes! Il y faut plus de naïveté que je n’en possède. A vrai

dire, je trouve qu’ils font toujours bien quand ils font leur plaisir:

ceux-là seuls ne sont pas dupes de notre extraordinaire organisation

morale. Mais ne jugeons pas des hommes et encore moins des femmes

d’après nous-mêmes. La plupart sont très satisfaits de leur esclavage,

au point que leur bonté souffre devant la condition misérable de ceux

qui s’en sont libérés. Ils font tout au monde pour les rattraper et leur

passer de force le collier au cou: «Vous ne connaissez pas le bonheur,

notre bonheur, venez et nous vous le ferons partager.» Il y a des

infortunés qui se laissent prendre à ce discours. D’autres, quand on

peut, on les prend de force.

La police, ou de ces âmes charitables comme il y en a trop, découvrit

une fois dans un taudis du quartier Saint-Sulpice un nid de bonheur. Il

était hanté par un tout jeune couple de passereaux. Le garçon pouvait

avoir une quinzaine d’années, moins encore, si je me souviens, et la

fille en avait douze. De quoi vivaient-ils, on n’en sait rien, de

grappillage sans doute, d’épluchures et d’eau claire? Quand ils n’en

pouvaient plus de vagabonder, ils rentraient dans leur soupente où ils

s’endormaient dans les bras l’un de l’autre, car ils étaient amants. Le

naïf amour les consolait d’avoir trop souvent faim, et ceux qui les

découvrirent découvrirent qu’ils étaient heureux, en leur innocence

animale. Ce fut un grand scandale, dont on parle peut-être encore entre

dévotes et autres personnes raisonnables. Naturellement on les sépara,

quoiqu’ils pleurassent beaucoup, et on mit le garçon aux enfants

assistés, cependant que la fille dut suivre la cotte de quelque bonne

sœur. Et tout le monde trouva cela très bien. Moi aussi. Je le dois,

pour ne pas me faire honnir, et vous ferez ainsi, n’est-ce pas, mon

amie, afin de conserver l’estime des gens convenables? Est-il

admissible, en effet, que des enfants se mettent à vivre à l’état de

nature, en plein Paris, dans un quartier honorable, à deux pas d’une

église, du jardin du Luxembourg et du Sénat? On eût passé sur le

grappillage, mais l’amour! N’est-il pas vrai que tant de perversité, et

si précoce, déconcerte? Antiphilos eût été ému par cette histoire, mais

Antiphilos est bien suspect, et il ne se connaît qu’en morale naturelle.

Il la pratique, encore qu’il n’en sache pas la théorie.

Vous ne savez pas, Amazone, comme je vous sais gré d’avoir aimé ce petit

livre incertain et de ne pas en avoir réprouvé les tendances! C’est au

point que je serais tenté de dire que vous l’avez aimé plus qu’il ne

méritait. C’est, d’ailleurs, ce que je pense à peu près de tous mes

écrits dont il n’est guère un seul qui m’ait jamais satisfait

complètement. C’est pourquoi j’ai pris le parti de n’y jamais rien

corriger, quand on les imprime ou qu’on les réimprime, car je me sens

toujours tenté de les remettre sur le chevalet et de faire disparaître,

sous de la peinture nouvelle, l’ancienne. Vous le savez bien, vous qui

m’en avez arraché un des mains. Je suis hanté par la technique du

chef-d’œuvre inconnu. Mais je pratique trop la philosophie du

détachement pour jamais céder à de telles naïvetés d’amour-propre et je

supporte avec résignation les déplaisirs que me cause ce que j’écrivis,

en rêvant aux livres merveilleux que je n’écrirai jamais. Ah! que

j’envie ces auteurs qui se mirent dans leurs ouvrages et qui ne voient

pas le néant proche où ils cherront avec eux. Je les envie, mais en

souriant avec quelque ironie, peut-être, car tout cela n’a vraiment pas

beaucoup d’importance. Il faut vivre, cependant, et pour cela s’attacher

fermement à quelque touffe, le long du fleuve qui emporte tout, comme

des naufragés que nous sommes. Le sentiment que l’on plaît à ceux-là

mêmes qu’on aurait choisis et le sentiment que l’on déplaît à d’autres,

qu’on aurait volontiers élus pour cet office, suffisent quelquefois à

vous maintenir en équilibre et à vous fortifier le cœur et les mains.

L’un de ces réconforts n’agit que sur l’orgueil et n’a que des effets

négatifs sur le plaisir de vivre, mais l’autre, qui agite toutes les

fibres de la sympathie, peut conférer à lui seul la joie suffisante.

Pourquoi, par quelle lâcheté, mettre au pluriel ces termes nécessaires?

Une belle tendresse a fait son œuvre. Amazone, sans vous, je crois bien

que je ne m’aimerais plus beaucoup et que je n’aurais plus une extrême

confiance ni dans la vie ni dans moi-même. Aussi, je vous remercie

encore d’avoir pris Antiphilos sous votre protection. Je suis rassuré

sur son destin parmi les humains, puisque vous lui avez souri, amie.

Lettres à l'Amazone · 第 51 / 97 题