Parfois, mon amie, votre philosophie de la vie me déconcerte,
c’est-à-dire me fait réfléchir selon un sens auquel je n’avais pas
encore pensé, et j’en tire une meilleure connaissance de la sensibilité
féminine, car si vous êtes une Amazone, vous êtes une femme d’abord et
vous obéissez à votre physiologie particulière. J’ai donc eu beaucoup de
peine, non à comprendre peut-être, mais à admettre votre discipline du
plaisir, tel que vous l’avez soumis à votre volonté, tel que vous l’avez
soustrait au besoin et à l’occasion, tel que vous prétendez le faire
rentrer dans le cercle de l’intelligence. Il y a là un mécanisme qui
restera toujours pour moi un peu obscur et qui doit le rester,
probablement, tant que je n’aurai pas changé de sexe, comme le devin
Tirésias, lequel d’ailleurs n’en tira aucun profit, mais encourut au
contraire la colère des déesses pour avoir déclaré que, dans l’amour
physique, la plus grande part du plaisir revenait aux femmes. Elles
cultivaient déjà l’hypocrisie, bien décidées, dès ces temps primitifs, à
ne jamais paraître soumises au désir, à s’enfermer dans leur célèbre
pudeur, et à ne céder qu’en victimes à la lubricité masculine, tout en
se réservant de la partager et de la dépasser au fond de leur cœur.
Voici une digression du genre appelé association passive des idées. Un
mot, et se déclenche comme une sonnerie d’horloge la suite des
imaginations qu’il commandait. Je ne suis pas cependant tout à fait hors
du sujet et d’ailleurs je connais l’art de les joindre, même les plus
lointains, et de les faire tous concourir à mon but. Reparlons donc de
Tirésias, qui avait froissé la pudeur de Junon et l’avait excitée à une
manifestation que l’on peut appeler hypocrite, mais que l’on peut aussi
trouver parfaitement conforme à la nature même des femmes, qui ne
connaissent le désir que dans la passion et qui sont soustraites, par le
mécanisme même de leur organisme, à ce tyran des hommes, le besoin. Le
besoin trouble le corps, trouble aussi l’esprit, qui en dépend
étroitement, le rend aveugle devant le choix, inapte à se plier à cette
discipline du plaisir, qui le rend plus délicat, plus conscient, et, de
fonction, le transforme en faculté, donc en quelque chose d’intellectuel
et de volontaire. Les femmes peuvent donc, bien mieux que les hommes,
discipliner leurs appétits d’amour, et ce qu’il y a en vous d’amazonien
ne vous soumet pas cependant à la fureur indiscrète des mâles. De là
cette liberté dans le choix, qui donne au plaisir toute sa valeur, en
même temps qu’il lui enlève ce qu’il a de trop instinctif et de trop
animal. J’y reconnais la supériorité d’une âme profondément païenne, qui
entend n’obéir à la nature que dans la mesure de son consentement et qui
ne sera esclave qu’autant qu’elle a décidé de l’être, et alors avec
délices. Ce que je dis là, que je pense et que vous pensez, plus
clairement encore que moi-même, est tellement en dehors de la morale
courante, qui est la morale chrétienne, qu’il faut, je crois, quelque
courage pour l’exposer tout haut avec cette insistance.
Il est convenu que les plaisirs ont besoin d’une excuse et que la seule
qu’ils puissent avoir est qu’ils sont impérieux. On cède à la force d’un
désir, à la tentation d’une rencontre, mais choisir, mais avouer que
l’on se sert de toute son intelligence et de toute sa volonté pour
comprendre son plaisir à l’heure même où il semble que, si on le goûte,
ce devrait être au moins avec inconscience et une sorte de honte!
N’est-il pas convenu qu’on doit être triste après l’amour? On a mis
cette pensée sublime en latin, pour ménager la pudeur des femmes, qui en
ont très peu. Je crois qu’elle concerne aussi les Amazones, qui
devraient par cette attitude manifester le regret d’avoir cédé aux
attraits de la chair. C’est un sentiment que pour ma part je n’ai jamais
éprouvé et, comme il faut juger de toutes choses d’après soi, je le
tiens pour une invention des moralistes qui ont peut-être confondu avec
la tristesse la dépression physique qui suit une grande dépense de
forces. Mais peut-être aussi une tristesse véritable vient-elle après la
joie suprême: éclairer les hommes sur la vanité d’un plaisir qu’ils
n’ont pas délibérément choisi d’éprouver et que le hasard du besoin leur
imposa. Même en ce cas, cependant, j’estime que l’adage exagère, car moi
qui ne m’y conformai pas, je ne puis pourtant, hélas! me vanter comme
vous, mon amie, de n’avoir cédé qu’à des plaisirs volontaires et choisis
avec discernement. Je mets hélas! pour flatter votre philosophie de la
volonté, car je ne regretterai jamais le temps où, cédant à mes
instincts naïfs, je suivais, comme dit Ronsard, «les poutres
hennissantes» et même celles qui ne hennissaient pas. On ne doit pas
rougir de ses instincts. Ils ont leur valeur, précisément comme guides
du plaisir, encore qu’ils nous trompent la moitié du temps. Mais cela,
il ne faut pas le reconnaître; il faut se dire au contraire que
l’instinct assouvi porte en soi sa récompense, même quand on ne l’a pas
bien nettement sentie. Pas de remords! L’action m’a été joie jusqu’au
seuil de la plus triste expérience, et que la joie seule demeure.
Mais si votre discipline vous garantit de l’obéissance à l’instinct, je
ne crois pas non plus que vous admiriez beaucoup cette maxime de
philosophie borgne: vaincre ses passions! Que deviennent-ils donc, ceux
qui ont réussi cette œuvre de destruction? Vaincre ses passions! Et
pourquoi donc? Je conçois qu’on veuille les dresser, les assouplir, les
dominer, mais que ce soit pour les rendre plus obéissantes, afin d’en
jouir plus facilement et avec plus de fruit. Les passions de l’amour
seront toujours les sources de la joie, même si elles sont imprégnées de
cette amertume ou de cette salure qui en remonte le goût. Loin d’en
écarter sa vie, il faut l’y plonger tout entière, en prenant soin,
toutefois, de ne pas la noyer, et pour cela je trouve bon que l’on
cherche à conserver l’intégrité de sa conscience. Le plaisir, on se
mettra toujours face à face avec lui, les yeux dans les yeux, et on ne
lui jettera pas de regards langoureux d’esclave, mais des regards de
maître: il n’y a que les maîtres qui savent obéir, parce qu’ils savent
commander.
Mais laissons aussi le hasard intervenir dans la préparation des bonnes
fortunes. Les meilleures auront peut-être été celles que nous fûmes sur
le point de dédaigner. On ne sait jamais ce que contient une femme, et
nous ne savons pas ce que nous contenons avant d’avoir rencontré celle
qui saura émouvoir les derniers secrets de nos nerfs et de notre sang.
Elles sont de trois sortes: les femmes qui se prêtent, les femmes qui se
donnent, les femmes qui prennent, et celles-ci seules vaudraient la
peine d’être aimées, si l’amour était volontaire. Mais comment savoir
avant l’expérience? Il ne faut donc rien rejeter. Les yeux, les gestes,
tout est trompeur et surtout la beauté. Une femme n’est pas belle, elle
le devient à force d’être aimée, et ne le sera pleinement qu’en la
mesure où elle prend part au festin. Ce n’est pas une page de
confessions que je vous envoie, mon amie, mais vous comprenez cependant
qu’en ces choses on ne peut parler que d’après sa propre expérience et
d’après ses propres tendances. Il faut de grandes précautions pour
affirmer que les modes d’un acte aussi secret que l’amour sont ou ne
sont pas selon la vérité universelle. Je vous dirai, d’ailleurs, que la
seule vérité que je reconnaisse, c’est la mienne. Il n’y a pas de
science de l’amour, il n’y a qu’une série de faits particuliers qui ne
se rejoignent que par ce qu’ils ont de plus général et de plus banal.
Par conséquent, il n’y a pas non plus de science de l’homme, ni de
science de la femme. On est là dans l’inconnu et dans l’illusion. Même,
on erre quand on veut s’analyser soi-même; on juge ses tendances passées
avec son esprit d’aujourd’hui, qui n’est plus le même que celui
d’autrefois, actes et jugement ne s’emboîtent plus. Ah! qu’il serait
bien plus sage de vivre, de simplement vivre. Mais la pensée double et
décuple la vie: tout de même, réfléchissons et regardons en nous-mêmes.
Je m’y vois bien différent de ce que je fus, tellement que parfois je ne
me reconnais plus. Mais je regarde cependant dans mon cœur avec plaisir,
car j’y vois une figure nouvelle par laquelle il est illuminé.