Mon amie, avant que je n’eusse donné un titre à chacune de ces lettres
(j’ai attendu pour le faire qu’elles prissent la forme d’un de ces
livres qui vont dans vos armoires ou dans vos coffrets, enfer ou
paradis), je voulais déjà appeler celle-ci: _Invitation à l’ennui_.
C’est vous qui me l’avez suggéré indirectement en louant mes pensées sur
l’ennui. Vous disiez: que je suis contente que vous ayez réhabilité
l’ennui. Je ne sais si quelques petites réflexions innocentes et trop
sincères auraient suffi pour cela, mais si je n’ai pas atteint l’esprit
du commun des hommes, j’ai touché le vôtre, et cela me suffit. Peut-être
vaudrait-il mieux ne pas insister et m’en tenir à ces modestes
exclamations jaillies d’un cœur reconnaissant à l’ennui de lui avoir
révélé sa valeur et sa beauté, mais moi qui n’obéis qu’à mon caprice, je
veux obéir aussi au plus obscur de vos désirs. Il est difficile de
parler de l’ennui sans être ennuyeux, car je n’écris pas que pour vous,
hélas! et peu de gens sans doute partagent notre goût pour cette forme
de la vie intérieure et secrète.
L’ennui que je chante n’est pas l’ennui aux yeux morts et à la face
sombre. Il est souriant. Il regarde la vie et la vie le regarde. Assis
l’un devant l’autre et parfois côte à côte, et parfois la main dans la
main, ils écoutent les pensées qu’ils ne profèrent pas, mêlées aux
désirs dont le rythme est égal comme celui d’un cœur bien portant.
Figurez-vous cette image dessinée par un vieux peintre, du temps où les
peintres avaient des idées. Représentez-vous, masculinisée, la
Mélancolie d’Albert Dürer, avec des yeux moins égarés, assise près d’une
magnifique compagne, dont on devine qu’elle renferme, sous le voile de
sa robe et le voile de sa chair, le secret de toutes les joies vaines
pour être trop réelles, c’est-à-dire fugitives. Ils resteront ainsi
longtemps, non pas toujours, assez pour que l’ennui sourie enfin aux
attraits de la vie et pour que, la vision disparue, il conserve
l’attitude qu’elle lui imposait. Alors il plonge en lui-même et s’enivre
de lui-même quand, descendu au fond du gouffre, il en parcourt les
enchantements.
Mais nous ne sommes plus au temps de la peinture allégorique, les
esprits trop paresseux n’ont plus la patience de la pénétrer et, ne
réfléchissant plus, ne la comprennent pas. Il faut les faire entrer
lentement au jardin tout dessiné et les mettre tout d’un coup dans le
jeu de la sensation. L’ennui n’est pas un sentiment délicieux. C’est un
sentiment nu, tel que je le conçois et tel que j’en aime le contact. On
y ressent la vie dépouillée de toute sa parure, réduite à elle-même, à
ses seuls charmes qui se réduisent à ceci: être. J’essaie encore
d’expliquer cela, qu’il faut savoir goûter la vie pure, dissociée de
l’idée de bonheur, chimère qui en gâte les meilleurs moments, qui nous
tire à chaque instant hors de nous-mêmes et nous met à la merci de toute
ironie qui nous le promet. Ironie dont nous ne sommes même pas dupes
plus d’un instant et dont la moindre expérience de vivre nous apprend la
cruauté; elle suffit pourtant à nous masquer la vie véritable qui n’est
que le sentiment de nous-mêmes, le sentiment de notre écoulement en face
de la permanence des choses.
C’est précisément pour échapper à cette fuite lente et sûre de notre vie
que nous nous accrochons aux chevelures du fleuve, mais les branches
molles du saule ou cassantes du peuplier cèdent et descendent avec nous,
épuisés souvent par l’effort et noyés plus vite. Ah! qu’il vaut mieux,
couchés dans la barque de l’ennui, nous laisser aller au courant et le
suivre avec majesté et glisser royalement vers le gouffre, le long des
rives d’où monte vers nos yeux un désir, quelquefois un regard, toujours
un parfum. Mais, s’il est inutile de lutter volontairement contre
l’inéluctable courant, l’ennui profite délicieusement de ses arrêts, de
son séjour dans les anses et le long des courbes, pour y cueillir des
plaisirs où il s’attarde à des moments imprévus. Rien ne prédispose aux
plaisirs profonds comme l’ennui profond, qui n’en veut pas d’autres et
qui fuit avec soin les plaisirs médiocres dont la vie est semée. L’ennui
n’est pas l’école du suicide, auquel sa pratique constante le mènerait
infailliblement. Il accepte les divertissements nécessaires à la nature
humaine; il y trouve de nouvelles forces pour exercer sa rêverie qui
sans cela tournerait au marasme. L’homme n’est pas fait pour la
continuité et il ne peut jouir qu’un temps de la plénitude.
Mais je m’aperçois, mon amie, qu’en cherchant à vous décrire l’ennui je
retombe malgré moi dans la peinture du bonheur, tellement nous en avons
le dessin et les couleurs dans la tête. Reconnaissez du moins que l’état
que je vous propose (comme si vous ne le connaissiez pas aussi bien que
moi) n’a rien de commun ni avec le contentement béat des sots, ni avec
le plaisir saccadé des imbéciles. L’ennui se connaît et se connaît comme
tel. Il s’avoue même avec fierté. Il ne bâille ni ne soupire. Il ne
s’étire pas les bras, mais il les tient fermés et bandés comme des
ressorts pour les jeter au cou du plaisir qui passe et qu’il épuisera,
si le plaisir est le plus faible. Il a beaucoup d’animalité en lui et,
comme les animaux les plus puissants, il sait attendre. C’est que
l’ennui ne s’ennuie pas avec soi-même. Il a une activité intérieure
énorme qui ne se développe bien que dans la solitude. Il ne se plaît que
là d’ailleurs et il s’encolère d’être mené parmi les divertissements
vulgaires.
Vous vous souvenez d’un conte de fées où la jeune princesse a reçu de sa
marraine une bague dont le chaton lui pique le doigt et s’enfonce dans
sa chair quand elle s’avance vers l’action défendue? Vous portez une
pareille bague, une bague à la pierre sombre et bleue, que l’ennui un
jour vous passa au doigt et que vous acceptâtes en souriant comme un
anneau de fiançailles. Mais il vous avait prévenue que si vous
dilapidiez les trésors de solitude amassés par lui dans votre cœur, le
chaton piquerait jusqu’au sang votre doigt même. N’avez-vous jamais
senti la pointe terrible et miraculeuse? Cela m’étonnerait bien, car
l’ennui est un ami jaloux et qui n’aime pas qu’on le traîne dans des
milieux indignes de sa majesté. Non? Montrez votre doigt que je baise la
trace des piqûres, car je sais qu’elles y sont. Oui, l’ennui est un
grand tyran. Il ne faut pas toujours lui obéir. Si on l’écoutait, on
finirait, par vivre seul avec lui, à l’écart des hommes, et une femme
vraiment n’est pas faite pour tant de solitude, puisqu’elle doit plaire,
puisqu’elle doit être belle. Il faut qu’une femme sorte de chez elle, et
d’elle-même, afin que nous puissions la rencontrer et l’aimer. Ah!
cependant qu’on aime, il n’est plus question de l’ennui. Résigné, il
disparaît, il se cache, guettant du coin de l’œil, derrière un rideau,
que son heure soit revenue. Elle revient toujours.
La Treizième revient... C’est encor la première;
Et c’est toujours la seule...
C’est celle où l’on rêve à tout ce qui n’est pas, à tout ce qui est
impossible, à l’absurde, à l’informulé. Comme ses minutes passent
doucement! On les sent vivre, on les sent mourir une à une, on les voit
prendre, pour tomber dans le néant, de si jolies poses repliées et
résignées. Et l’on meurt un peu avec elles, on meurt avec la conscience
de vivre et de vivre inutilement, ce qui est vivre deux fois. A ces
moments-là, mon amie, j’ai presque peur de votre pensée. Elle fait dans
le silence une musique trop nettement dessinée, trop lumineuse et trop
cristalline. A vrai dire, il n’est pas d’ennui compatible avec elle.
L’ennui, c’est quand vous n’êtes pas là, présente ou évoquée. Mais si
j’ai la faculté d’évoquer les êtres que j’aime, l’incantation ne réussit
pas toujours. Ombre rebelle, tu me laisses seul avec moi-même. Ces
jours-là peut-être mon ennui est plus profond, trop profond.