Mon amie, je viens de passer quinze jours dans une petite ville
silencieuse où tout le monde se connaît et où presque tout le monde
s’évite. Un homme qui ne serait pas habitué à la solitude s’y ennuierait
désespérément, mais la solitude n’y est pas de même qualité que dans une
campagne ou dans une grande ville. Même à celui qui l’aime, elle est
lourde. Ce n’est pas de cela que j’y fus accablé. J’avais d’autres
soucis plus pesants dont vous étiez la cause innocente et courageuse et
ce n’est que maintenant, que j’en suis enfin délivré, que je pense, sans
rancune, à la vie silencieuse qui passait comme une ombre autour de moi.
Cette ville, morne et pittoresque, est libertine avec une telle décence
que l’étranger n’y trouve à exercer ni ses soupçons ni sa curiosité.
Nous ne connaissons pas l’hypocrisie des mœurs, si nous n’avons point
participé à la vie de province qu’elle domine comme un principe
inconscient. Et peut-être connaissons-nous mal la passion si nous
n’avons su deviner, sous son masque austère, les désordres des cœurs
tourmentés, dont les tourments montent là à une intensité douloureuse et
voluptueuse, extrême et presque excessive. Là, des amants mettent des
mois, des suites de saisons, à combiner des rencontres que le hasard
pourra expliquer. Des maisons étroites et des jardins étroits montent
des rêves et des désirs qui ne se croisent que dans l’espace, et des
femmes y passent leur vie à songer à leurs amours. Comme dans les
cloîtres et les harems, la captivité les alourdit. Le rêve inutile les
jette dans le romanesque et, le roman étant sans issue, dans la
dévotion. Quelques-unes, plus fougueuses, ne se laissent pas vaincre, et
il en résulte parfois de belles amours d’une constance et d’une
ingéniosité admirables. Il est plus facile de les deviner que de les
surprendre. Balzac a bien connu la province. Sa province est toujours
vraie, tandis que son Paris n’a plus guère qu’un intérêt historique,
Paris pourtant bien plus facile à observer. En province, on ne sait
rien, il y faut de la divination. Devant l’étranger tout se ferme et
d’abord les visages. Il n’est pas jusqu’aux grandes villes où ne règne
une grande défiance de l’homme qui passe.
Mais ces questions ne doivent guère vous intéresser, Amazone.
Rassurez-vous, je n’y ai touché que pour vous faire comprendre quelle
pouvait être ma vie dans cette ville fermée; l’esprit s’épuise en vain à
en pénétrer le mécanisme sentimental et au bout de quelques jours on
renonce à tout, hormis à soi-même. Le sentiment d’être seul, de se
mouvoir, ombre parmi les ombres, vous jette bientôt dans une sorte de
prostration, ce que ne fait pas la solitude volontaire ou consentie,
d’où naît au contraire une sorte d’exaltation égoïste.
C’est donc au milieu de tout cela, ou de tout ce rien, qu’une nouvelle
émouvante vint un soir évoquer à mes yeux effarés des images funèbres.
Toute mauvaise nouvelle prend dans ces conditions des tons funèbres; le
raisonnement est impuissant à les éclaircir et l’angoisse étreint tout
le système nerveux sans en laisser la moindre partie fonctionner
librement. C’est une chose certaine et que j’ai heureusement vérifiée
depuis, que la condition des êtres, malmenés par une catastrophe
physique, est presque toujours bien préférable à celle des êtres qui
n’en ressentent que le contre-coup moral. Les premiers n’ont ressenti
qu’un choc dont la brutalité soudaine s’est évanouie au coup même qu’il
a porté, les autres tombent en proie à l’imagination qui amplifie les
douleurs comme les joies. Sans l’imagination, la vie n’est presque rien:
une suite de faits diversement ressentis, selon leur retentissement
exact, qui est peu de chose, la plupart du temps. C’est l’imagination
qui a créé leur valeur. Ainsi, l’on ne sait presque jamais ce qui se
passe exactement dans les autres, et surtout dans l’être qu’on aime le
plus, parce que, au lieu de ressentir le fait directement, on ne le
perçoit qu’à travers un appareil déformateur. Ou plutôt ce n’est pas le
fait lui-même qu’on ressent, c’est sa propre sensibilité projetée devant
soi comme sur un écran, c’est soi-même dont on regarde les contorsions
douloureuses. Et en ce sens, il est vrai qu’on ne souffre pas d’autrui,
mais seulement de soi-même.
Quand on a conscience de cet égoïsme fatal, il est plus difficile de se
mouvoir dans la vie que lorsque l’on peut avoir l’illusion d’une
communion naïve avec la sensibilité même des êtres. On cherche à
réprimer, sans y parvenir toujours, les expressions d’une émotion qui
dévoile trop un état intérieur dont l’aveu est une satisfaction
personnelle. Il est vrai que celui-là même qui n’aime pas à être plaint
ne laisse pas d’être sensible aux manifestations douloureuses dont il
est la cause. L’égoïsme est presque toujours indulgent à l’égoïsme et
accepte volontiers la preuve qu’on lui donne de sa raison d’être, qui
est aussi sa justification. Il me plaît de démasquer ainsi le mécanisme
de la sensibilité et de ne pas laisser croire qu’elle puisse s’exercer
pleinement dans un autre sens que celui qui assure son épanouissement.
Il restera toujours assez de naïfs raisonneurs pour opposer l’altruisme
à l’égoïsme, incapables, dans leur empressement à confondre la cause et
l’effet, de comprendre qu’une sensibilité sans égoïsme est une
conception dénuée de signification, puisque, par sa définition même, la
sensibilité est la faculté de sentir et qu’on ne peut sentir qu’avec le
corps qu’on possède personnellement. Il n’est pas d’amours sans égoïsme
et les amours médiocres sont celles qui ne reposent que sur une
sensibilité fragile et qui n’a pas assez de stabilité pour qu’un égoïsme
parfait ait pu y prendre racine. Mais les mots sont de grands tyrans et
il y a si longtemps qu’ils règnent que leur pouvoir est incontesté. Or,
il ne faut pas se révolter contre les pouvoirs incontestés. Rien n’est
plus inutile. Je ne poursuivrai donc pas plus longtemps une
démonstration choquante pour la plupart des esprits, et qu’on ne
pourrait leur faire admettre que grâce à des concessions et des
distinctions qui en fausseraient la signification fondamentale;
j’attends qu’on me montre un égoïsme sans sensibilité et une sensibilité
sans amour.
Et puis, Amazone ressuscitée, je ne tiens sérieusement qu’à une chose,
c’est à vous offrir mon égoïsme heureux. Vous l’avez mis à une rude
épreuve, par une nuit d’été, sur la route bordée de platanes, mais j’ai
revu votre sourire, j’ai revu votre âme toujours rayonnante, je sais
bien maintenant que la statuaire grecque avait raison et qu’une Amazone
blessée est toujours une Amazone.