L’AMOUR

Parler d’amour avec une jeune femme, c’est un des plaisirs de notre

civilisation délicate. Il faudrait vraiment être le dernier des pasteurs

méthodistes, pour n’y point trouver d’agrément. Mais il n’est guère de

femme qui n’en trouve aussi, même avec le moins séduisant des hommes,

même la moins disposée à se laisser séduire, même celle qui par sa

nature physiologique ne peut pas être séduite. Je ne dis point que ces

discours n’éveillent point chez l’homme qui se donne à ce jeu quelques

mouvements confus, ni que la femme, même dont les désirs vont plus loin

ou plus près, n’éprouve pas quelque faible et passagère curiosité pour

celui qui analyse avec elle les grands secrets. La femme dissocie mal

l’émotion intellectuelle de l’émotion physique. C’est même sa plus

évidente supériorité naturelle sur l’homme que toutes ses émotions, sans

jamais se contrarier ni se contredire, se recueillent plus sûrement en

un centre unique, d’où elles irradient dans toutes les directions. Les

femmes sont la nature même, qui ignore si profondément la distinction du

spirituel et du temporel. Leur attention, dans un entretien sur les

choses de la vie, écoute de toutes les parties de leur corps, et c’est

ce qui en fait le charme supérieur. Quand l’homme qui converse avec

elles sur le ton de l’intimité a, malgré les apparences, à quoi elles

s’arrêtent peu, quelque chose de féminin dans la contexture nerveuse, il

se fait un accord charmant entre ces deux êtres qui ne se touchent que

du bout de leurs antennes et se pénètrent très bien, d’autant même

qu’ils réprouvent toute arrière-pensée et ne s’imaginent ni l’un ni

l’autre réaliser la grande union. Quand elle doit se faire, elle a lieu

d’abord, mais, dénouée, laisse en général peu d’espoir à ces

réalisations tendrement intellectuelles.

C’est à vous et de vous que je parle, Amazone, et de moi aussi. Nos

esprits ont un sexe, nous le savons, et aussi que c’est la cause de leur

plaisir. Il n’est même pas nécessaire que tous les deux en soient

également persuadés et ma propre conviction suffit à colorer nos

rapports d’âme. Rien ne peut faire, conquérante en d’autres territoires,

ceinte du baudrier et l’arc tendu sous votre pied nu, que vous ne soyez

pour moi Artémis et que vous ne recéliez en votre cœur toutes les

puissances de la femme. Toutes les amitiés d’homme à femme sont ainsi,

et toutes ont ce caractère de la ferveur, de la crainte et de la

curiosité, quand elles s’établissent entre deux êtres sans hypocrisie et

qui veulent jouir de leur valeur naturelle. Les âmes ont un son

fondamental qu’elles réservent ou qu’elles donnent selon la manière dont

elles sont frappées, et ce son d’harmonie peut être très différent de

celui qu’elles ont l’habitude de rendre. Ah! mon amie, je veux expliquer

l’insaisissable et encore je ne veux pas l’expliquer clairement, parce

qu’il y est des nuances dont le mystère ne doit être perçu que de ceux

qui les portent en eux-mêmes. Qui sait si l’amitié dont je parle n’est

pas un désir si profond qu’il en est obscur, comme ces puits où l’on ne

voit pas, mais où l’on devine le ciel répercuté. Mais c’est un désir qui

se laisse contempler avec sérénité; loin de troubler les eaux, il les

clarifie et, loin de les faire bouillonner, il les apaise. C’est le

ferment de la paix, de la joie et de la sérénité.

On a mis en doute ce caractère de sérénité des amitiés d’homme à femme,

parce que précisément on a soupçonné que le désir qu’elles contenaient

était toujours synonyme d’inquiétude et de bouleversement intérieur.

Mais on a oublié que le milieu où il tombe n’est pas favorable à son

développement et tend en principe à le maintenir sur les limites de la

croissance. Sans doute, on voit des amitiés de ce genre tourner à

l’amour, un jour d’absence, un jour de rupture dans les habitudes, un

jour d’orage où l’odeur des fleurs monte à la tête, en toute occasion où

l’équilibre des sentiments se déplace brusquement. Mais quoi! De ce que

tout est possible dans l’histoire de la vie, on ne peut se refuser à

considérer les choses sous leur aspect le plus général et le plus

logique. De ce qu’on a vu de tendres amitiés intellectuelles se

transformer en amour, on ne peut pas conclure qu’un tel état soit

instable et qu’on ne puisse s’y confier de bonne foi. C’est la malignité

des hommes, et surtout des femmes, à qui toute affection semble un vol

fait à elles-mêmes, qui ont falsifié l’amitié tendre, dont les délices

dépassent la conception ordinaire et brutale de la vie. Ils disent que

c’est de l’amour qui s’ignore, de la passion indécise et qui tremble

devant son ombre, et bien d’autres choses, mais qu’importent les

définitions; les mots peuvent-ils caractériser avec justesse des

sentiments si particuliers qu’ils échappent aux mots mêmes qui

voudraient les emprisonner?

Il n’est pas au pouvoir d’un homme de considérer avec indifférence une

jeune femme qui lui permet de lire parfois au fond de son âme. Trop

d’effluves se dégagent de ce contact spirituel et corporel à la fois,

car l’âme, émanation du corps, en est la synthèse et l’essence. On est

loin aujourd’hui, malgré les théories antiques des philosophes à la

mode, de faire de l’âme et du corps deux forces opposées et, comme on

croyait jadis, engagées dans une perpétuelle guerre. Ce qu’on appelle

l’âme n’est qu’une odeur, parfum ou poison, où se résument les

puissances des organes. Respirer l’âme, c’est respirer le corps sous sa

forme la plus pure et la plus assimilable. Il n’est donc pas possible

qu’un commerce intellectuel entre un homme et une femme ne soit pas

imprégné d’éléments sexuels, lesquels sont les éléments dominants de la

constitution des êtres. Ce commerce doit donc aboutir à des plaisirs,

qui sont des voluptés, résultat qui différencie absolument l’amitié

intersexuelle de l’amitié ordinaire où les éléments sexuels ne sont pas

perçus, de même que notre œil, dans l’ordinaire de la vie physique, ne

perçoit pas les rayons ultra-violets. Ah! qu’il est donc difficile de se

tirer d’une analyse qui n’a encore jamais été faite! Et dire que, comme

récompense, on ne prévoit guère que la certitude de n’être aucunement

compris et de rebuter la paresse des esprits les plus fraternels! Mais

vous comprendrez, vous, mon amie, et cela me suffira.

D’ailleurs, je ne me dissimule pas qu’une analyse psychologique n’a

guère de valeur que comme description des mouvements intérieurs de celui

qui analyse. Que peut-on observer, en effet, si ce n’est soi-même, et

quelle garantie a-t-on que soi-même et les autres soient des êtres

pareils? Nous sommes «proches», du moins, selon un mot de votre langue,

si nous sommes dissemblables, et la proximité des âmes permet qu’elles

se penchent l’une sur l’autre, comme les sommets de deux grands

peupliers que courbe un même vent, mais qui se relèvent d’un effort

inégal.

Je ne vous ai presque pas appelée Amazone, au cours de cette Lettre,

parce que je me la suis adressée un peu aussi à moi-même, et que je ne

vous y ai considérée que dans vos relations avec votre ami. Amazone pour

les autres, mais vous ne prétendez pas me faire la guerre, à moi! Je ne

suis pas Achille, que vos sœurs vinrent provoquer sous les murs de

Troie. Mais, comme lui, je serais inconsolable si je vous avais blessée.

Comme ces vieilles histoires sont commodes pour dire obscurément ce

qu’on veut dire tout de même pour son contentement particulier, selon le

sens qu’on donne à la vie dans la mélancolie solitaire du matin ou dans

le trouble du soir! Mes jours, où on dirait pourtant qu’il ne se passe

rien, sont plus oscillants que les marées de l’océan, car ils subissent

des mouvements plus profonds encore et plus irréguliers. Tantôt la mer

découvre de longues étendues de sables riants, sous le soleil, tantôt

elle s’avance tumultueuse jusqu’au rivage dont elle ensevelit tous les

espoirs. Et je ne sais plus lequel de ces états est le plus normal et le

meilleur. L’espoir est un grand embarras.

Lettres à l'Amazone · 第 34 / 97 题