J’aime la volonté de vie, l’appétit de bonheur qu’il y a en vous,
Amazone. On peut vous faire souffrir, on ne détruira pas cet élan qui
vous entraîne vers la beauté et vers l’amour. Comme tous les êtres nés
pour dominer et en plier d’autres à leur joug, vous ne cédez pas devant
la déception, qui ne vous accable qu’un moment, et votre cœur païen de
guerrière s’en trouve renouvelé. C’est un spectacle qui m’enchante comme
le rajeunissement de l’année, et de quel exemple n’est-il pas pour moi,
toujours prêt à désespérer de moi-même et qui n’en trouve que trop de
motifs. Vous avez, au contraire, ce qu’Emerson appelait la _self
reliance_ et qui fait que le bonheur est toujours devant soi et qu’on
sourit éternellement à la mélancolie du passé. Le passé est toujours
mélancolique. Il faut savoir le regarder tel qu’un paysage qui s’enfonce
dans les brumes du lointain. Il n’est plus qu’un songe. Songe pour
songe, tâchons de deviner le point de l’horizon où va s’élever la vision
future, avec son cortège de sensations, de sentiments et de rêveries. Si
la vie vaut la peine d’être vécue, c’est selon une telle attitude. Je
sais bien que les êtres à imagination forte peuvent évoquer avec une
certaine puissance les plaisirs couchés dans le linceul, mais cette
nécromancie a toujours quelque chose de funèbre. Si vain que nous
sentions l’avenir, il y a en lui une possibilité de réalisation qui fait
que les cœurs les plus endurcis tressaillent à son approche, mais il ne
tressaille pas en certaines natures comme en d’autres, et tandis que les
unes s’opposent de toutes leurs forces à ces mouvements, les autres y
cèdent avec joie et se laissent emporter.
Avec l’avenir, il y a le présent. Sans doute il n’est qu’une illusion
philosophique. Il n’y a pas de présent. Les moments, à mesure qu’ils se
forment, tombent aussitôt sous la meule du passé qui les broie et en
fait de la poussière. Mais j’appelle présent, avec tout le monde, le
cercle des heures et des jours qui sont le plus à portée de notre main,
que nous touchons pour ainsi dire dès que nous étendons le bras, cercle
qui se brise et qui se reforme à chaque seconde et qui est comme une
spirale vue en perspective. Ce présent est notre domaine propre, celui
que notre esprit travaille et retourne, comme un jardinier fait d’un
jardin, et il nous appartient d’y semer des fleurs et du gazon ou de le
laisser désertique, à la merci des hasards, d’y élever une agréable
demeure ou d’y nicher dans un trou de hibou, d’y creuser une grotte ou
d’y élever la tour de porcelaine. Ce sont les mêmes natures qui
choisissent l’un ou l’autre système. Ceux qui ne vivent pas, au moins un
peu dans l’avenir, ne vivent pas non plus dans le présent, sinon en
sauvages. Quand on n’a pas confiance dans le bonheur que _doit_ nous
apporter l’avenir, on ne peut se plaire à cultiver la plante dont la
fleur est le plaisir. C’est ce que Bernier disait à Saint-Évremont: «Je
vous dirais en confidence que l’abstinence des plaisirs me paraît un
grand péché.» Le plaisir des amours légères mène au bonheur de l’amour.
Le dédain des plaisirs dessèche la série des sentiments. Peu d’êtres ont
l’intuition du bonheur. Le plaisir est son école. Et quand on en
resterait là, on n’aurait pas encore perdu sa vie.
C’est une singulière morale que celle qui fait voir dans le plaisir une
diminution de soi-même. Des hommes en sont venus à éprouver une sorte de
honte de la joie qu’ils ont tirée de leurs sens secrets. Et ce n’est pas
de l’hypocrisie; ils sont sincères; leur honte est véritable. Les plus
libres l’éprouvent ou l’ont éprouvée, sinon devant eux-mêmes, devant
leurs frères. A quelle profondeur les obscures puissances du
christianisme n’ont-elles pas ravagé notre conscience naturelle! On
éprouve je ne sais quelle fierté à se sentir capable des plaisirs des
yeux, des plaisirs de l’oreille, des plaisirs même de la bouche, mais il
est tenu pour cynique, celui qui s’avoue capable ou coupable d’autres
jouissances. Elles passent en effet pour grossières. Elles s’exercent,
disent-ils, avec le corps et avec les parties du corps les moins
honorables, comme s’il y avait autre part que dans la coutume une
hiérarchie de bienséances sensuelles, comme si les yeux ou les oreilles
n’étaient des organes matériels. D’ailleurs le plaisir sexuel ne fait-il
point retentir ces sens supérieurs et crus particulièrement spirituels
et ne les confond-il point en un seul d’une magnifique amplitude? Que
seraient les joies de l’amour sans la vue, sans l’odorat, sans l’ouïe,
sans le goût, sans l’esprit et le sentiment, sans l’intelligence, et
comment peut-on les comprendre, réduites à l’exercice du seul sens
génésique? La volupté naît de l’accord de tous les sens unis sous la
maîtrise d’un sens suprême qui les mène tous au même but dans un concert
harmonique. Et il n’y a que la volupté qui puisse réaliser une telle
union, ce qui permettrait, en dehors de toute expérience, de prédire sa
supériorité nécessaire sur tout autre exercice sensuel ou sensoriel, ce
qui est tout à fait la même chose.
Mais l’expérience seule permet de s’en donner la preuve à soi-même. On
ne la réussit pas toujours, on la réussit même rarement; de plus, je
suis persuadé qu’un très grand nombre d’hommes et un bien plus grand
nombre de femmes ne le trouvèrent ou ne le trouveront jamais. La plupart
se contentent d’un à peu près qui, quoique très satisfaisant encore, ne
détermine en eux qu’une conviction modérée. Les femmes cherchent
quelquefois avec passion cette pierre philosophale et se retirent
persuadées qu’elle n’est qu’une chimère. L’homme, du moins, l’entrevoit
toujours, et sa ferveur en est augmentée. Les écoles de volupté sont si
médiocres! Doué de meilleures aptitudes, l’être prédisposé doit inventer
et créer presque tout. Mais c’est en ce genre que le génie est rare et
facile à décourager. Je suis obscur à dessein. On m’accuserait de
dépravation, moi qui ne pense, comme un bon jardinier, qu’à la culture
naturelle des sens! Du moins dirai-je que je tiens pour un être
incomplet celui qui n’a pas tiré de ses organes tout le plaisir qu’ils
contiennent. Je trouve, ainsi que le disait Bernier, que c’est un grand
péché contre la nature. Ils n’ont vraiment pas le droit de se plaindre
d’elle, ceux qui ont négligé ses présents et qui, de tout ce qu’elle
offre aux hommes, n’ont choisi que ses fruits amers, n’ont voulu mordre
que dans le brou des noix vertes.
Pourtant, pourtant... On peut avoir aimé la vie, en avoir même éprouvé
toutes les joies, et n’en garder aux lèvres qu’un goût de verjus et
d’amertume. Terrible contradiction, qui fait douter de la joie même, de
l’amour et de toutes les vérités naturelles, et qui remplit le cœur de
rancune! C’est (rappelez-vous, Amazone aux yeux de ciel, ce fut le sujet
de ma première lettre) que les plaisirs ne laissent pas de traces
directes sur la plage que bat sans cesse le tumulte de notre vie
quotidienne. On se souvient qu’il s’est passé en nous quelque chose
d’heureux, mais le souvenir est incapable d’une reviviscence précise.
Des années après et moins encore, le _tempo felice_ n’est plus qu’une
fumée qui fait des dessins dans l’air, et cela inquiète. Mais combien
plus lourde serait cette inquiétude, si nous n’avions pas usé de toutes
les facultés de plaisir mises en nous par la nature! C’est une grande
paix pour la conscience de n’avoir négligé aucune des recherches en cet
ordre et d’avoir toujours répondu avec bonne volonté aux invitations de
la destinée. Et puis, jusqu’à l’avant-dernière heure, il nous reste la
ressource de croire que nous allons enfin rencontrer l’émotion qui ne
meurt pas et dont nous emporterons le frisson dans le néant bienheureux.
Comme j’aime cette expression surannée, décolorée ainsi qu’une vieille
écharpe de soie: «Vider la coupe des plaisirs!» Qu’on l’ait vidée d’un
trait, ou qu’on l’ait vidée goutte à goutte, elle est vidée et quand on
la presse sur ses lèvres, il n’en coule plus rien, sans doute, mais
quelle est la triste folie qui voudrait nous persuader qu’à n’avoir rien
bu nous serions bien mieux désaltérés?
Douce amie, qui m’écoutez, je n’ai jamais pu me résoudre à mépriser un
plaisir, quelle que fût sa nature, et c’est pourquoi j’ai écrit ceci
sans nulle hypocrisie. Je connais la vanité de tout, mais je sais aussi
que ce qui est ou ce qui fut est moins vain que ce qui n’exista jamais.
Puisque notre vie est bornée, puisque nous en connaissons à peu près le
terme, puisque nous ne sommes pas des enfants qu’on dupe avec des mots,
n’ayons honte ni de notre humanité ni de ses merveilleuses faiblesses.
Comme je n’oublie rien de ce que vous dites, je me souviendrai toujours
qu’ayant fait je ne sais quelle allusion à ces gens qui veulent paraître
«au-dessus des faiblesses humaines», vous me corrigeâtes:
«Au-dessous...» La place d’un bel être humain est à leur niveau
exactement. C’est même la gloire des hommes de les avoir compliquées,
multipliées à l’infini. Non, pas encore à l’infini, hélas!