LA VOLONTÉ

Vous êtes de la race des conquérantes, vous, Amazone. Vous ne souffrez

pas que les choses vous résistent, s’opposant à votre volonté de

vaincre, et vous ne supportez pas que l’on vous aime malgré vous. Ou

bien cela vous fait rire, ou bien cela vous irrite. Rien ne vous récrée

comme un sot qui vous fait la cour et rien ne vous fâche comme l’être

impudent qui croit encore à votre amour quand vous n’y croyez plus. Mais

il y a de la tristesse au fond de ce plaisir aussi bien que de cette

mauvaise humeur. Cela m’a touché, moi qui regarde les passions à travers

les vitres, à peu près comme on regarde l’éclipse avec des verres fumés

et une froideur astronomique. Mais vous me connaissez, ce n’est pas près

de vous que je me vanterai d’un état sentimental qui se voudrait encore

plus sûr de lui-même. Enfin, je sais que la volonté n’a joué dans ma vie

qu’un rôle très modéré; à la première rébellion des êtres, j’ai toujours

envoyé promener tous les désirs et je me suis non pas découragé, mais

désintéressé. Mon orgueil s’est toujours mis au-dessus de la révolte,

que je trouve un peu plébéienne. Achille se retirait sous sa tente, je

me retire dans la solitude de mon silence, où j’ai contre l’ennui, même

contre les blessures, d’excellents baumes.

Peut-être penserez-vous que c’est que je n’ai pas rencontré le grand

ennemi, l’ennemi digne d’être vaincu. C’est possible. On ne sait jamais

qui on a rencontré, et on n’est pas juge de la qualité de l’adversaire,

quand on refuse le combat. Mais tout cela n’est que pour dire que, par

moi-même, j’ignore tout du rôle de la volonté en amour. Cela a été pour

moi un moyen de défense, jamais un moyen d’attaque, mais, comme la

fortune, l’amour vient parfaitement vous chercher dans votre lit ou à la

table de vos écritures. Il entre à travers les portes closes et les

persiennes fermées, ainsi que les musiques et que les odeurs. Je n’ai

jamais eu besoin de la volonté active, c’est pour cela que je ne m’en

suis jamais servi: comme dans les contes de fées, les palais sont sortis

du sol, au moment que je les désirais, les palais ou les maisons de

berger, mais pour le sage, c’est la même chose. Depuis que je vous

connais, je sais enfin ce que c’est que la volonté en amour. Vous me

l’avez dit, et je l’aurais appris, pour peu que je vous aie regardée

vivre.

C’est notre plus grande querelle ou plutôt notre sujet le plus vif de

conversation.

Vous êtes belle toujours, mais plus que jamais quand vous vous défendez

contre la fatalité, que moi, d’un nom plus modeste, j’appelle le hasard.

Vous voulez créer tout, de vos propres mains, autour de vous-même, et

n’y permettre de fleurir qu’aux fleurs de votre élection. Choisir un

être entre tous que l’on croit ou que l’on veut connaître, parce qu’il a

montré, en d’autres domaines, qu’il en vaut la peine, et aller à lui

franchement et s’imposer à son cœur et faire que cet amour grandisse et

vous enveloppe de l’ombre évoquée par vous-même; cela sans coquetteries,

sans petits moyens, sans stratégies à la Stendhal, n’est-ce pas une

œuvre magique? Quelle confiance en soi cela suppose et quelles forces

sagement et lointainement mesurées! Ne pas se soucier de l’état présent

de sa propre sensibilité ni de la sensibilité de l’être que l’on attire

à soi, parce qu’on a la certitude que tout se transformera selon le gré

de la volonté, au moment que l’on a choisi, et réussir ainsi qu’on se

l’était juré, c’est ce que je crois possible pour vous et impossible

pour moi, mais c’est aussi ce que j’admire. Ma foi, si j’étais plus

jeune, j’essaierais de me dresser selon votre méthode et, avec elle, de

tenter quelque expérience. Mais que j’aurais à revenir de loin, moi qui

me laisse si mal convaincre de la véracité des sentiments dont je puis

être l’objet! Je trouve aussi naturel de résister à la sympathie que d’y

céder, et je n’ai jamais été étonné qu’un être ne répondît à ma

tendresse que par l’indifférence ou, ce qui est pire, par la politesse.

C’est que je respecte dans les autres êtres la liberté qui m’est plus

chère que tout, et que je me suis toujours fait un scrupule d’y

attenter. Et comme je me comporte envers autrui, j’admets qu’autrui se

comporte envers moi.

Pourtant la sympathie est une douce chose et je comprends que l’on tende

sa volonté pour la conquérir. Heureux qui est aimé et plus encore celui

qui aime avec ingénuité. Il ne raisonne pas, il aime; il ne se demande

pas s’il y a des obstacles, il ne les recherche ni ne les évite, il

aime. C’est à peine s’il est inquiet qu’on réponde à sa sympathie; il ne

soupçonne pas qu’on puisse le repousser, il aime avec ingénuité. Il

n’est pas donné à tout le monde d’être ingénu et il est possible que

l’amour raisonné et volontaire apporte des bonheurs plus grands et plus

sensibles à la conscience, des bonheurs plus orgueilleux enfin. Mais

n’est-on pas porté, à force de se plaire en ces jeux de la volonté, à

mépriser les pauvres amours qui sont venues humblement à vous et qui

vous regardent comme des chiens aux yeux doux, et demandent une caresse

et la permission de garder un instant la tête sur vos genoux? Avouez que

c’est une grande tristesse d’être obligé de les repousser. C’est de cela

que je voulais vous entretenir d’abord, mais les idées se pressent et

s’enchevêtrent si rapidement qu’on ne trouve plus dans la foule celle

dont on voulait esquisser les traits. J’ai toujours envie de prendre

parti (même si c’était à mon détriment, je le ferais peut-être encore)

pour les amours dédaignées. C’est que je me mets très bien, et sans nul

effort d’imagination, à la place de l’être aimant qui se croit aimé et

qui n’est que toléré. Quand je n’avais pas assez des souffrances réelles

de la vie, je m’en créais d’imaginaires auxquelles je donnais cette

forme-là. Mais le désir vain de la joie prend la place de ces

imaginations mauvaises, à mesure que la vie s’avance et tend vers son

néant nécessaire. La torture volontaire est peut-être un grand signe de

force et de vitalité. Tant qu’on y trouve un bonheur profond, quoique

stérile et passager, on n’a pas à désespérer de soi-même, on ne craint

pas les attaques traîtresses de la réalité.

Peu d’êtres, je pense, sont capables de se soumettre à un tel régime

sentimental, pour fortifiant qu’il soit, et la plupart, faits seulement

pour les rêves de douceur, se trouvent atterrés quand la joie où ils

tendent naturellement fond sous leurs yeux comme neige au soleil. J’ai

pitié d’eux, et vous aussi, cruelle Amazone, à moins qu’ils ne soient

vraiment trop ridicules, si l’on peut dire qu’un sentiment soit jamais

ridicule. Le ridicule vient de l’esprit, c’est pourquoi le cœur y

échappe toujours, quand il est le cœur tout seul, sans prétentions

littéraires. Le malheur est que les sentiments simples ne savent pas

s’exprimer simplement.

J’aime à considérer une femme indifférente parmi les désirs aux

attitudes sentimentales, et qui répond avec une politesse froide ou

souriante (cela dépend des natures) à ces désirs qui l’interrogent.

Sourire ou froideur ne sont rien. Les yeux seuls parlent et ne parlent

qu’aux yeux choisis, s’ils sont là. L’homme est toujours flatté du

sourire, il se croit celui dont on attend le bonheur. La femme qui aime

ne se prête au jeu qu’à titre de comédienne et pour mieux garder

l’intégrité de sa personne. Aussi le monde n’est nullement dangereux

pour les amours qui commencent et c’est là que se voit bien la bêtise

des hommes de toujours se laisser attirer par la femme qui vient

d’accueillir un amant, au lieu de comprendre que, de tous les moments,

c’est le plus mauvais qui soit pour eux. Il faut que l’amour soit

égoïste, il faut qu’il soit méchant pour tout ce qui voudrait le

détourner de soi-même; c’est sa fatalité. Pourquoi serions-nous affligés

de ce qui est fatal, de ce qui tient à l’essence même des choses?

Et je n’ai à peu près rien dit de ce que je voulais dire. J’ai causé

avec vous, voilà tout. Le plaisir que j’y ai pris sera mon excuse. Si je

n’écrivais pas pour vous, est-ce que j’écrirais encore?

Lettres à l'Amazone · 第 28 / 97 题