«L’absence est le plus grand des maux.» Bien, mais la présence, la
présence continuelle? Qu’en pensez-vous, mon amie? Je crois, pour moi,
que la présence appelle l’absence et que l’absence réclame la présence.
Nous ne pouvons supporter aucun état définitif, même celui qui réalise
la plénitude de nos désirs. Je parle pour ceux qui ont quelque
personnalité, qui ont une vie propre, dont les activités se prolongent
de tous les côtés à la fois et qui ne se donnent jamais si bien qu’ils
ne réservent une partie d’eux-mêmes pour leur jouissance égoïste.
Ceux-là s’accommodent d’un partage égal ou même inégal entre la présence
et l’absence, ayant d’ailleurs mille moyens de substituer l’un à l’autre
ces deux états contradictoires. L’absence a des complaisances pour la
pensée. Elle donne aux images chères l’attitude et la couleur qui sont
le mieux faites pour lui plaire, elle les recrée et les façonne
librement à son plaisir, ce qui lui concède sur elles un pouvoir presque
absolu, dont la présence souvent contrarie l’exercice. L’absence
entretient l’espérance, avive le désir et souvent le fait naître, par
l’esprit de contradiction qui nous pousse à nous attacher à un dessein
que nous négligions quand il était en nos mains.
Vous vous souvenez du joli tour que La Rochefoucauld a donné à une idée
analogue? «L’absence diminue les médiocres passions et augmente les
grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu.» Mais je ne
m’occupe pas des grandes passions. Il y a pour les sentiments échevelés
une psychologie spéciale où tout est contradiction. Je pense plutôt aux
attachements profonds qui se connaissent et qui se raisonnent. Ceci vous
plaira, mon amie, car vous êtes si volontaire que vous mettez encore de
la volonté dans la plus involontaire (en apparence, pour ne pas vous
désobliger) des affections. Plus il y a de volonté dans l’amour, moins
le vent de l’absence peut l’éteindre, mais s’il n’était qu’inclination
de hasard et de rencontre, comment résisterait-il à un souffle brusque?
Je laisse donc de côté les caprices dont le charme est la fragilité
même: un caprice qui ne se briserait pas entre les doigts ou qui ne se
fanerait pas d’avoir été touché et respiré n’aurait plus la grâce d’un
caprice ou d’une fleur. Revenons donc à ces sentiments qui, pour n’être
pas de «grandes passions», n’en ont que des racines plus profondes et
plus riches. Elles supportent donc l’absence et même peuvent y prospérer
à cause de leurs réserves de vitalité. Cependant, qu’appelle-t-on
absence? Est-ce huit jours, un mois, une saison, ou davantage encore?
Quel est ce vent dont parle La Rochefoucauld? Est-ce un ouragan on une
brise un peu vive? L’ouragan emporterait le feu avec les bougies. Non,
c’est bien le simple courant d’air, mais qui entre soudain par la
fenêtre. Il faut savoir mesurer l’absence et se souvenir que les jeux de
l’imagination sont d’autant moins durables qu’ils sont plus intenses et
que le cœur, après s’y être complu, les délaisse et s’habitue à son
délaissement. L’absence à laquelle on s’est habitué demande beaucoup de
présence pour être vaincue. C’est surtout avec les êtres qui ont le goût
profond de la liberté, qu’il faut craindre les effets prolongés de
l’absence, car la liberté n’est guère que la licence qu’on se donne ou
qu’on se reconnaît de céder à toutes les curiosités.
L’absence met d’abord une sorte de désarroi dans l’esprit de celui qui
reste et qui vérifie bientôt la parole du poète: «Un seul être vous
manque et tout est dépeuplé.» Les rues n’ont plus leur aspect accoutumé;
l’air a une autre couleur, les passants s’en vont en fantômes; les
petites habitudes de la vie deviennent plus mécaniques et perdent de
leur agrément; les pensées se coordonnent mal, s’entassent dans l’esprit
et s’y livrent à des jeux obscurs et contradictoires. Alors naissent les
doutes, où l’on se complaît afin de souffrir. Quand cela devient
intolérable, une réaction se produit, plus ou moins lente, qui rend peu
à peu aux choses leurs tons accoutumés, si bien qu’au bout d’un certain
temps on se trouve établi dans l’absence avec une certaine aisance dont
on a honte, mais dont on a toujours la tentation de profiter.
Il faut faire intervenir, cependant, les lettres que l’on reçoit. Des
êtres sont presque plus sensibles aux témoignages écrits qu’à tous les
autres. Nous vivons beaucoup par l’écriture. Un commerce tendre sans
lettres ne se comprend pas, et seuls les êtres d’âme courte sont étonnés
que des amants se soient vus quotidiennement et aient quand même senti
le besoin de s’écrire tous les jours. C’est que les pensées suggérées
par le contact d’un être que l’on aime diffèrent beaucoup de celles qui
viennent dès qu’on s’est éloigné de lui. Cela fait deux vies qui s’en
vont parallèles, avec chacune leur valeur propre. Si l’une est l’amour,
l’autre en est l’expression, et l’expression d’un sentiment nous touche
plus encore peut-être que le sentiment lui-même. Les lettres que l’on
reçoit (et même celles que l’on écrit, par l’occupation passionnée
qu’elles vous donnent) peuvent donc modifier beaucoup l’évolution de
l’absence. Fréquentes et presque régulières, elles en détruisent les
effets et font même goûter des joies particulières, surtout aux timides
qui ne trouvent que dans le silence toute leur présence d’esprit. On
voit beaucoup de l’âme dans les lettres rapides et comme versées sur le
papier, mais on ne voit pas les yeux par où elle se dévoile le plus
ingénuement, car les lettres sont aveugles et il manque toujours quelque
chose à leur sourire. Les meilleures sont celles qui arrivent le matin,
au premier courrier. Elles facilitent la vie pour toute la journée. Il
m’est arrivé d’emporter sur moi, même après l’avoir lue, une lettre
particulièrement aimée et d’y puiser une singulière force, comme font
les dévots dans un talisman, car l’amour réinvente quotidiennement les
vieilles pratiques religieuses, que la religion lui emprunta une fois
pour toutes et qu’elle croit avoir accaparées. C’est que l’amour vit de
représentations autant que de réalités, et de croyances bien plus encore
que de certitudes. Il n’est que selon l’idée que l’on s’en fait, et
cette idée varie peu chez le même être selon les êtres sur lesquels il
bâtit sa création. Cela veut dire qu’on aime toujours le même être, sous
des masques différents, parce que les représentations ne sont jamais que
la projection de soi-même dans le champ de l’imagination. Mais comme
ceci n’a plus que des rapports lointains avec l’idée d’absence, j’en
remets la suite et le commentaire à une prochaine lettre. N’êtes-vous
pas disposée à voir dans l’amour un délicieux égoïsme? Il faut être
égoïste et en être fier. Cela seul donne vraiment du prix à la tendresse
que l’on dispense et à celle que l’on agrée. On a mieux conscience des
sacrifices que l’on fait, et cela augmente la valeur de ceux que l’on
vous fait.
Hélas! Et la neige tombe! Ceux qui sont absents vont-ils revenir?
L’égoïsme le demande, mais il sent sa cruauté et se replonge en
lui-même.