MYSTICISME

Vous en souvenez-vous, mon amie? Nous étions d’accord l’autre soir,

pendant qu’un éclairage singulier vous permettait de lire et de

critiquer ma dernière Lettre, sur ceci que l’amour, avec tout le cortège

des sentiments qui s’appuient sur lui et participent à son exaltation,

est une religion et la seule que puisse avouer, la seule où puisse se

plaire un être délicat. J’entends l’amour humain sous toutes ses formes,

même et d’abord peut-être celles que les imbéciles appellent grossières

ou anormales, les formes sensuelles, les formes mystiques, qui ne sont

pas loin l’une de l’autre, toutes les sympathies profondes jalousement

exclusives, toute tendance, quelle que soit son nom, qui fait qu’on a la

sensation et le désir de vivre en un autre être, à peu près autant qu’en

soi-même, ou parfois davantage. Ceux qui ont cherché l’essence de la

religion et qui ont voulu la définir en quelques mots ont trouvé qu’elle

impliquait un sentiment de dépendance à l’égard d’une volonté inconnue

répandue dans l’univers, d’une volonté que l’homme cherche à deviner, ce

qui l’incline à toutes sortes de pratiques mystérieuses, rituelles ou

spontanées, dans le but d’y conformer sa vie. A peu de chose près, et en

jouant un peu sur les mots, il est vrai, cette définition s’applique

très bien à l’amour, où le spontané ne se mêle au rituel que dans

certaines proportions et n’en est jamais que le complément. M. Salomon

Reinach donne de la religion une définition toute différente: «Un

ensemble de scrupules qui met obstacle au libre exercice de nos

facultés.» Mais je ne crois pas que les scrupules soient primordiaux,

ils rentrent dans les rites, c’est-à-dire dans les moyens. Il a trop

pensé à l’anecdote du paradis terrestre, ainsi qu’à toutes les défenses

par lesquelles les êtres vénérés exercent leur pouvoir sur les faibles

hommes. Les scrupules ne sont venus qu’après la croyance aux dieux, dont

l’existence est nécessaire pour les soutenir. Sa définition est plutôt

celle des religions organisées que celle du sentiment religieux, à quoi

nous voulons rattacher l’amour.

Je sais bien qu’on ne fera jamais comprendre à la masse des hommes qu’il

n’y a pas de différence essentielle entre la prière à un Dieu invisible

et la prière à un être humain que l’on voit, que l’on touche, dont on

attend des satisfactions précises, mais je ne me soucie de convaincre

que ceux qui participent déjà obscurément à de telles idées. Il n’est

pas certain d’abord que la prière de l’amant à l’amante demande

uniquement des choses précises. Elle demande aussi le bonheur,

c’est-à-dire l’infini. Rien n’est moins précis. On ne demande pas autre

chose à Dieu et son rôle, dont il s’acquitte assez mal, est de donner à

ses dévots ce bonheur infini que seul il détient. S’il y a une

supériorité, elle est en faveur de l’amant dont la prière est moins

chimérique, parce qu’il n’a la prétention que de se servir de ses sens

pour communiquer avec d’autres sens, tandis que l’homme pieux les tend

sur le néant, s’efforce de bander sur l’absence du violon la corde qu’il

prétend faire vibrer. Mais ce ne sont là que des formes primitives,

également décevantes, par l’énormité de leurs requêtes, de l’amour ou de

la religion. Si, dans la religion, le cœur est condamné à la prière

éternelle, au désir éternel, c’est que ni prière ni désir n’ont d’objet

sensible, mais qu’est-ce que deux êtres qui s’aiment peuvent se demander

l’un à l’autre qui ne soit déjà accompli dans leurs volontés? La prière

en amour est un sacrilège. Elle supposerait l’inexistence même de

l’amour, qui n’est pas s’il y a disparité dans le désir. Mais nous

montons peut-être un peu haut? J’aime cette région où le sentiment

devient raison et la raison sentiment, mais j’aime aussi la clarté qui

ne se rencontre guère dans l’abstraction.

L’amour répond à ce besoin d’avoir un être qui s’occupe de nous, et pour

lequel on est quelque chose d’incomparable et surtout qui accepte nos

adorations, auquel nous pouvons reporter toutes nos pensées. J’ai vu un

amour qui dura de longues années et dans lequel les amants eurent

toujours une vénération corporelle et un respect étonné l’un pour

l’autre. Jamais ils ne se quittèrent, et ils se voyaient tous les jours,

sans se baiser mutuellement la main. Quelle religion se serait

superposée à celle-là? De quelle utilité aurait été à ces êtres un culte

rituel? Ils auraient été incapables de le comprendre, étant eux-mêmes

semblables à des dieux, à la fois, et à des fidèles, portant en soi

toutes les valeurs religieuses et réalisant toutes les extases. Cette

notion du divin, sur laquelle argumentent les philosophes mystiques, ils

l’auraient créée, au-dessus de toutes les philosophies, s’ils avaient

été des êtres à métaphysique. On a dit que les animaux cultivés (ceux

qui vivent dans notre intimité) avaient sur nous la supériorité de voir,

d’entendre et de toucher leurs dieux, qui sont les hommes, et on a vu,

dans leur conduite à notre égard, l’origine même du sentiment religieux.

A chaque instant, ils nous demandent des miracles et ces miracles

s’accomplissent parfois. Quand des oiseaux volent dans le ciel de mes

fenêtres, mon chat supplie ma Toute-Puissance de les arrêter, qu’il

puisse les abattre d’un coup de patte. Il y eut pendant quelque temps

une cage suspendue à une fenêtre voisine; que de fois ne vint-il pas me

demander de la mettre à sa portée. Évidemment, dans son esprit de chat,

je n’avais qu’un geste à faire, pas même, je n’avais qu’à vouloir. Je

n’ai pas accompli ces miracles, mais j’en fais quotidiennement d’autres,

auxquels il est très sensible: quand il a faim, il me le dit et je lui

fais apporter à manger. C’est bien là une ébauche de religion, réduite à

ses éléments magiques les plus simples, mais aussi les plus essentiels,

et dans laquelle l’être communique directement avec le dispensateur de

tous les biens. La position des amants ressemble assez à celle-là.

Chacun d’eux tient entre ses bras son dieu et le créateur de sa joie.

Point n’est besoin pour eux, êtres privilégiés, d’imaginer l’être

suprême dont ils dépendent et qui a tout pouvoir sur leur bonheur, même

sur leur vie. Ils le sentent autour d’eux, sur eux, en eux, dans une

communion précise et pourtant infinie, physique et cependant irréelle.

Loin que l’amour soit une imitation des mouvements religieux, c’est lui

qui a servi de modèle à toutes les religions à mysticisme et qui en est

le prototype.

La religion est son plagiaire et son succédané. Voyez avec quelle

facilité, à l’amour humain devenu impossible, succède l’amour divin, qui

n’en semble que la transformation naturelle. Dieu, dans le cœur des

femmes, remplace l’amant si naturellement! Voyez comme l’amour

spiritualisé des mystiques demeure empreint de ses origines matérielles.

Il n’est peut-être pas une phrase dans tous leurs discours qui ne

s’applique également bien à Dieu ou aux hommes. Sainte Thérèse et les

autres emploient une langue si équivoque qu’on y sent courir parfois

comme un frisson de spasmes! Qu’est-ce autre chose que l’anéantissement

en Dieu? Quand Bossuet veut justifier la communion et le dogme de la

présence réelle dans l’eucharistie et dans chacune des hosties que

s’assimile le fidèle, il prend pour garant l’amour humain et ses

magnifiques frénésies: «Dans le transport de l’amour humain, dit-il, qui

ne sait qu’on se mange, qu’on se dévore, qu’on voudrait s’incorporer en

toutes manières et enlever jusqu’avec les dents ce qu’on aime, pour s’en

nourrir, pour s’y unir, pour en vivre.» Et voilà pourquoi il faut

remercier Dieu de s’être donné à nous en pâture dans la sainte

communion. Mais combien plus sainte et plus originale et plus savoureuse

les amants trouveront-ils la communion qui ne se pratique pas sous des

espèces chimériques, mais dans la belle réalité des mutuels repas

d’amour.

J’avoue que la religion, sévère imitation des pratiques de l’amour

humain, peut avoir des charmes pour les vieillards, les malades, les

infirmes auxquels elle peut donner je ne sais quelle apparence, je ne

sais quels ressouvenirs. La religion est l’hôpital de l’amour. Vue

ainsi, j’apprécie son rôle philanthropique, quoique je trouve aussi plus

digne, quand on ne peut plus aimer, de s’enfermer en soi-même que de

courir vénérer des simulacres. Don Juan mourut dévot et, comme on dit,

«en odeur de sainteté». Ah! comme j’aimerais que lui fût revenu aux

sens, à l’heure dernière, le bouquet des odeurs féminines qu’il avait si

âprement respirées! Quoique je vous aime, Amazone, je n’aime pas don

Juan.

Lettres à l'Amazone · 第 24 / 97 题