L’AMOUR NU

Comme vous n’ignorez pas que j’ai autrefois essayé de dissocier les

idées, vous m’avez demandé, mon amie, si je ne pouvais pas aussi

dissocier les sentiments. J’y ai pensé bien souvent et j’ai longtemps

été arrêté par le préjugé qui considère les sentiments comme des

phénomènes irréductibles. L’amour, par exemple, est l’amour. On aime ou

on n’aime pas. L’amour, dès qu’il est, veut réaliser sa fin. S’il n’y

songe pas, c’est qu’il n’est pas l’amour, etc. Cela m’embarrassait

beaucoup. A force d’y réfléchir, cependant, je me suis demandé si

l’amour, puisque nous prenons l’amour, qui est le sentiment-type,

quoique un dans son essence, n’avait pas des manifestations tellement

multiples et tellement contradictoires qu’on pouvait pratiquement, dans

nos civilisations compliquées, les seules qui nous intéressent, parce

que nous y participons avec délices, sinon avec fougue, faire

abstraction de son unité d’origine. Relisez ma phrase, qui est un peu

surchargée, vous verrez que je veux dire que le philosophe doit

considérer l’amour sous la même lumière que les hommes au milieu

desquels il vit et ne pas plus se nourrir d’abstractions que ces hommes

eux-mêmes.

Or, pour le commun des hommes, il y a évidemment plusieurs sortes

d’amour qu’il ne confond jamais et entre lesquelles même il fait des

distinctions beaucoup plus essentielles qu’elles ne le sont en réalité.

Ce n’est qu’un premier stade. Une analyse clairvoyante nous permet

d’aller beaucoup plus loin et de diversifier, jusqu’à l’infini, la

notion d’amour, sans pourtant perdre de vue son unité primordiale.

En nous et autour de nous, je cherche l’amour nu et je ne le trouve

qu’associé à un sentiment étranger qui est son parasite, mais aussi son

excitant, qui le nourrit, l’entretient et l’exalte. L’amour nu doit être

extrêmement rare. Il finit tragiquement, ayant toutes ses racines dans

la nature et aucune dans la société, qui ne lui est d’aucun secours. Les

faits-divers parfois contiennent la brève aventure de l’amour nu, de

l’amour à l’état pur. Schopenhauer lisait les faits-divers. Cela lui a

permis de comprendre le tragique de la vie. Racine a travaillé sur les

faits-divers de l’histoire.

L’amour nu n’a pas de place dans la civilisation, où il est absurde, et

dans la nature même, où il travaille à sa propre destruction, il n’a

qu’une place momentanée. Au fond, ce n’est peut-être qu’une occupation

de l’esprit, une rêverie de poète chimérique. Ne nous en occupons pas

davantage. Il n’a d’autre but que lui-même. C’est proprement une

aberration. En somme, l’amour est comme le radium, il ne nous est connu

que dans l’union qu’il forme avec ses composés. On le suppose. On ne l’a

jamais vu.

Dans la société, l’amour est toujours lié à un autre sentiment, qui le

supporte ou l’enclave, le fait valoir, en le maintenant, comme le chaton

de la bague serre une pierre précieuse. Il est le diamant, l’émeraude ou

la perle de l’intérêt, des convenances sociales, de la curiosité, de

l’ambition. Les femmes s’éprennent de la célébrité. Du clown au

philosophe, tout ce qui est extraordinaire peut faire naître l’amour

chez ces êtres qui étonneront toujours leurs mâles. La gaîté les séduit,

et l’éloquence, ou seulement l’abondance des paroles. Le More s’est fait

aimer de Desdémone en lui racontant ses prouesses. Les femmes, pourtant

bien plus près de la nature que l’homme et qui, engagées dans le

sentier, vont bien plus fatalement au but, se déterminent rarement à

l’amour pour des motifs qui le concernent directement. Chez elles,

l’émotion fondamentale est mise en mouvement par une autre émotion qui

ne semble avoir aucun rapport avec l’amour même.

Mais ce qui déclenche le plus souvent l’amour, chez l’un comme chez

l’autre sexe, c’est la convenance sociale. Nous ne connaissons guère que

cet amour-là, l’amour de convenance, et je ne parle pas du mariage, mais

de l’amour des amants. De là ce fait qui a été toujours observé, que les

liaisons illégitimes ne diffèrent pas beaucoup des autres, dont elles

prennent très vite l’allure, les manies, les prérogatives même. _La

Parisienne_, de Becque, illustre cela très bien et mieux encore

l’histoire anecdotique du XVIIIe siècle. Les liaisons reposent sur la

convenance plus encore que le mariage, où elle n’est souvent qu’une

apparence. Plus les amants ont d’expérience, et ils en ont toujours plus

que les couples d’époux, plus leurs amours seront basées sur la

convenance et moins l’inattendu y prend de part. De sorte que s’il y a

encore quelques mariages romanesques, il n’y a presque pas de liaisons

romanesques.

Les grandes inégalités de notre état social restreignent beaucoup pour

les femmes le choix de leurs amants. Il leur est imposé par le milieu où

elles vivent et dont presque jamais elles n’osent sortir. Les

convenances qui les emprisonnent seront aussi celles qui disposeront de

leur main gauche comme elles ont disposé de leur main droite. Elles ne

s’échappent à demi de la médiocrité du mariage que pour tomber dans la

médiocrité, plus étroite encore, quelquefois, de la liaison de

convenance et, courant après l’amour, elles ne l’atteindront jamais. Les

hommes ont une certaine tendance à sortir de leur monde, surtout au

cours de leur jeunesse, mais c’est pour tomber régulièrement dans le

cercle des courtisanes, où ils demeurent souvent prisonniers, et l’amour

aussi leur échappe, mais ils s’en soucient peu et même le redoutent.

Vous voyez que si l’amour ne peut guère être dissocié véritablement, on

peut du moins entrevoir quels sont les sentiments, les émotions, les

tendances avec lesquels on le rencontre le plus souvent et sans lesquels

il ne pourrait vivre. L’état de l’atmosphère civilisée ne convient pas à

son développement isolé. Pour vivre, il est obligé d’entrer dans des

combinaisons, où, d’ailleurs, il est quelquefois étouffé. Je n’en ai

nommé que quelques-unes, et vous me reprocheriez, si je ne l’indiquais

pas, d’avoir oublié la vanité, qui lui sert encore très souvent de

compagnon, et l’amour-propre, qui entre peut-être dans tous les mélanges

où il s’amalgame et où il distille en secret le venin futur de la

jalousie.

Vous ne vous êtes peut-être jamais demandé pourquoi tant de bons esprits

ont échoué à écrire sur l’amour ou n’ont réussi que de très petites

parties de leur sujet? C’est qu’il est immense, et d’une variété telle

que l’esprit ne peut l’embrasser. L’amour se gonfle de toutes les

émotions humaines, physiques, intellectuelles, sentimentales, et à

chaque combinaison nouvelle, il fait figure d’être nouveau. Un amour né

de la curiosité ne se comporte pas comme s’il était né de l’ambition, de

l’intérêt ou de la volupté. Il y aurait encore, en toutes ses variétés

primordiales, des nuances à étudier séparément, dont l’ensemble ferait

un traité fastidieux. On s’y perdrait, comme on se perd dans la vie, et

rien ne serait moins utile. On peut décrire l’amour chez les animaux, y

compris l’homme considéré comme l’un d’eux, mais on ne peut pas décrire,

autrement qu’en esquisses romanesques, l’amour humain. Il est possible

de le montrer clairement en ses parties où il est commun à toute la

nature; on ne peut dire clairement en quoi il est différent. On peut

l’étudier systématiquement comme instinct, non comme sentiment.

L’amour nu, mais est-ce déjà l’amour? ne peut se rencontrer que chez les

animaux, là seulement où il n’y a pas de préoccupations étrangères à son

but. Ce n’est pas possible chez l’homme, du moins l’homme civilisé, où

il s’est agrégé trop de sensations, de sentiments, d’états

psychologiques qu’il incorpore à son essence. L’homme a trop

d’imagination pour se satisfaire d’une émotion nue.

J’ai peur de n’avoir pas été clair, ayant voulu trop condenser ma

pensée. Ne croyez pas que je réclame l’amour nu. Pas plus que vous, je

ne saurais que faire d’un amour qui ne serait pas multiplié et

sensibilisé par toutes les émotions intellectuelles, qui ne serait pas

enrichi de tout l’apport mystique de l’inquiétude humaine. Mais vous

m’avez dit tant de choses à ce propos que je remets à plus tard la suite

de nos controverses. Vous verrez, chère Amazone, que cela fera peut-être

un petit traité assez curieux, mais je compte beaucoup sur vous pour

cela, sur votre manière amazonienne de considérer les choses et d’en

renouveler la vision.

Lettres à l'Amazone · 第 22 / 97 题