Je crois bien, mon amie, que jamais un article de revue ne vous amusa
autant que celui où l’on accumula, pour l’édification des frères de la
vertu, les _preuves_ de la chasteté de deux amis couchés dans le même
lit.
O bouche qui ris en songe sur ma bouche
En attendant l’autre rire plus farouche!
Vite éveille-toi. Dis, l’âme est immortelle?
Cela vous amusait, cela vous indignait aussi, car vous aviez
l’impression le long de cette lecture de participer à un morne
blasphème. Avoir sous les yeux tant d’aveux de délire érotique et les
traduire par des soupirs spirituels vous semblait extravagant. Puis,
vous pouvez croire que deux poètes que vous aimez, et l’un plus encore
que l’autre, se soient égarés dans la forêt aux sensualités mystiques et
formidables, mais non que, tels deux imbéciles d’un genre nouveau (il
est vrai), ils soient allés se réfugier dans des chambres d’hôtel
uniquement pour chanter matines et convertir M. Claudel. Pour moi, je
n’ai été, je vous l’avoue, ni très amusé ni très indigné. Je connais
trop la bonne foi familiale de M. Paterne Berrichon. Il croit que la
mémoire de Rimbaud gagnerait beaucoup si on pouvait ranger ce jeune
homme parmi les coquebins de l’unisexualité. Je veux bien qu’il ait
résisté à Verlaine (Elle me résistait, je l’ai assassinée), et je
n’essaierai pas de doser cette résistance et de compter ses
compromissions. Je ne suis pas de la partie, mais que tout cela soit
chaste, ce serait le faire encore pire qu’on ne le rêve.
Chasteté, voilà un mot dont on abuse un peu. Quand deux hommes au cœur
tendre ont l’un pour l’autre une amitié violente et chaste (cela se
voit: il y a eu Montaigne et La Boétie, pour ne citer qu’un exemple
historique), ils ne quittent pas l’un sa famille et l’autre sa femme
pour aller vivre ensemble. L’amitié n’a pas de but qu’elle ne puisse
satisfaire au milieu de la vie sociale. C’est le type des sentiments
stables et permanents. Mais si elle se brise, l’un des amis ne poursuit
jamais l’autre de ses fureurs, comme il arrive aux amants qui trouvent
dans la violence une dernière et vaine possession. Appliqué à l’amour,
le mot chaste n’a aucun sens ou n’en a qu’un conventionnel, que je ne me
charge pas de définir. C’est une épithète qu’on accole à certains noms
estimés, comme celui d’épouse. Il est admis que les épouses sont
toujours chastes, jusqu’à preuve du contraire, comme les jeunes filles,
toujours pures. Mais c’est de la littérature, et de bien mauvais goût.
Dans les opéras, ces épithètes cumulent et on les applique à n’importe
quoi; exemple:
Demeure chaste et pure!
Mais dans l’amour, de tout ordre qu’il soit, quel emploi peut-on faire
du mot chaste qui ne soit suggéré par une impression de repos, par une
attitude? Quand une femme s’endort, la tête sur l’épaule de son amant,
elle est toujours chaste, mais si elle avait songé à l’être au milieu de
ses manifestations, le serait-elle encore? Est-ce avec la main des
amants, est-ce avec la bouche des amants, est-ce avec le rêve des amants
qu’on peut être chaste? La chasteté en amour n’est qu’une espèce
d’avarice, une sorte d’égoïsme. C’est aussi une absurdité. On ne se
retire pas du monde à deux pour être chaste, mais on l’est peut-être
devenu, du moment qu’on aime, parce que le corps que l’on aime prend une
valeur telle qu’on ne peut le qualifier par des mots impudiques.
Allez-vous me pardonner ces divagations? Il est si difficile d’être
raisonnable sur ce sujet, et c’est vous qui m’y avez provoqué! J’y
reviens encore. Qu’est-ce que Verlaine peut bien entendre par la
chasteté de son amour pour Rimbaud? Il avait, malgré son goût de
l’imprécis, un sens juste de la langue française appuyée sur la langue
latine, mais il aimait à prendre les mots selon des nuances nouvelles.
Le sens du mot chaste semble ici évident. Pour Verlaine, les relations
sexuelles deviennent chastes quand elles sont dictées par l’amour et il
ne confond nullement l’amour avec le besoin physique. L’amour, et c’est
précisément ce que je vous expliquais plus haut, est chaste quels que
soient ses gestes. Verlaine les oppose aux gestes de la _machine
obscène_, de la machine qui n’est pas mue par l’amour, quoique ce soient
les mêmes. Le sentiment est très juste, la sensation étant très réelle.
L’amour confère aux gestes qu’il nécessite un pouvoir d’irradiation
qu’ils ne possèdent pas quand ils ne sont mus que par le besoin
physique. C’est la chaleur rayonnante du fer rouge comparée à la chaleur
de la pointe électrique qui meurt où elle est née. L’intensité de la
sensation (rappelez-vous le baiser de l’épigramme grecque, le baiser qui
arrache les ongles) donne à ce sensuel étonné l’impression qu’une telle
volupté est chaste. Cette intensité l’éblouit, l’enlace, le pénètre,
l’éternise. Et quelque chose de tant d’émotion physique a passé dans la
poésie surgie au souvenir de cet amour, qui ne se retrouve pas dans
l’autre poésie de Verlaine.
Je m’explique mal une telle passion, pareil en cela au commun des hommes
qui n’y voit qu’aberration. Mais que d’aberrations dans nos prétendues
normes! La géométrie elle-même peut devenir sentiment, disait Pascal.
L’intelligence elle-même suggère des passions physiques. Nous ne sommes
pas extrêmement choqués du goût d’un Platon pour la beauté d’un
Alcibiade. Apprenons à ne pas l’être du goût d’un Verlaine par l’esprit
de feu d’un Rimbaud. Des objets dissemblables produisant des effets
pareils, cela est commun dans la nature; ceux-là le savent qui ont
l’habitude de regarder autour d’eux avec soin et de ne pas se laisser
prendre aux apparences. Et n’est-ce pas heureux pour les hommes que la
beauté ne soit pas l’unique cause de l’amour, et pour beaucoup de femmes
aussi? Tous les dons peuvent remplacer celui-là et la mélancolie qui
luit tristement, comme de l’eau dans des yeux usés, a pu allumer bien
des flammes au cœur compatissant des belles femmes. Desdémone aima le
More et l’aimait encore en mourant de ses mains. L’amour, comme
l’esprit, souffle où il veut et, là où il a soufflé, il tend à se
réaliser corporellement, puisque les attractions sont physiques,
c’est-à-dire corporelles.
Soyez louée par moi, âme royale, d’avoir voulu que je réfléchisse sur le
mystère des sympathies défendues et des baisers prohibés. Je l’ai fait
avec la froideur et avec le détachement d’un physicien ou d’un pur
esprit. Quand mon sentiment ne comprend pas, je m’en rapporte à mon
intelligence, mais elle s’exprime un peu gauchement dans cette
psychologie nouvelle, vous lui serez indulgente; je sais que cela vous
sera facile. Pour moi, si je pouvais aimer encore, et tout amazonienne
que vous êtes, je mettrais facilement d’accord les normes de la vie et
les inquiétudes de mon sentiment, en vous élisant par-dessus tout ce qui
existe. Mais j’ai peur de vos flèches et je dresse mon bouclier, qui est
le silence.