LES DEUX SEXES

Avez-vous lu beaucoup de livres sur l’amour, mon amie? Je ne le crois

pas. Avez-vous même lu les plus fameux ou les plus récents? Je ne vous

entendis jamais y puiser le moindre aphorisme, y faire la moindre

allusion. Vous avez mis vos soins à vivre et non à lire. C’est une

grande supériorité sur ceux qui, ayant prétendu cumuler les deux

occupations, n’ont très bien rempli ni l’une ni l’autre. Il y en a

pourtant quelques-uns qui ont eu la double ambition de vouloir vivre et

de vouloir apprendre ce que les hommes avaient pensé de la vie. Cela n’a

aucun rapport, je le sais bien, mais les livres sont la première porte

que la jeunesse trouve ouverte devant elle, elle s’y jette et cela lui

crée des habitudes qui ne sont pas sans agrément, surtout quand on a

l’esprit de contradiction un peu développé.

Vous pensez bien que c’est pour moi que je dis cela, et pour vous

expliquer la formation de mon caractère et mon goût pour la solitude

qui, si profond qu’il soit, se veut tout de même à de certaines heures

un compagnon de silence. On s’épargne le bruit de la voix humaine et on

entend tout de même la pensée qu’elle charrie quelquefois. Puis la vie

est si longue, si longue quand on ne fait que ce qui est nécessaire ou

que ce qui est agréable! La lecture, voyez-vous, est une manie comme une

autre et qui a cela de bon qu’elle s’exerce par tous les temps, par

toutes les saisons, qu’elle est compatible avec presque tous les états

corporels et avec presque tous les états d’âme. Montesquieu, homme

d’esprit, mais de trop d’esprit, disait qu’il n’avait jamais éprouvé un

chagrin qu’une heure de lecture n’eût dissipé. Je trouve au contraire,

et c’est encore un de ses mérites, qu’elle renforce la douleur, la

prolonge, et la simplifie, en lui communiquant ce caractère de profonde

mélancolie par quoi elle devient une compagne digne de nous. Qui

voudrait donc se séparer d’une si bonne douleur et consentirait à la

voir se dissiper comme une fumée? La lecture, qui a sur la douleur cet

effet durable, n’en a aucun sur la fugitive joie; la joie se suffit à

elle-même. Mais un livre ou un écrit, quel soit-il, n’est bien goûté que

dans ces états de parfaite liberté où nous sommes prêts à recevoir

toutes les impressions de l’extérieur à mesure qu’elles pleuvent sur

notre être indifférent.

Je ne parle pas de la lecture occasionnelle, de la lecture par

curiosité, par ennui. Parfois, les jours de pluie, on se met à l’abri

sous un livre, comme, à la promenade, sous un arbre. Pour cela on prend

le premier venu, celui qui s’offre à la main. Mais ce n’est plus la

lecture choisie et voulue, celle qui devient manie, celle qui devient

passion, celle à qui l’on sacrifie tout et que pourtant on n’arrive

jamais à rassasier. L’ai-je connue, cette passion? Oui, avec quelques

autres, et j’ai trouvé qu’elle leur ressemblait beaucoup. Il s’agit

toujours de satisfaire un appétit. Je l’ai dit autrefois et n’y

ajouterai qu’un terme en vous le rapportant: «Lire pour lire, apprendre

pour apprendre, cela n’est pas supérieur à manger pour manger.» Vous me

saurez peut-être gré de ne pas ranger les facultés de l’âme dans les

régions hautes et les facultés corporelles dans les régions basses. Il y

a encore des gens qui rougissent d’avoir un corps. Ah! comme on sent

bien que notre civilisation a des origines spirituelles! Elle nous est

tombée du ciel sur les épaules comme un manteau magique. C’est une

féerie à laquelle il ne m’est plus possible de participer.

Mais ce n’est pas de cela que je voulais vous écrire. C’était bien plus

élémentaire. J’allais vous faire remarquer le plaisir, de contradiction

et de critique, peut-être, que vous prendriez à entrevoir parfois les

recueils de pensées sur l’amour. C’est une matière qui ne saurait vous

déplaire, même si vous étiez agacée de la prétention des philosophes à

connaître votre cœur, à l’avoir jaugé, comme un bateau, à l’avoir

habité, dirait-on pas? à avoir estimé ce qu’il peut contenir

d’illusions, de désirs, de chimères, de larmes. Pour ma part, je n’ai

jamais été entièrement d’accord avec aucun de ces penseurs érotiques,

mais il n’en est aucun non plus, presque aucun, qui ne m’ait fait

réfléchir sur moi-même et sur mon histoire. C’est-à-dire qu’afin de la

mieux comprendre, je confère avec celle d’un autre homme d’expérience ma

propre physiologie, car les réflexions sur l’amour comme les réflexions

sur la morale sont toujours le produit d’un tempérament. Ériger en lois

ses impressions personnelles, c’est le grand effort d’un homme, s’il est

sincère. S’il ne l’est pas, il compile, ce qui ne trompe que les

novices. Mais parmi ces auteurs qui écrivent sur l’amour avec la

sincérité de l’observateur ou de l’expérimentateur, combien y en a-t-il

qui se soient mis dans l’état d’ingénuité convenable pour cette besogne,

c’est-à-dire qui aient oublié toute littérature? Nous nous repassons,

sur l’amour, un tas d’aphorismes antiques ou scolastiques qui n’ont

d’autre mérite que l’antithèse oratoire qu’ils contiennent et qui sont

nés tous de la vieille opposition des sexes, thème inépuisable de

rhétorique.

En amour, selon les psychologues, si la femme rit, l’homme pleure.

Peut-il en être autrement, et comment alors bâtirait-on selon les règles

le livre attendu? «Chez la femme, dit un des plus fameux et des mieux

pensés, le désir satisfait provoque la reconnaissance. Chez l’homme,

l’antipathie.» Vous voyez le genre. Il est soumis à l’ondulation, comme

le mouvement des vagues, ou au balancement, comme l’escarpolette. Chaque

fois que l’homme descend, la femme monte, et réciproquement. On se

demande même comment ils peuvent bien arriver à se rencontrer.

Évidemment il y a entre les sexes, dans la manière de se comporter en

amour, des différences qui ne sont pas seulement organiques, mais il y a

aussi des ressemblances nées de l’égalité parfaite que met à ce

moment-là, et non à un autre, l’amour entre l’homme et la femme. C’est

quand les différences corporelles acquièrent leur importance la plus

stricte que les dissemblances psychiques perdent de leur acuité au point

de s’unifier même en une ressemblance également ressentie par l’un et

par l’autre. C’est là un mystère plus difficile à pénétrer que celui de

la disparité fondamentale des sexes, de laquelle, avec une pénétration

d’esprit spinozienne, on pourrait assurément inférer des différences de

caractère et de conduite plus graves encore que celles que nous

constatons. La tendance à se ressembler psychiquement est aussi grande

chez de jeunes amants que celle à se ressembler physiquement chez de

vieux époux. Et on en conclurait très bien, si on a le goût des

conclusions, que l’amour apparie les êtres autant par les ressemblances

qu’il crée que par les différences qu’il suppose. Aussi les poètes qui

insistent sur la parité des désirs, des rêveries, des aspirations, ne

sont pas aussi naïfs que le croient les psychologues qui ne portent

leurs vues que sur l’antagonisme qui sépare déjà les amants au moment

même de l’amour.

Sans doute, c’est plus amusant parce que c’est plus anecdotique, mais le

vrai amour, à moins d’accident, n’a pas d’histoire. Ceux dont on parle

ont nom caprice ou passion: ils en sont le jeu ou ils en sont la

maladie. Si on définissait d’abord la couleur et même la nuance de

l’amour dont il va être question, les livres sur ce sujet seraient plus

courts; ils seraient aussi moins confus. Ceux que je connais sont des

manuels de jardinage où l’on traite à la fois et pêle-mêle des tulipes

et des roses, des belles-de-nuit et du jasmin de Virginie. Oui, toutes

ces fleurs ont ceci de commun qu’elles poussent dans la terre, mais pas

autre chose. L’amour est physique, tout amour a une base physique, parce

que la physique seule existe et que l’âme est une invention de la

Sorbonne, mais il se développe selon tant de modes corporels, spirituels

et entremêlés, fougueux ou bien tempérés, qu’il faut des chapitres à

part. Sans cela, les jardiniers eux-mêmes n’y comprennent plus rien.

Lettres à l'Amazone · 第 18 / 97 题