Sors de ton égoïsme, à cette heure première de l’année, cœur desséché
par les étés de la vie, pense avec joie à ce qui n’est pas toi, pense
aux corps qui sont l’honneur du monde, à la pureté des courbes
emmêlées, à la transparence des contours, à la souplesse des
ligatures;
Pense aux femmes belles qui ont des amants, pense à la dignité de leur
chair consacrée par la volupté, pense aux mouvements de leurs doigts
vers le désir qu’elles convoitent, aux sursauts de leur poitrine, aux
tressaillements de leurs nerfs;
Pense à leurs têtes sérieuses et à leurs pieds joyeux, à l’humidité de
leurs lèvres et à l’éclat de leurs yeux, à leurs gestes qui nagent, à
leurs gestes qui s’ouvrent, à leurs bras qui se ferment sur l’amour;
Pense aux femmes belles et ne les désire pas. Élève ton cœur au-dessus
de leur beauté, réjouis-toi qu’elles soient contentes avec leur amant
et si elles perdent haleine sur le chemin, tends-leur charitablement
une main spirituelle;
Pense aux abandonnées, sois le proxénète, l’invisible ami, assemble
les désunis et souffle à leurs oreilles les paroles qui nouent et
renouent les corps; apparie les amants, forme de nouveaux couples,
sois le complice universel;
Pense aux laides aussi, aux mauvaises, à celles qui n’eurent jamais
d’amants, à celles qui rêvent depuis leur adolescence d’un corps
proche pour enchanter leurs mains crispées d’être solitaires, à celles
qui ne sentirent jamais ces regards qui percent la chair comme un
couteau, à celles dont tous les rêves se sont brisés sur un miroir;
Pense à celles qui portent leur peine comme un cancer, avec la pudeur
de la douleur, pense aussi à celles qui pressent avec rage leurs
seins, leurs hanches, jouent d’un cœur sombre avec la chevelure de
leur sexe;
Pense aux timides qui ont peur de leurs désirs, et qui tremblent de
peur autant que de volupté, aux naïves qui ne soupçonnent pas d’autres
plaisirs, aux chastes dont les corps tombent dans le sommeil comme une
belle eau pure glisse entre des rives fleuries;
Pense aussi, je le veux, aux malades que la fièvre leurre, à celles
dont la beauté n’est plus qu’une fleur putrescente, à celles dont la
vie n’est plus qu’une nuit douloureuse, et refais leur rêve du plaisir
perdu, perdu, perdu à tout jamais;
Pense à la peine de vivre pour un cœur sans espoir, pour un corps sans
désir, pour des yeux sans sourire; pense à l’horreur des heures qui
tombent dans le néant des sensations; pense à celles qui font pitié,
mais n’aie pas pitié, pour ne pas augmenter leur détresse;
Pense plutôt à la justice, cela te réconfortera et tu pourras éclater
de rire; si ton rire est trop amer, respire des roses rouges ou le
paquet des lettres de ta maîtresse en exercice: cela te ramènera à la
réalité, qui ne s’inquiète pas des idées métaphysiques.
Passe des lettres d’aujourd’hui à celles d’hier, aime le souvenir des
femmes que tu as aimées et ramène à ta bouche le goût de leur chair.
Par là tu rentreras dans l’égoïsme dont je t’ai fait sortir un instant
et tu y reprendras des forces pour de nouvelles expansions de
toi-même.
Il y a dans la piété bouddhiste, aux monastères thibétains, une pratique
dont j’aime la signification. Les jours d’orage et de neige, quand le
vent comble les précipices, efface les sentiers, les fervents découpent
des silhouettes de chevaux en papier, vont au point le plus élevé, et
les confient à la tempête. Ces images sont recueillies par Bouddha; il
les transforme en animaux véritables, qui aident les pauvres voyageurs à
franchir les mauvais pas. Ma rêverie sur les heureuses et les
malheureuses n’est pas autre chose. Ce sont des images en papier que je
lance à travers leurs songes pour que les unes y trouvent la force
d’étreindre leurs chimères et les autres la douceur des anéantissements.
Mais c’est surtout la satisfaction d’un renoncement nietzschéen où je
tombe quelquefois. Les jours où on sort de l’égoïsme, on sent comme une
libération anticipée de la vie. C’est un grand repos, auquel sont
propices les jours de fête. Ne plus vivre que juste assez pour goûter
les joies du néant, et pour les goûter à peine, à peine, comme une
musique lointaine, comme le dernier bruit de la nuit qui s’endort.
Jusqu’à ce que tout ressuscite, fleurs plus vives de s’être fermées
comme des yeux. Il faut parfois abandonner sa vie, la clore et en mettre
la clef dans un trou de mur, comme font les paysans qui s’en vont loin
dans les champs. On trouve au retour la ravenelle plus odorante, les
hampes du lilas plus larges, et plus luisantes les feuilles du laurier.
Mais le voyage au pays du renoncement peut durer moins longtemps encore
qu’une brève absence matérielle. Une plongée au gouffre n’est guère,
quand on en revient, et avec quelle joie, merveille de simplicité et
d’aise, retrouve-t-on la main qui vous y avait jeté et qui ne le savait
pas!