IX

Deux années s’étaient écoulées. Les gens avaient cessé de murmurer, de

rire, de s’étonner, quand ils voyaient l’ancien pâtre Elias vêtu en

séminariste. D’ailleurs, il n’avait pas du tout l’air d’un jeune homme

de vingt-six ans, et moins encore d’un ancien pâtre. La claustration lui

avait refait blanches les mains et la face; et, à en juger par son

visage imberbe, d’une pâleur de perle, on aurait pu le prendre pour un

adolescent.

Dans les grandes cérémonies religieuses, lorsqu’il endossait l’aube de

dentelle nouée par un large ruban bleu, il ressemblait à un ange

mélancolique, avec ce pli de profonde mais douce rêverie sur sa bouche

d’un rose pâle. Beaucoup de jeunes paysannes et même quelques

demoiselles le regardaient un peu trop longuement, s’intéressaient un

peu trop à lui; mais il ne s’en apercevait pas: ses yeux verdâtres

étaient perdus en de lointaines visions.

Que voyait-il, tandis que l’orgue exhalait ses gémissements sonores et

que les chants liturgiques envoyaient vers le ciel une inconsolable

lamentation pour des biens perdus et une invocation plaintive de biens

ignorés? Voyait-il le passé, la _tanca_, la solitude, l’amour? Oui,

Elias voyait tout cela, et il se désolait de ne pouvoir se détacher de

tout cela, comme il avait cru et espéré qu’il en serait capable; et ce

qui l’attachait encore à la douleur et à la joie des passions humaines,

c’était la continuelle hantise de cette jeune femme agenouillée au fond

de la nef, parmi le flot rouge de la foule paysanne.

Cette femme était Maddalena, belle et resplendissante dans son costume

d’épouse; et elle tenait sur ses bras le bébé couvert de la _mantiglia_

d’écarlate bordée de soie bleue; et le bébé, quand la mère faisait

danser devant son petit visage les amulettes d’argent et de corail

suspendues à son petit cou, levait ses menottes roses et souriait, en

ouvrant sa bouche mignonne et en fermant à demi ses yeux d’un éclat

verdâtre. C’était un tableau enchanteur. Elias voyait toujours devant

lui son bébé souriant, et il l’aimait avec une tendresse navrée, et son

amour pour l’enfant lui faisait aimer la mère, et souvent il souffrait

d’une atroce façon, dans cette vaine lutte contre les deux amours

terrestres qu’il ne pouvait extirper de son cœur.

Cependant, son intelligence naturelle s’éveillait de jour en jour. Deux

années de travail infatigable, de lectures continuelles et de bonne

volonté l’avaient mis au niveau des clercs qui étudiaient depuis

beaucoup plus longtemps que lui. Peu à peu, il s’était habitué à la vie

recluse, à l’obéissance aveugle, à la discipline, choses qui d’abord

l’avaient presque suffoqué. Maintenant, le passé lui semblait un rêve,

mais un rêve auquel il demeurait attaché par un lien tenace. Il se

sentait triste, surtout les jours où il revenait à la maison, accueilli

par sa mère avec une tendresse un peu gênée. Il évitait soigneusement

les yeux de Maddalena, et il avait peur de toucher le bébé; ou, si on le

forçait à lui faire des caresses, il le caressait d’un air timide; mais

il tressaillait dès qu’il l’apercevait, et il mourait d’envie de le

prendre dans ses bras, de l’embrasser, de le faire sourire, de regarder

les premières petites dents, de serrer dans une seule de ses mains les

deux petites mains, les deux petits pieds. Et alors il se répétait à

lui-même: «Non, non, non! Il faut que je me vainque!»

D’autre part, la vue de Maddalena, qui ne lui avait jamais adressé un

reproche, mais qui ne cessait de l’observer avec une tendresse

douloureuse, lui faisait bouillir le sang. Elle était plus charmante que

jamais, tout occupée de son nourrisson, paraissant vivre de cette seule

vie; et Elias ne pouvait séparer de la figure de l’enfant celle de la

mère. Il sentait que, s’il était resté libre,--car il se considérait

déjà comme voué à Dieu, quoiqu’il n’eût pas reçu encore les premiers

ordres,--il serait fatalement retombé. Grâce à son nouvel état, il

venait à bout de dompter jusqu’à son imagination; mais cette lutte le

déchirait et le laissait dans un accablement qui était une sorte

d’agonie. Aussi, ces jours-là, était-il profondément triste,

désespérait-il de la vie et de lui-même; mais il n’avait jamais une

heure de révolte ou de regret pour la résolution prise.

Quelquefois pourtant, les forces lui manquaient. Soit pendant son

sommeil, soit en pleine veille, il était assailli par des rêves

exténuants, pires que toutes les tentations. Presque chaque nuit, il

voyait en songe le passé, la montagne, le pâturage, la cabane,

Maddalena, souvent aussi le bébé; et toujours il se figurait qu’il était

encore pâtre et libre; mais une oppression morne et un souvenir qu’il ne

parvenait pas à fixer, très douloureux néanmoins, faisaient que ces

songes ressemblaient à des cauchemars.

Et ce n’étaient pas encore les songes nocturnes qui lui donnaient le

plus de tourment; c’étaient ceux qui le hantaient les yeux ouverts,

c’étaient les visions douces et funestes qui l’enveloppaient dans leurs

cercles insidieux. «Non! non! non!» se répétait-il chaque fois. Et il

chassait les vains désirs, les images obsédantes; et il se mettait à

prier et à étudier. Mais presque toujours, quand il avait chassé vingt

fois les mauvais rêves, ceux-ci revenaient vingt fois.

Une nuit, il étudiait l’_Épître_ de saint Paul aux Romains. C’était une

limpide nuit d’avril, avec un beau clair de lune. Par la fenêtre ouverte

entrait la brise imprégnée d’une douceur ineffable; et on voyait une

étoile scintillante palpiter dans le ciel cristallin. Elias se sentait

plus triste que d’habitude; la vie le tentait, lui parlait, l’assaillait

par le souffle pur de cette nuit d’avril; des souvenirs indicibles se

présentaient à son esprit; et, avec la renaissance du printemps, il

semblait que quelque chose de nouveau et d’inquiet germât aussi dans son

Cœur.

«Non! non! non! se répéta-t-il à lui-même, en secouant la tête comme

pour chasser les pensées importunes. Il faut oublier tout; il faut

étudier, faire des progrès!» Et il se prit la tête entre les mains, se

plongea dans la lecture. Autour de lui régnait un silence profond; et

l’on entendait seulement, très loin, très loin, onduler une mélancolique

chanson de Nuoro, qui paraissait venir des extrêmes limites de la

campagne. Elias lisait, relisait, méditait, se récitait par cœur chaque

verset.

_Que la charité soit sincère; ayez le mal en horreur, et attachez-vous

fortement au bien..._

_Ne soyez pas nonchalants à l’action; soyez fervents d’esprit, soumis au

Seigneur._

_Joyeux par l’espérance, patients dans l’affliction, persévérants à la

prière..._

_Bénissez ceux qui vous persécutent; bénissez, et gardez-vous de

maudire..._

_Ne rendez à personne le mal pour le mal; attachez-vous aux choses

honnêtes, en présence de tous les hommes..._

_A moi la vengeance; c’est mot qui rétribuerai, dit le Seigneur._

_Ne te laisse pas vaincre par le mal; mais triomphe du mal par le

bien[32]._

[32] Épître aux Romains, ch. XII.

Qu’elle était fière et douce, la voix de l’Apôtre! C’était comme un

grondement de tonnerre, et c’était aussi comme une pure voix de fontaine

murmurant dans la paix nocturne. Mais, comme un grondement de tonnerre,

comme une voix de fontaine entendue en rêve, elle venait de trop loin,

de trop haut. Elias l’entendait, l’écoutait, et il avait la sensation

d’être enveloppé et rafraîchi par elle comme par un suaire embaumé; mais

ce suaire, hélas! était léger comme une vapeur, et le souffle de cette

tiède nuit d’avril pouvait le mettre en lambeaux.

Et voilà que la lointaine chanson de Nuoro se fit un peu moins

lointaine. Au milieu du chœur mélancolique, une harmonieuse voix de

ténor s’élevait; et toute la volupté, toute la suavité de cette nuit

lunaire tremblait dans cette voix. Le jeune homme redressa la tête,

envahi par un enchantement soudain. «Où donc l’avait-il déjà entendue,

cette voix?» Une réminiscence presque physique le fit tressaillir: il se

rappela vaguement qu’il avait vécu une autre nuit pareille à cette

nuit-là, qu’il avait entendu ce même chant, qu’il avait été triste comme

il l’était à cette heure. «Où? Quand? Comment?» Il se mit debout, vint

s’accouder à la fenêtre, sous le rayonnement clair de la lune au zénith.

La brise lui baigna la tête et le cou, chargée de senteurs lointaines et

confuses. Il eut un frisson, et il se souvint de la nuit où il avait

pleuré de détresse aux pieds de saint François. La voix de l’Apôtre ne

parlait plus, le suaire était déchiré. Qu’importaient l’éternité, la

mort, le néant de toutes les passions humaines, le bien, le mal, la

perfection, la vie future, comparés à l’instant fugitif de cette nuit

d’avril, de ce souffle de brise, de ce chant d’amour? Et il fut vaincu:

la vie le reprit tout entier, avec ses souvenirs, avec la douleur, avec

la concupiscence et la désespérance; et il se laissa choir à genoux

devant la fenêtre, sous la lune, et il pleura comme un enfant, égaré par

une suprême frénésie de désespoir.

Une prière folle montait à ses lèvres, parmi les sanglots. «Tu vois,

Seigneur: je suis faible et lâche! Aie pitié de moi, ô mon Dieu!

Pardonne-moi, accorde-moi le repos, arrache mon cœur de ma poitrine! Je

ne suis qu’un homme, et je n’ai pas la force de me vaincre. Pourquoi

m’as-tu fait si faible, Seigneur? J’ai toujours souffert, toute ma vie;

et, chaque fois que, succombant à la faiblesse de ma nature, j’ai voulu

chercher le bonheur, chaque fois j’ai péché, j’ai foulé aux pieds tes

préceptes, j’ai été plus païen et plus mauvais que les Gentils. Mais

j’ai tellement souffert, ô mon Dieu, et je souffre encore tellement, que

la mesure est comble!» Et il sanglotait, et son visage bouleversé

ruisselait de larmes amères; et il recommençait à implorer: «O mon Dieu,

mon Dieu, mon Dieu! Aie pitié de moi, pardonne-moi, viens à mon aide,

accorde-moi la paix de l’âme... Et accorde-moi aussi un peu de bonheur,

un peu de douceur... N’y ai-je pas droit, ô mon Dieu! Ne suis-je pas une

créature humaine? Si j’ai péché, pardonne-moi, toi qui es

miséricordieux! O toi qui es tout-puissant, pardonne-moi, accorde-moi un

peu de joie, un peu de bonheur!...»

Insensiblement les larmes tarirent dans ses yeux, et cette crise le

soulagea, le calma. Il s’en aperçut lui-même; car, lorsque l’accès de

désespoir eut pris fin, il ressentit quelque honte des pleurs qu’il

avait répandus. Mais il pensa: «Mon père dit que ce sont les lâches qui

pleurent, et qu’un Sarde, un Nuorais, ne doit jamais pleurer. Pourtant,

les pleurs font tant de bien! Sans les pleurs, il y a des moments où

l’âme éclaterait.»

Et il eut honte aussi de sa prière, qui était presque un défi à Dieu; et

il en eut peur, et il demanda pardon, et il se résigna. Mais, le

lendemain matin, il éprouva un extraordinaire saisissement d’épouvante,

de surprise, de chagrin et d’allégresse,--jamais il n’oublia cette

minute-là!--lorsqu’on vint lui dire que Pietro était rentré des champs

avec une forte inflammation aux reins et que son état paraissait grave.

«Il va mourir, pensa-t-il soudain; et je pourrai épouser Maddalena!»

Dieu avait-il donc exaucé sa prière? Oh! non. Effrayé de sa pensée

blasphématoire, il recula devant l’image du Dieu monstrueux créé en ce

moment par son imagination. Non, non, cela n’était pas possible!

Il courut tout de suite à la maison; et il se disait en chemin: «Comme

je suis lâche! Non, jamais je ne me sauverai: c’est ma nature même qui

est mauvaise.» Il se tourmentait plus pour ses mauvaises pensées que

pour la maladie de Pietro; il se repentait, il s’insultait. Et, malgré

tout, quand il fut arrivé à la maison et quand il eut appris que son

frère était malade depuis la veille, il éprouva une espèce de déception,

tant il était flatté, dans le tréfonds de son âme, par l’idée étrange

que Dieu avait écouté son horrible prière!

Effectivement, l’état de Pietro était grave. Le malade avait la face

livide, les traits décomposés par une cruelle souffrance; et il ne

cessait de gémir. Trois jours auparavant, il était parti à la recherche

d’un bœuf égaré; il avait parcouru à pied de grandes distances, et il

avait fini par retrouver la bête au milieu d’une vallée sauvage; mais

l’inquiétude, la fatigue, l’échauffement et une prédisposition à la

maladie l’avaient terrassé. Il avait les pieds gonflés et saignants, les

mains égratignées par les ronces et par les pierres. La consternation

régnait donc chez les Portolu. Zia Annedda avait allumé deux lampes et

prononcé les «paroles vertes»; et les «paroles vertes» avaient répondu

que Pietro devait mourir.

Les jours suivants furent affreux pour Elias. Il venait chez son frère,

le regardait, se promenait de long en large dans la chambre, se tordait

silencieusement les mains, navré de son impuissance à écarter de Pietro

le péril. Jamais il ne tournait ses regards ni vers Maddalena ni vers

l’enfant; et il s’en retournait désespéré, se jetait à genoux, priait

des heures et des heures avec une piété fervente, pour obtenir que

Pietro guérît.

Mais, souvent, au beau milieu de ses prières, il sursautait et un froid

mortel lui arrêtait le sang dans les veines. Ah! quel était ce monstre

odieux dont il avait à subir l’assaut? Pourquoi, dès qu’il s’oubliait un

instant, ce monstre lui chuchotait-il des paroles d’allégresse, lui

inspirait-il d’incompréhensibles désirs, lui montrait-il obstinément

l’image de son frère mort, enseveli?

«C’est le démon, se dit-il un soir. Mais il ne me vaincra pas; non,

jamais plus il ne me vaincra. Que Pietro meure donc, s’il doit mourir! O

Satan, quelque horrible que cela puisse être, je désire à présent la

mort de mon frère, pour te démontrer que tu ne remporteras pas la

victoire. Jamais plus, jamais plus tu ne me vaincras! Je suis plus fort

que toi, Satan! Mon corps est faible, et tu pourras le briser; mais mon

âme, non, jamais plus, jamais plus tu ne triompheras d’elle!» Et il se

remit debout, tranquillisé par ce terrible réconfort.

La même nuit, Pietro mourut. Elias lui ferma les yeux, fit sur lui le

signe de la croix, aida Zia Annedda à laver et à vêtir le cadavre. Puis,

il veilla son frère mort. A chaque instant il se levait, se penchait sur

le visage du défunt, le regardait longuement, avec la folle espérance

que Pietro n’était pas mort et que, d’une minute à l’autre, il allait

remuer, se dresser sur son lit. Mais le visage barbu, livide, immobile,

aux paupières baissées, demeurait fixe comme un effrayant masque de

bronze.

Pour la première fois de sa vie peut-être, Elias, qui n’avait jamais vu

d’aussi près ni regardé avec autant d’attention un cadavre, comprenait

toute l’inexorable grandeur de la mort. Il se rappelait Pietro vivant,

riant, parlant. Et un souffle avait suffi pour le jeter là rigide, pour

lui clore à tout jamais les lèvres! Il pensait: «Demain, à pareille

heure, cette dépouille même aura disparu du monde.» Et il ne pouvait se

résigner à croire que tout finît de cette façon, que lui-même, ses

parents, Mattia, Maddalena, le bébé dussent à leur tour disparaître; et

ces pensées lui donnaient une douleur inexprimable.

Ensuite il retombait à genoux près du lit mortuaire, et sa douleur se

changeait en consolation. «Oui, tout a une fin, se disait-il, et nous

cesserons aussi de souffrir. Pourquoi s’agiter vainement? Tout a une

fin; l’âme seule reste. Sauvons notre âme!» Et il se sentait plus fort

que jamais contre la tentation et contre le mal. Puis, il recommençait à

se souvenir de son frère vivant, à se souvenir de leur enfance, de leur

adolescence, à se souvenir de la mortelle injure qu’il lui avait faite;

et il se désolait de nouveau, et les sanglots lui étranglaient la gorge.

«Maintenant qu’il est mort, se demandait-il, est-ce qu’il connaît

l’injure que je lui ai faite? Est-ce qu’il me pardonnera?» Et ces

questions le ramenaient à d’autres souvenirs; il revoyait Maddalena dans

cette même chambre où reposait maintenant le mort; et une douceur

inattendue s’emparait insidieusement de lui, à la pensée que désormais

il pourrait aimer cette femme sans crime. Mais aussitôt il chassait loin

de lui la tentation, s’épouvantait, s’irritait, se redressait d’un bond;

et, se penchant pour la vingtième fois sur le visage du cadavre, il

recommençait à se plonger dans la contemplation de la mort.

Ainsi se passa la nuit. A l’aube, il dormit un peu; il eut un rêve où,

comme toujours, il lui sembla qu’il était encore pâtre; et, dans ce

rêve, il vit son frère vivant, qui arrivait à la _tanca_. Pietro

arrivait à cheval, le visage livide et les yeux clos, comme le cadavre.

«Qu’est-ce que tu as?» lui demandait Elias, frappé de terreur à cette

vue. «L’enfant est mort, et je viens te l’annoncer, répondait Pietro.

Retourne au pays; car c’est toi qui dois l’ensevelir.» Elias fut pris

d’un tel effroi et d’une telle angoisse qu’il fit un effort pour se

réveiller.

Mais, après son réveil, il continua de sentir la même angoisse que dans

son rêve. Le jour naissait. Il entendit pleurer l’enfant, et soudain il

pensa avec amertume: «Doit-il donc mourir, lui aussi? Ce rêve est-il un

avertissement? Les malheurs ne vont jamais seuls, et je crois aux

rêves.» Il lui semblait que dorénavant toutes sortes d’infortunes

étaient possibles, prochaines, inévitables; et, en proie à une

affliction insensée, il alla voir l’enfant qui pleurait toujours.

Maddalena, vêtue de deuil,--avec sa jeunesse et sa fraîcheur, elle était

toute gracieuse dans sa robe noire,--tâchait d’apaiser le petit en lui

parlant à voix basse. Nombre de parents étaient déjà venus; la maison

était sans lumière. Elias s’avança silencieusement dans la

demi-obscurité de la chambre et s’arrêta devant Maddalena.

--Qu’est-ce que tu as? demanda-t-il au petit, en se courbant un peu.

Puis, il dit à Maddalena:

--Pourquoi pleure-t-il?

Le petit le regarda de ses grands yeux noyés de larmes et se tut

quelques instants, avec sa petite bouche ouverte qui tremblait; et

ensuite il se remit à pleurer. Maddalena leva les yeux vers Elias, et sa

bouche aussi eut un tremblement involontaire.

--Tais-toi, mon bellot, tais-toi, dit-elle d’une voix altérée, en

berçant l’enfant dans ses bras. Sois sage. Ton oncle Elias ne veut pas

que tu pleures...

Mais, tout à coup, elle pencha son visage sur les épaules du petit et

elle se mit à pleurer inconsolablement.

--Oh! Maddalena, qu’est-ce que cela veut dire? murmura Elias éperdu.

Et il s’éloigna, comme poussé par une main invisible. Cette scène le

bouleversait jusqu’au fond de l’être; car il comprenait bien que

Maddalena ne pleurait pas seulement pour la mort de son mari; et les

regards de cette femme, toujours tendres et ardents, lui transperçaient

le cœur.

«Ah! pensait-il, assis dans un coin sombre, parmi le groupe des parents,

l’abbé Porcheddu a raison: cet enfant nous liera toujours, toujours. Il

faut que je ne le voie plus, que je ne l’approche plus; sans quoi, je me

perdrai encore, et maintenant plus que jamais.» Et il se sentait obsédé

pour tous ces gens qui entraient et qui sortaient en prononçant des

paroles banales; et il désirait avec ardeur que tout fût terminé, que

les obsèques fussent achevées, que les trois jours des condoléances

fussent écoulés, pour être seul avec sa peine et avec ses tentations.

«Hélas! pensait-il, si déjà la tentation est forte à ce point, lorsque

le cadavre de mon frère est encore presque chaud, que sera-ce plus

tard!» Mais ensuite il se répétait avec une sorte de rage: «Non! non!

non! je serai vainqueur! Il faut que je sois vainqueur, et je vaincrai!»

La lutte était commencée, et c’était une lutte terrible. Le premier, le

second, le troisième jour, avec les funérailles, avec les condoléances,

avec les cérémonies barbares du deuil sarde[33], passèrent comme un

vilain rêve. Et, finalement, Elias se retrouva dans sa cellule, dans son

petit lit, harassé, prostré, seul. Il gardait toujours présente dans sa

mémoire cette nuit où il avait lu l’épître de saint Paul; et le souvenir

de sa prière désespérée lui revenait avec la persistance d’un remords.

«Ma punition a été dure, pensait-il. Et cependant, qui connaît les voies

du Seigneur? Qui sait si le Seigneur n’a pas voulu m’exaucer? Pourquoi

serait-il impossible que cette destinée fût la mienne? Pourquoi me

serait-il interdit de prétendre à la félicité terrestre? Ne suis-je pas

un homme comme les autres?» Et le rêve insidieux s’emparait de lui.

[33] En Sardaigne, la coutume impose aux personnes frappées d’un grand

deuil certaines pratiques d’une rigueur extraordinaire. Les hommes

laissent croître leur barbe. Les veuves s’habillent de noir jusqu’au

moment où elles se remarient; souvent, elles marchent nu-pieds;

parfois, elles mettent une sorte d’amour-propre à ne changer de

chemise que quand la partie visible, sur les bras et sur la

poitrine, est devenue d’une saleté répugnante; elles se cloîtrent

pendant des mois et des mois dans leurs maisons, dont les fenêtres

ne s’ouvrent plus; elles cessent même d’assister aux grandes fêtes

religieuses; si elles sont obligées de sortir, elles passent par les

rues les plus écartées, etc.

L’haleine du printemps, pure et embaumée, entrait dans sa cellule; et,

par la fenêtre, il apercevait un carré de ciel, si profond, si bleu!

N’était-il pas un homme comme les autres? Ah! oui, sans doute, il avait

péché; mais quel était l’homme qui ne péchait pas? Et les pécheurs

devaient-ils être condamnés à un châtiment éternel?

«Oui, oui, c’est cela! Je vais sortir du séminaire. Je donnerai pour

excuse la mort de Pietro, le besoin que l’on a de moi chez nous. Les

gens bavarderont un peu; mais de quoi ne bavardent-ils pas? Dans un an,

personne ne dira plus rien; et alors... Ah! quelle joie, quelle joie!

Une joie pareille est-elle possible? Mais oui, elle est possible enfin!»

Et il s’étonnait de lui-même, des vains scrupules qui le torturaient.

«Comment suis-je assez stupide pour hésiter une seconde?» se

demandait-il. Et il sentait la joie remplir son cœur. Mais, tout d’un

coup, son cœur se vidait, et il retombait dans le désespoir. «Non, non,

non! Qu’ai-je dit? A quoi ai-je pensé? Est-ce de cette manière que l’on

vient à bout de la tentation? Est-ce là ton vœu, Elias? Non! non! non!

je vaincrai! Arrière, Satan! Je vaincrai! Tu es déjà vaincu!» Et il

serrait les poings comme pour une lutte réelle; et les heures, les

jours, les mois s’écoulaient dans ce perpétuel conflit.

Un jour, on lui annonça que les premiers ordres lui seraient conférés

prochainement. Il ne s’en réjouit ni ne s’en attrista. Désormais, il lui

semblait qu’il avait acquis de l’expérience et qu’il ne devait plus se

faire d’illusions. Il se rappelait les premiers temps de son amour, à

l’époque où il avait l’espoir trompeur que le mariage de Pietro avec

Maddalena suffirait pour le guérir de sa folie. Et au contraire...!

«Non, non, se disait-il, je ne veux plus m’abuser. Je resterai homme et,

par conséquent, sujet aux passions. Le salut n’est pas dans les

obstacles placés entre nous et le péché; il est dans notre volonté et

dans notre force propre.»

Il vint chez ses parents pour y apporter la nouvelle, et il eut la

chance de trouver la famille réunie au grand complet. Mattia lui-même

était là,--car les Portolu avaient pris un domestique, maintenant que

Zio Berte et son fils ne pouvaient plus faire à eux seuls tous les

travaux de la bergerie et de la culture;--et il y avait aussi le cousin

Jacu Farre qui, depuis la mort de Pietro, fréquentait beaucoup la

maison.

Jacu Farre était propriétaire; il possédait du bétail, des champs, des

chevaux, des ruches; et il était demeuré garçon. Or, il s’était pris

d’une grande amitié pour l’orphelin de Pietro; et les Portolu le

cajolaient, dans l’espérance qu’il laisserait sa fortune au petit.

Elias trouva donc là Jacu Farre, qui tenait le petit sur son genou et

qui l’amusait en lui disant:

--Au trot! au trot! Nous nous en allons à la fête, n’est-ce pas,

Berteddu?

Et le petit riait. Elias fut contrarié; il regarda Farre qui, nonobstant

son embonpoint, était un bel homme; il regarda le bébé; il regarda

Maddalena; et il eut un accès de jalousie. Mais il se domina vite, et il

fit part de la nouvelle à sa famille. Pour les Portolu et spécialement

pour Zia Annedda, que le chagrin de la mort de Pietro avait vieillie de

dix ans et rendue sourde tout à fait, cette bonne nouvelle fut comme un

rayon de soleil.

--Saint François soit loué! dit Zio Portolu. Je l’attendais, ce jour-là.

Si je n’avais pas eu cet espoir, je me serais donné la mort. Ah! vous

souriez! Tu souris, Jacu Farre! C’est parce que tu ne sais pas comment

est fait le cœur de Zio Portolu!

Et il poussa plusieurs soupirs. Elias devint sombre et se dit: «Mon père

parle sérieusement. Si je renonçais à me faire prêtre, il ne survivrait

pas à son chagrin.»

Maddalena fut la seule qui ne parut pas se réjouir de la nouvelle. Elle

avait baissé les paupières; elle avait pris une touchante expression de

douleur résignée. Pas une seule fois elle ne regarda Elias; mais il ne

se fit aucune illusion sur les sentiments de la veuve. Tandis qu’il s’en

retournait: «Elle m’aime toujours, se disait-il. Jacu Farre aura beau la

courtiser; elle est à moi, toute à moi. Elle voudra me voir, elle fera

l’impossible pour me détourner de mon projet; j’en suis sûr. Et moi, que

ferai-je?»

Ce qu’il ferait, il ne le savait pas; et d’ailleurs, il ne savait pas

davantage quand et comment Maddalena trouverait le moyen de lui parler;

mais il s’attendait à une explication avec elle, et cette attente le

préparait pour la lutte, ou du moins le prémunissait contre la faiblesse

de la surprise. Quand on venait lui dire que quelqu’un le demandait, il

sentait son cœur battre et il se disait: «C’est elle!» Puis, quand il

voyait que ce n’était pas elle, il respirait, et en même temps il

s’attristait. Lorsqu’il allait à la maison, il avait peur de se trouver

en tête à tête avec Maddalena et, en entrant, il était mal à son aise;

mais, s’il voyait que Maddalena n’était pas seule, il devenait de

mauvaise humeur.

«Il faut en finir! se répétait-il à lui-même, par manière d’excuse. Il

faut en finir une bonne fois! Il faut s’expliquer!» Mais plusieurs jours

se passèrent, et Maddalena le laissa bien tranquille.

«Elle s’est résignée? Tant mieux! Après tout, je me suis peut-être

trompé; elle pense peut-être à Jacu Farre plus qu’à moi!» Et il lui

semblait qu’il en était content; mais, dans le fond, il souffrait d’un

chagrin vague et sans motif précis.

Enfin, un après-midi d’octobre, deux ou trois jours avant la date fixée

pour l’ordination, tandis qu’il était à étudier dans sa cellule, on

l’avertit que quelqu’un le demandait. «C’est elle!» pensa-t-il encore,

tout ému.

Non, ce n’était pas elle; mais c’était un gamin du voisinage envoyé par

elle. Le gamin était chargé de dire à l’abbé Elias (déjà on lui donnait

ce titre) qu’il fallait venir à la maison tout de suite, tout de suite,

parce qu’on avait besoin de lui.

--Qui a besoin de moi? Ma mère? interrogea Elias.

--Je ne sais pas.

--Est-ce que le petit est malade?

--Je ne sais pas.

--Eh bien! j’y vais tout de suite.

Et il y alla, le cœur agité par un pressentiment.

Maddalena était seule à la cuisine. Zia Annedda était partie aux champs,

et le petit dormait. La ruelle était déserte; autour du modeste logis

régnait la douceur et la paix profonde d’une journée d’automne, voilée,

tiède et silencieuse.

Dès que Maddalena aperçut Elias, elle se troubla visiblement. Elle avait

médité un long discours, plein d’une logique persuasive; mais, tout à

coup, elle eut le sentiment qu’il lui serait impossible de prononcer ce

discours. Le temps était loin où elle était venue à la _tanca_ et avait

séduit Elias par un baiser; aujourd’hui, elle était intimidée et même un

peu effrayée par l’habit de son ancien amant; et peut-être aussi qu’à

cette heure le calcul parlait chez elle plus haut que la passion. Quoi

qu’il en soit, elle se troubla, se confondit.

Lorsqu’elle eut fait asseoir Elias et qu’elle lui eut versé, comme

d’habitude, le café préparé à son intention, elle lui demanda sans le

regarder:

--C’est donc dimanche la cérémonie?

--Tu ne le savais pas?

Un silence.

--Pourquoi m’as-tu fait venir? reprit-il au bout de quelques instants.

--Pourquoi?... murmura-t-elle, comme si elle se fût posé la question à

elle-même. Ah! le petit s’éveille. Attends un peu.

Elle se leva et passa dans la chambre voisine.

--Sois sage, mon Berteddu, sois sage. Me voici, me voici. Ton oncle

Elias est là.

Et elle prit le bébé, l’apporta près d’eux. Elias eut peur.

--Elias, dit-elle, tu devines sans doute quel est le sujet dont j’ai

voulu t’entretenir.

Il secoua la tête.

--Est-ce qu’elle ne te dit rien, cette créature innocente? Et ta

conscience, est-ce qu’elle ne te dit rien? Interroge-la: il en est temps

encore... Dieu, qui voit tout, ne sera-t-il pas plus content si, au lieu

de faire ce que tu te proposes de faire, tu rends un père à ce pauvre

innocent?

Et elle se tut, les yeux fixés sur lui, attendant la réponse. Elias posa

sur la tête du bébé une main qui tremblait un peu, le caressa

machinalement et murmura:

--Que veux-tu que je te dise? Désormais, il est trop tard.

--Non, non, il n’est pas trop tard!

--Il est trop tard, te dis-je. Le scandale serait énorme; on me croirait

fou.

--Ah! dit-elle avec amertume, c’est par crainte des mauvaises langues

que tu n’obéis pas à ta conscience?

--Mais ma conscience me dit de suivre la voie où je vais entrer,

Maddalena! déclara-t-il gravement, sans relever les yeux, et en

caressant toujours Berteddu. D’ailleurs, à supposer que je quitte cet

habit et que je t’épouse, dis-moi, pourrions-nous jamais avouer que cet

enfant est mon fils?

--Devant le monde, non. Devant le monde, il ne pourra jamais être ton

fils. Mais cela t’empêchera-t-il d’agir envers lui comme envers un fils?

--Lorsque je serai prêtre, je l’aimerai tout autant, je prendrai soin de

lui tout autant. Mon nouvel état ne s’opposera pas à ce que je remplisse

envers lui mon devoir.

--Oh! non, non! dit-elle, commençant à perdre courage. Non, non, ce ne

sera pas la même chose, ce ne sera pas la même chose!

--Ce sera la même chose, je te l’affirme, Maddalena.

--Tu le dis; mais pourtant ce ne sera pas la même chose...

Puis, tout à coup, relevant la tête avec fierté:

--Et moi, s’écria-t-elle, moi, je ne suis donc rien? Tu ne penses donc

pas à moi, Elias?

--C’est impossible! dit-il à voix basse.

--Impossible? Et pourquoi impossible? Non, il en est temps encore!...

Ah! mon Dieu! Est-ce que tu ne te souviens de rien?

--Je ne dois me souvenir de rien. Et, d’ailleurs, je te répète qu’il est

trop tard.

--Non! non! il n’est pas trop tard! gémissait-elle en se tordant les

mains, désespérée de ne savoir pas dire les paroles qu’elle avait

préparées d’avance.

Et elle était assez clairvoyante pour s’apercevoir qu’Elias était ému,

qu’il avait changé de couleur, que sa main tremblait sur la tête de

l’enfant, qu’un peu d’audace aurait suffi pour vaincre; et elle

éprouvait un désir sincère de se lever, de lui jeter les bras autour du

cou et de lui parler comme elle lui avait parlé dans la _tanca_; mais

une force supérieure la tenait immobile et lui permettait à peine de le

regarder. Elle se sentait timide et embarrassée comme une fillette à son

premier entretien d’amour. Et leur conversation se poursuivit

misérablement, se termina misérablement. Elle répéta de cent façons ce

qu’elle avait déjà dit; elle lui remémora le passé, lui déclara qu’elle

l’aimait toujours, qu’elle vivrait et mourrait en pensant à lui; mais, à

présent, elle n’avait plus l’accent persuasif de la passion; et tous ses

discours, tous ses arguments ne valaient pas le regard par lequel elle

avait triomphé d’Elias dans la _tanca_.

Il eut le sentiment de tout cela et put vaincre sans difficulté. Il

répéta, lui aussi, de cent façons les choses qu’il avait dites au début;

il promit de s’occuper toujours de l’enfant, sut garder les apparences

de la courtoisie et de la froideur. Et ils se séparèrent, sans s’être

même effleuré la main.

Pourtant, lorsque Elias fut seul, il comprit que sa victoire avait été

trop facile et précaire. «Si elle m’avait tenté, s’avoua-t-il, peut-être

aurais-je succombé. Car, si je suis resté froid, c’est parce

qu’elle-même est restée froide. Mais, maintenant qu’elle a commencé,

elle reviendra sans doute plus d’une fois à la charge: car elle m’aime.

Et, si elle me tente, ce n’est pas seulement parce qu’elle veut donner

un père à son enfant, c’est aussi parce qu’elle veut ravoir mon amour.»

Et il se sentait triste, faible, bouleversé; mais, malgré tout, il ne

désespérait pas de la grâce de Dieu; et, avec cette amère volupté que

goûtent certains ascètes à se meurtrir le corps, il désirait que

Maddalena le poursuivît et le tentât de nouveau, le tentât fortement,

afin de souffrir la torture de la tentation et d’expérimenter sa propre

force de résistance.

X

Mais elle n’essaya plus de le tenter. Il reçut les ordres mineurs,

continua ses études, fut bientôt consacré prêtre et put dire sa première

messe. A cette occasion, la maison fut en fête comme pour un mariage;

parents et amis offrirent des cadeaux à Elias comme à un nouvel époux;

on égorgea des agneaux et des brebis, on fit un banquet, on chanta des

vers improvisés[34] en l’honneur du jeune abbé. Zio Portolu était

habillé de neuf, avait les cheveux graissés, les tresses refaites; et,

tout en écoutant avec une vive attention les poètes improvisateurs, il

tenait entre ses genoux le petit Berte, qui inclinait mélancoliquement

sa tête sur la poitrine de son grand-père.

[34] Les poètes improvisateurs sont nombreux en Sardaigne. Presque

tous les paysans et les pâtres, lorsqu’ils se trouvent en joyeuse

compagnie, improvisent sur un sujet quelconque des vers alternés,

comme dans les églogues de Théocrite et de Virgile. Ces

improvisations prennent habituellement la forme d’un débat où les

adversaires soutiennent deux thèses opposées; par exemple, l’un

prétend que le vin est une bonne chose et qu’on a raison de boire,

l’autre soutient le contraire. La dispute peut se prolonger pendant

des heures. La forme prosodique des improvisations est presque

toujours le sixain ou le huitain; les vers sont rudes, mais la rime

est juste; et, souvent, il y a dans les images une originalité

ingénieuse qui dénote chez le peuple sarde un véritable instinct

poétique.

--Qu’est-ce que tu as, mon agnelet? demanda Zia Annedda, en se penchant

vers le petit. Tu as sommeil?

Berteddu fit signe que non; ses grands yeux glauques étaient tristes.

Zia Annedda s’éloigna, puis revint avec un gâteau de pâte et de miel en

forme d’oiseau, qu’elle portait au bout des doigts; et, de nouveau, elle

se pencha pour l’offrir à l’enfant.

--Tu vois ce petit oiseau? Il est pour toi. Mais, tu sais, il ne faut

pas t’endormir.

Le bébé prit la friandise, nonchalamment, sans relever la tête de dessus

la poitrine de son grand-père; et il approcha de ses lèvres le bec de

l’oiseau, mais il ne le mangea pas.

--Tu as sommeil? lui demanda Zio Portolu en le regardant. Tu n’as pas

assez dormi cette nuit, mon oiselet. Allons, allons, réveille-toi!

Écoute ces belles chansons! Quand tu seras grand, tu chanteras aussi. Je

te mènerai à cheval dans la _tanca_, et nous chanterons ensemble.

Mais le petit, qui s’enthousiasmait toujours à l’idée d’aller dans la

_tanca_, ne se ranima point. Au déjeuner, il ne voulut prendre aucune

nourriture et ne quitta pas son grand-père, sur la poitrine duquel il

tenait toujours sa petite tête appuyée.

--Je crois que ton fils est malade! cria Farre à Maddalena.

L’abbé Elias eut un sursaut, considéra l’enfant; et, tout à coup, il se

souvint du rêve qu’il avait eu, la nuit où il veillait le cadavre de

Pietro.

Maddalena vint auprès du bébé, le caressa, l’interrogea, le prit dans

ses bras et le porta sur le petit lit où Elias couchait jadis.

--Il avait sommeil, dit-elle en rentrant et maintenant il dort.

Elias resta inquiet. Il aurait voulu se lever, aller au chevet du petit,

l’examiner attentivement; mais il ne put quitter sa place et dut cacher

son inquiétude. Il n’était ni triste ni gai; la cérémonie du matin

l’avait beaucoup ému; mais, à présent, il était retombé dans une espèce

d’atonie voisine de l’indifférence. Il écoutait les chanteurs, souriait

légèrement à certains vers heureux; mais il ne parlait pas, ne riait

pas. Il voyait Farre, ce cousin gros et riche, à la parole haletante,

qui allait et venait dans la maison, qui donnait des ordres, qui se

mêlait de tout comme un maître, qui parlait souvent à Maddalena; et cela

le rendait jaloux, et, quand il s’apercevait de cette jalousie, il

s’irritait contre lui-même; mais il se taisait.

Après le déjeuner, il entra presque furtivement dans la chambre où était

Berteddu, se pencha sur lui, le regarda longuement; et, le voyant dormir

d’un sommeil tranquille, avec sa petite bouche entr’ouverte, avec

l’oiseau de pâte miellée dans ses petites mains, il eut un transport de

tendresse et lui donna un baiser religieux. Lorsqu’il releva la tête, il

se rappela le soir des noces de Maddalena, et sa propre maladie, et la

douleur qu’il avait soufferte sur ce petit lit. «Comme va le monde!

pensa-t-il. Qui aurait jamais pu croire que ces choses-là devaient

arriver?»

Revenu dans la cuisine, il entendit Farre qui causait de l’enfant avec

Maddalena, occupée à préparer du café.

--Tu ne t’inquiètes pas du petit, lui disait-il; tu ne remarques pas

qu’il se porte mal. Mais ce visage-là est-il celui d’un enfant en bonne

santé? Non, certes. Je ferai venir le docteur, et tu verras que j’ai

raison.

«Est-ce que cela le regarde? se dit Elias à lui-même, non sans amertume

et sans jalousie. C’est à moi d’en prendre soin, et non à cet homme.»

Il sortit dans la cour, où l’on recommençait à chanter; il s’assit près

de son père et fit semblant d’écouter les improvisateurs, qui

rivalisaient de verve; mais il pensait toujours à Farre, à Maddalena, au

petit, et il s’attristait, s’irritait. Ah! comme il aurait voulu que

Maddalena restât veuve! Jusqu’alors, il n’avait jamais songé que, si

elle se remariait, il n’aurait plus aucune autorité sur l’enfant. «Elle

épousera Farre, se disait-il; et moi, je ne pourrai plus aimer mon fils;

on me comptera les baisers, les caresses que je pourrai lui faire.» Et

son esprit se portait vers l’avenir, s’égarait parmi des choses

entièrement étrangères au sacerdoce où il venait d’entrer ce matin même.

Quand la fête fut finie, quand il eut regagné le séminaire où il devait

séjourner quelque temps encore, il fit réflexion sur toutes les pensées

vaines, sur les jalousies, sur les tristesses éprouvées ce jour-là; et

un sombre mécontentement de lui-même s’empara de son âme. Il se disait,

en se tournant et se retournant dans son lit: «C’est inutile, c’est

inutile! La chair tient à l’os, et jamais je ne me détacherai des choses

du siècle. Je serai mauvais dans la vie religieuse comme j’ai été

mauvais dans la vie séculière, parce que je ne puis pas être bon

chrétien. Voilà tout.»

Cependant, l’événement qu’Elias avait prévu se réalisa. Farre demanda la

main de Maddalena; et il se mit tout de suite à s’occuper de l’enfant

comme si cet enfant lui appartenait. Il fit venir le médecin; et, quand

le médecin eut déclaré que le petit était anémique, le gros homme acheta

les médicaments ordonnés et eut soin de les faire prendre chaque jour à

Berteddu. L’abbé Elias voyait tout cela et continuait à se taire; mais,

au dedans de lui-même, il était rongé par la jalousie. Souvent,

lorsqu’il était seul, et même à l’église, il se surprenait à penser

d’une façon haineuse à cette grosse face d’homme sain et rouge, qui

articulait avec lenteur, qui avait la parole haletante; et il souffrait

cruellement.

Un jour, Farre invita Elias à visiter sa bergerie.

--Zio Portolu y viendra aussi, dit-il. Nous emmènerons le bébé, à qui

cette promenade fera du bien; et nous passerons l’après-midi

agréablement.

Elias fut sur le point de refuser avec brusquerie; mais il se domina et

accepta.

Cette excursion fut pour lui un supplice. Farre portait le petit sur le

devant de sa selle; et le petit appuyait sur la poitrine du gros homme

sa tête mignonne et lui adressait quantité de questions, dès qu’il

voyait un corbeau voler en croassant, un oiseau se lever d’un maquis, un

buisson couvert de baies rouges, un chêne chargé de glands. Farre lui

expliquait chaque objet avec une extrême patience, et, de temps en

temps, il lui donnait un baiser.

--Tu vois cet arbre? c’est un poirier sauvage. Regarde, regarde, il a

plus de fruits que de feuilles. Tu les aimes, n’est-ce pas, les poires

sauvages, eh! petit coquin? Et ces longues choses grises, qui

ressemblent à des candélabres? Et ces autres choses, là-bas, sais-tu ce

que c’est? Ce sont des tiges de _canna gurpina_[35], qui servent à faire

des tuyaux de pipe. Les pâtres font leurs pipes avec ces roseaux. Tu

sais, les pâtres ne sont pas comme les messieurs, qui vont chez le

marchand et qui achètent les choses toutes faites; les pâtres

s’arrangent eux-mêmes. Et toi, est-ce que tu as envie d’être pâtre?

[35] Pour _canna volpina_, sorte de roseaux.

--Oui, je veux être pâtre, dit l’enfant avec indolence; et je me ferai

des pipes avec les roseaux.

--Ah! non. Ah! non. L’avez-vous entendu, papa Portolu? Le petit veut se

faire pâtre! N’est-ce pas qu’au contraire nous ferons de lui un docteur?

Ce n’étaient que de vains bavardages; et pourtant, le jeune homme, qui

chevauchait à côté de Farre, en souffrait cruellement. «Qu’est-ce qu’il

avait à voir dans l’avenir de son fils, cet étranger? Non, non, jamais

Elias ne permettrait à cet homme d’intervenir dans l’éducation et

l’avenir de son fils!»

Mais cela n’était qu’un rêve lointain; et déjà la réalité présente

tourmentait Elias, mise en évidence par les paroles que Zio Portolu

adressait au petit.

--Ah! tu veux te faire pâtre, mon tourtereau? Et pourquoi veux-tu te

faire pâtre? Ne sais-tu pas que les pâtres dorment souvent à la belle

étoile et qu’ils ont à endurer la froidure? Vois ton oncle Elias: il

s’est fait prêtre, lui; car, s’il était demeuré pâtre, il serait mort de

froid. Nous ferons de toi un docteur, et non un pâtre. Eh! eh! ce n’est

pas toi qui seras le maître! Il y a Zio Farre, qui te fera marcher

droit. Il ne plaisantera pas, Zio Farre, quand tu seras méchant!

--Et ça, qu’est-ce que c’est? demanda le petit en montrant du doigt un

arbre, sans faire attention aux paroles de son grand-père.

Mais Elias y avait fait attention, lui, à ces paroles énergiques; et il

s’était senti frappé au cœur. Depuis ce jour, sa jalousie s’accrut

démesurément. En vain cherchait-il à se dominer; en vain se disait-il:

«Farre aura des enfants à lui, et il oubliera; il cessera peut-être

d’aimer le mien. Alors, Berteddu m’appartiendra tout entier; je le

prendrai avec moi, je lui ferai suivre la bonne route, je le rendrai

heureux.» Mais non, mais non; tout cela, ce n’étaient que des rêves. Le

présent s’imposait. La réalité était dure. Elias souffrait horriblement;

et sa douleur ne ressemblait à aucune de celles qu’il avait éprouvées

jusqu’à ce jour, mais elle n’en était pas moins profonde; et le jeune

prêtre recommençait à se désespérer, à se répéter sa lamentation

coutumière: «Jamais je ne trouverai la paix; je suis un réprouvé! Quoi

que je fasse, je commets toujours une erreur. Peut-être fut-ce encore

une erreur de ne pas écouter Maddalena; peut-être Dieu voulait-il que je

réparasse mon péché, au lieu de me consacrer à lui sans en être digne.

Ah! l’abbé Porcheddu avait bien raison: le péché est une pierre dont

nous n’arrivons jamais à débarrasser nos épaules. Et je suis condamné à

l’éternel fardeau de la douleur, parce que j’ai péché mortellement.»

Ainsi, les jours d’Elias continuaient à couler mélancoliques et

douloureux. Oh! non, telle n’était pas la vie paisible et sainte qu’il

avait espérée! Cependant, on attendait d’une semaine à l’autre la

vacance de quelque paroisse, pour l’envoyer dans un village lointain; et

il le savait, et déjà la pensée de l’éloignement était pour lui une

souffrance. Quand il serait au loin, Farre épouserait Maddalena et

prendrait complète possession de l’enfant. «C’était fini! Tout était

fini!...»

Non, hélas! tout n’était pas fini. Non; car il pressentait déjà que, de

loin comme de près, il penserait perpétuellement à son fils, qu’il se

rongerait le cœur de tendresse, de désir, de jalousie, et que peut-être

allait commencer pour lui une vie de passion et d’angoisse bien

différente de celle que son devoir lui prescrivait.

Chaque jour il venait à la maison; et, ce qu’il ne faisait pas

autrefois, il cherchait à s’attirer l’amitié du petit en lui apportant

des bonbons, en le faisant jouer, en le gâtant. Il s’apercevait bien que

cela était une faiblesse et même une petitesse: car, s’il agissait

ainsi, c’était moins par affection que pour empêcher Berteddu de

s’attacher à Farre; mais il ne pouvait agir d’une autre manière. Et il

avait le chagrin de voir que, neuf fois sur dix, Berteddu restait

indifférent, indolent, taciturne; presque jamais le petit ne mangeait

les bonbons; il se fatiguait vite des jeux et des amusements, se fâchait

pour la moindre chose. D’ailleurs, Berteddu était le même avec tout le

monde. Elias s’apercevait bien que cet enfant devait être malade, qu’il

dépérissait; et il se désolait de le voir ainsi et de ne rien pouvoir

pour le guérir.

Il fit à son tour venir un médecin, mais non pas celui qui avait été

consulté par Farre; et il éprouva une satisfaction puérile, un peu

méchante aussi, quand le nouveau médecin, après avoir déclaré l’enfant

atteint d’un mal qui n’était pas l’anémie, changea le traitement ordonné

par le premier médecin.

--Tu vois! dit-il à Maddalena, avec je ne sais quoi de triomphant et de

haineux dans le regard.

--Oui, je vois! répondit-elle avec tristesse, préoccupée seulement de

l’état du petit.

D’ailleurs, le nouveau médecin et le nouveau traitement n’empêchèrent

pas l’inflammation latente de devenir bientôt manifeste en ce frêle

organisme. Un jour, l’abbé Elias trouva Berteddu couché sur le petit

lit, dans la chambre du rez-de-chaussée: le malade avait une fièvre très

forte et il délirait, les yeux pleins d’égarement et le visage en feu.

Maddalena le veillait, consternée.

Quant à Zia Annedda, elle avait déjà eu recours à ses remèdes

particuliers, saints tant que l’on voudra, mais parfaitement inutiles.

Elle possédait une relique spéciale pour guérir la fièvre. Elle la passa

sur le corps brûlant de Berteddu et récita avec ferveur diverses

invocations à Dieu, au Saint-Esprit, à Notre-Dame du Remède, à sainte

Marie de Valverde, à sainte Marie du Mont, à sainte Marie du Miracle,

aux Ames des Bienheureux, à saint Basile, à sainte Lucie, au saint Sang,

aux saints Innocents. Mais la fièvre ne fit qu’augmenter.

Alors, on rappela le médecin. Celui-ci déclara que l’état de l’enfant

était grave, mais non désespéré, si toutefois la fièvre typhoïde ne

survenait point. Elias écoutait, pâle, debout près de la petite fenêtre.

Sur ces entrefaites, il vit Farre qui tournait le coin de la ruelle pour

venir à la maison; et, instinctivement, il serra les poings. «Le voilà

qui vient! se dit-il. Le voilà qui vient pour accroître ma douleur!

L’enfant doit peut-être mourir; et moi, je ne peux m’approcher de son

petit lit, je ne peux lui faire les dernières caresses, lui donner les

soins suprêmes, tandis que tout cela sera permis à cet étranger! Il

vient, il vient! Le voici!... Alors, je m’en vais, moi: autrement, si

cet homme entre et s’approche de mon fils, de mon fils qui se meurt, je

ne réponds plus de mes actes!» Et, en effet, il sortit avec le médecin.

Dans la cour, ils rencontrèrent Farre qui leur demanda des nouvelles et

qui se montra très affligé.

--Il va mal, lui dit Elias rudement. Laisse-le en paix avec sa mère.

Farre regarda le jeune homme avec surprise, mais il ne répondit rien.

Le médecin invita l’abbé à faire un tour de promenade sur la grande

route, et celui-ci l’y accompagna volontiers. Mais, pendant que l’autre

bavardait, Elias tenait fixés au loin, vers le fond de la vallée, ses

yeux perdus dans un rêve douloureux. Il voyait Farre assis à côté de la

couche; il voyait Maddalena, triste et pâle, penchée sur ce petit corps

souffrant pour épier les progrès du mal. Et le gros fiancé encourageait

la pauvre femme, allongeait sa main pour caresser le malade, lui parlait

avec tendresse, le choyait avec amour. Pendant ce temps-là, le médecin

jasait sur le compte d’une fille rose et potelée, qu’ils avaient

rencontrée près de la fontaine.

--On dit que cette fille est la maîtresse de X... Quels flancs! Et

pourtant, elle n’est pas ce qui s’appelle bien faite... Mais est-il vrai

qu’elle soit la maîtresse de X...? L’avez-vous entendu dire, abbé Elias?

Elias jeta un regard furieux à son compagnon. Comment ce médecin

pouvait-il lui poser une question pareille, alors que son enfant mourait

et que Farre usurpait auprès du moribond la place du père?

--Que me racontez-vous là? s’écria-t-il. Pourquoi m’adressez-vous cette

demande?

--Mais ce sont des demandes que l’on s’adresse entre hommes, dans ce

monde? N’êtes-vous donc pas un homme de ce monde, vous aussi?

Ah! oui, il était un homme de ce monde! Il ne l’était que trop, hélas!

Et c’était pour cela que le chagrin, le dépit et la jalousie le

torturaient. Dans la soirée, il revint chez Maddalena; et il la trouva

au désespoir, parce que l’état de l’enfant avait encore empiré. Elle

était à la cuisine et préparait quelque chose, près de l’âtre.

--Est-ce que ma mère est là? demanda Elias, en indiquant la chambre du

petit malade.

--Oui, elle y est.

Il aurait voulu savoir si Farre y était aussi; mais il ne put articuler

cette question. Elias sentait qu’_il_ était assis là, près du petit lit;

il voyait distinctement cette grosse personne, entendait cette

respiration haletante; et il en éprouvait une angoisse presque maladive.

Et pourtant, lorsqu’il ouvrit la porte et qu’il aperçut Farre assis près

du petit lit, avec sa grosse personne un peu pliée en avant, haletant,

silencieux, il eut un sursaut intérieur, comme s’il était épouvanté par

une apparition imprévue. «L’enfant se meurt, pensa-t-il avec amertume;

et cet homme est là, qui m’empêche d’approcher, qui ne me laisse ni voir

ni caresser mon enfant!» Par le fait, il ne s’avança pas même jusqu’au

pied du lit, et il regarda le malade avec une sorte de timidité.

--Il n’est pas bien, non, il n’est pas bien! dit Farre avec affliction,

comme en se parlant à lui-même.

Elias ne resta qu’une minute, et il repartit sans avoir prononcé un seul

mot. Il passa une nuit terrible. Le lendemain, de très bonne heure, il

revint encore à la maison. En montant la ruelle, il se disait qu’il

allait trouver l’enfant dans un meilleur état, et son visage s’éclairait

d’espérance. Il franchit le porche, traversa d’un pas rapide la cour et

la cuisine, poussa la porte de la chambre basse. Et, subitement, son

visage devint blême: Farre était là, toujours assis près du petit lit,

avec sa grosse personne pliée en avant, haletant, silencieux.

Maddalena pleurait. Dès qu’elle aperçut Elias, elle vint à lui en

essuyant ses larmes avec son tablier; et, au milieu des sanglots, elle

lui dit que Berteddu se mourait. Elias la regarda des pieds à la tête,

livide, morne; il ne fit plus un pas, ne répondit rien, sortit quelques

instants après. Zia Annedda le suivit dans la cuisine, dans la cour; et,

avec un peu d’hésitation:

--Elias, mon enfant, qu’est-ce que tu as, toi aussi? interrogea-t-elle.

Tu es malade?

Il s’arrêta sous le porche, se retourna. Des paroles amères contre

Farre, contre Maddalena qui permettait à Farre de se tenir constamment

près du petit, lui montèrent aux lèvres: mais il vit le pauvre petit

visage de sa mère si pâle, si douloureux, qu’il murmura seulement:

--Non, je ne suis pas malade.

Et il s’en alla.

Zia Annedda n’avait pas entendu distinctement. «Qu’est-ce qu’il m’a dit?

se demanda-t-elle. Pour sûr, il doit être malade. Que peut-il avoir? Ah!

protégez-nous, saint François de Paule!»

Depuis ce jour commença pour Elias une obsession singulière. Aussitôt

qu’il se trouvait libre, il se rendait invariablement à la maison,

presque sans savoir ce qu’il faisait. Avant même d’arriver à la ruelle,

il avait la sensation que Farre était toujours à son poste, près du lit;

et néanmoins il s’obstinait à espérer le contraire, et il entrait, et

l’odieuse figure était là, toujours là!

Peu à peu, il fut gagné par une espèce de délire. Il arrivait avec

l’envie de se pencher sur l’enfant, de l’embrasser, de le soigner avec

ses propres mains, de lui dire des paroles de tendresse; il lui semblait

que la force de son amour suffirait pour le guérir. Et au contraire, dès

qu’il entrait et qu’il voyait Farre, il se sentait paralysé, n’osait

plus seulement poser sa main sur le front du petit mourant, tandis qu’au

dedans de lui-même il hurlait de douleur et de rage.

Le soir du quatrième jour après que la maladie se fut déclarée, Zia

Annedda vint à sa rencontre, les larmes aux yeux.

--Il ne passera pas la nuit! dit-elle.

--Farre est encore là, mère?

--Non.

Il s’élança dans la chambrette, écarta Maddalena qui pleurait

silencieusement près du lit, se courba, plein d’angoisse, vers le bébé.

Le bébé s’éteignait; son petit visage, naguère si gracieux et joufflu,

était décoloré, décharné, empreint d’une souffrance déchirante. Il

ressemblait au visage d’un petit vieillard agonisant. Elias n’osa ni

toucher ni embrasser l’enfant, et une brusque stupeur le transit. Comme

devant le cadavre de son frère Pietro, il eut la vision claire de la

mort présente; et il s’aperçut que, jusqu’à cette minute, il lui avait

semblé impossible que le malade mourût. Et voilà qu’au contraire il

mourait! Pourquoi mourait-il? Comment mourait-il? Qu’était-ce que la

mort? Était-ce la fin de tout l’être, de tout le sentiment? Mais alors,

pourquoi éprouvait-il cette haine contre Farre? Pourquoi souffrait-il?

«Mon fils, mon enfant chéri! gémit-il en lui-même. Tu meurs; et moi, je

ne t’ai pas aimé; et, au lieu de t’aimer, de te soigner, de t’arracher à

la mort, je me suis fourvoyé dans une vaine rancune, dans une vaine

jalousie! Et maintenant, c’est la fin; et il n’est plus temps, il n’est

plus temps de rien faire!...»

Il eut une violente envie de prendre son fils entre ses bras et de

l’emporter, de le sauver... De le sauver? Comment? Il ne savait pas

comment; mais il lui semblait qu’il lui aurait suffi d’étendre les bras

et de se pencher sur ce petit corps pour tenir la mort éloignée.

Sur ces entrefaites, Farre entra et s’approcha lentement du lit. Elias

reconnut le pas lourd, le souffle haletant de ce gros corps; et il

s’écarta instinctivement. Farre reprit sa place; et, une fois de plus,

Elias sentit qu’entre la petite âme de l’enfant et lui-même

s’interposait un obstacle insurmontable.

Il se retira au fond de la chambre, près de la fenêtre, et ses yeux

flamboyèrent d’une sombre lueur verte. Il se disait dans son délire:

«Pourquoi cet homme est-il là? Pourquoi m’a-t-il fait partir de là? Il

m’a repoussé, m’a chassé. De quel droit? Cet enfant est-il sien ou mien?

Il est à moi, à moi! Il n’est pas à lui!... Eh bien! je m’avancerai, je

le souffletterai, ce gros sac à vin, je le chasserai de cette place; car

c’est moi, et non lui, qui dois l’occuper... Oui, oui, j’y vais; je le

soufflette, je le tue! Ah! j’ai soif de son sang, parce que je le hais,

parce qu’il m’a tout pris, tout, tout!... parce que, quand il est là,

j’en viens à désirer la mort de mon enfant!...» Mais plusieurs minutes

s’écoulèrent sans qu’il bougeât; et enfin il sortit, dit à sa mère qu’il

reviendrait un peu plus tard, s’éloigna d’un pas rapide.

Lorsqu’il rentra dans sa cellule, il lui sembla qu’il s’éveillait d’un

rêve; et la réalité de sa vie, de sa situation et de son devoir se

représenta nettement à son esprit. Il s’agenouilla, se mit à prier,

demanda pardon à Dieu de son délire. «Pardonnez-moi, Seigneur,

pardonnez-moi, du moins pour la vie éternelle; car, en cette vie

terrestre, je ne suis pas digne de pardon. Jamais plus je n’aurai de

repos; je suis condamné à souffrir; mais tout châtiment est faible pour

la faute que j’ai commise. Oui, faites-moi souffrir comme je le mérite;

mais accordez-moi la force d’accomplir mes devoirs, ôtez de mon cœur

toute passion vaine. De mon côté, je vous promets que je ferai tout pour

me vaincre; et, soit que le petit vive, soit qu’il meure, j’irai le voir

le moins possible. M’appartient-il vraiment? Non! Moi, je ne dois rien

avoir sur cette terre, ni enfants, ni parents, ni richesses, ni

passions. Je dois être seul, seul devant vous, ô mon Dieu, mon Dieu!...»

Une heure après, on vint de la maison pour l’appeler; et il partit en

courant, pâle, avec des palpitations au cœur. Déjà la nuit tombait, une

nuit d’automne, voilée, muette; la lune voguait lentement parmi de

légères vapeurs, entourée d’une immense auréole d’or bleuâtre. Un

silence profond, une paix solennelle et triste, un je ne sais quoi de

mystérieux était dans l’air.

Elias avait compris que l’enfant était mort. Et, en effet, lorsqu’il eut

pénétré dans la cuisine, il vit Maddalena qui, assise près du foyer,

tout en pleurs, étreignait de temps à autre sa tête entre ses mains,

avec un geste tragique. Elle ressemblait à une esclave à qui l’on aurait

tout pris, liberté, patrie, idoles, famille. Il reconnut immédiatement

l’immense douleur de cette femme, et il pensa: «En ce moment, elle croit

peut-être que la perte de son enfant est le châtiment de sa faute, et

elle ne sent pas qu’au contraire elle sortira purifiée de cette

affliction et retrouvera le chemin du bien. Les voies du Seigneur sont

grandes, sont infinies!» Mais, tout en faisant ces réflexions, il

regardait autour de lui, dans la cuisine à demi noyée d’ombre. Et,

lorsqu’il vit que Farre n’était point au nombre des quelques personnes

réunies là, il se dit avec douleur que cet homme devait être encore dans

la chambre voisine, près de l’enfant mort.

Il entra dans la chambre. Farre n’y était pas. Il n’y avait là que Zia

Annedda, très pâle, mais calme, qui, sans pleurer, sans faire aucun

bruit, lavait et habillait le frêle cadavre. Elias l’assista dans cette

funèbre besogne: il prit dans le coffre les petits bas et les petits

souliers, aida la grand’mère à chausser le bébé; et les petits pieds

exsangues, amincis par la maladie, étaient encore flexibles et tièdes.

Tant que le petit mort ne fut pas habillé et arrangé sur les oreillers,

tant que Zia Annedda demeura dans la chambre, Elias n’éprouva rien.

Mais, dès qu’il fut seul, il sentit un frisson courir par toute sa

personne, il sentit son visage et ses mains se glacer; et il

s’agenouilla, se cacha la face dans les couvertures du petit lit.

Enfin il était seul avec son enfant. Personne ne pouvait plus le lui

prendre, personne ne pouvait plus s’interposer entre eux. Et il sentait

descendre sur sa désolation infinie un léger voile de paix et presque de

joie,--semblable à la brume de cette mystérieuse nuit d’automne,--parce

qu’enfin son âme se trouvait seule, seule et purifiée par la douleur,

seule et libre de toute passion humaine, devant le Seigneur grand et

miséricordieux.

Elias Portolu(#78417) · 第 9 / 11 题