Considérations philosophiques sur l'ensemble de la chimie.
Le dernier aspect fondamental sous lequel la philosophie naturelle doive
étudier l'existence d'un corps quelconque, se rapporte aux
modifications, plus ou moins profondes et plus ou moins variées, que
toutes les substances peuvent éprouver dans leur composition, en vertu
de leurs diverses réactions moléculaires. Ce nouvel ordre de phénomènes
généraux, sans lequel les plus grandes et les plus importantes,
opérations de la nature terrestre nous seraient radicalement
incompréhensibles, est le plus intime et le plus complexe de tous ceux
que peut manifester le monde inorganique. Dans aucun acte de leur
existence, les corps inertes ne sauraient paraître aussi rapprochés de
l'état vital proprement dit, que lorsqu'ils exercent avec énergie les
uns sur les autres cette rapide et profonde perturbation qui caractérise
les effets chimiques. Le véritable esprit fondamental de toute
philosophie théologique ou métaphysique consistant essentiellement,
ainsi que je l'établirai dans le volume suivant, à concevoir tous les
phénomènes quelconques comme analogues à celui de la vie, le seul connu
par un sentiment immédiat, on s'explique aisément pourquoi cette manière
primitive de philosopher a dû exercer, sur l'étude des phénomènes
chimiques, une plus intense et plus opiniâtre domination qu'envers
aucune autre classe de phénomènes inorganiques.
Outre cette cause principale, il convient de remarquer subsidiairement
que, pour un tel ordre d'effets naturels, l'observation directe et
spontanée ne peut d'abord s'appliquer qu'à des phénomènes extrêmement
compliqués, comme les combustions végétales, les fermentations, etc.,
dont l'analyse exacte constitue presque le dernier terme de la science;
car les phénomènes chimiques les plus importans, ou ceux du moins
auxquels s'adapte le mieux l'ensemble de nos moyens d'exploration, ne se
produisent que dans des circonstances éminemment artificielles, dont la
pensée a dû être fort tardive et la première institution très difficile.
Il est aisé de nos jours, même aux esprits les plus médiocres, de
provoquer, en ce genre, de nouveaux phénomènes susceptibles de quelque
intérêt scientifique, en établissant, pour ainsi dire au hasard, entre
les nombreuses substances déjà connues, des relations auparavant
négligées: mais, dans l'enfance de la chimie, la création de sujets
d'observation vraiment convenables a dû, au contraire, long-temps
présenter des difficultés capitales, que nos habitudes actuelles ne nous
permettent guère de mesurer judicieusement. On ne saurait même
comprendre (comme je l'ai rappelé, d'après l'illustre Berthollet, dans
les prolégomènes de cet ouvrage) comment l'énergique et persévérante
activité des anciens scrutateurs de la nature eût pu conduire à la
découverte des principaux phénomènes chimiques, sans la stimulation
toute-puissante qu'entretenaient habituellement en eux les espérances
illimitées dues à leurs notions chimériques sur la composition de la
matière.
Ainsi, la nature complexe et équivoque de ces phénomènes, et en second
lieu les difficultés fondamentales qui caractérisent leur première
exploration, doivent suffire pour expliquer la tardive et incomplète
positivité des conceptions chimiques, comparativement à toutes les
autres conceptions inorganiques. Après avoir si pleinement constaté,
dans la seconde moitié du volume précédent, combien l'étude des simples
phénomènes physiques est encore imparfaite, combien même son caractère
scientifique doit, en général, nous sembler jusqu'ici, à plusieurs
égards, radicalement défectueux, nous devons naturellement prévoir un
état d'infériorité bien plus prononcé pour la science, beaucoup plus
difficile, et en même temps plus récente, qui recherche les lois des
phénomènes de composition et de décomposition. Sous quelque aspect qu'on
l'envisage, en effet, soit spéculativement, quant à la nature de ses
explications, soit activement, quant aux prévisions qu'elles comportent,
cette science constitue évidemment aujourd'hui la branche fondamentale
la moins avancée de la philosophie inorganique. Par la seconde
considération surtout, que j'ai tant recommandée comme offrant le
critérium à la fois le plus rationnel, le moins équivoque, et le plus
exact du degré de perfection propre à chaque classe de connaissances
spéculatives, il est clair que, dans la plupart de ses recherches, la
chimie actuelle mérite à peine le nom d'une véritable science,
puisqu'elle ne conduit presque jamais à une prévoyance réelle et
certaine. En introduisant, dans des actes chimiques déjà bien explorés,
quelques modifications déterminées, même légères et peu nombreuses, il
est très rarement possible de prédire avec justesse les changemens
qu'elles doivent produire: et néanmoins, sans cette indispensable
condition, comme je l'ai si fréquemment établi dans ce traité, il
n'existe point, à proprement parler, de _science_; il y a seulement
_érudition_, quelles que puissent être l'importance et la multiplicité
des faits recueillis. Penser autrement, c'est prendre une carrière pour
un édifice.
Cette extrême imperfection de notre chimie tient sans doute
essentiellement à la nature plus compliquée d'une telle science et à son
plus récent développement; il serait même entièrement chimérique
d'espérer qu'elle puisse jamais atteindre à un état de rationalité
aussi satisfaisant que celui des sciences relatives à des phénomènes
plus simples, et spécialement de l'astronomie, vrai type éternel de la
philosophie naturelle. Mais il me semble néanmoins incontestable que son
infériorité actuelle doit, en outre, être subsidiairement attribuée au
vicieux esprit philosophique suivant lequel les recherches habituelles y
sont jusqu'ici conçues et dirigées, et à l'éducation si défectueuse de
la plupart des savans qui s'y livrent. Sous ce rapport, il y a tout lieu
de croire qu'une judicieuse analyse philosophique pourrait directement
contribuer à un prochain perfectionnement général d'une science aussi
capitale. Telle est la conviction que je désire provoquer en esquissant
rapidement, dans la première partie de ce volume, l'examen sommaire de
la philosophie chimique, envisagée sous tous ses divers aspects
essentiels. Quoique la nature et les limites de cet ouvrage ne me
permettent point de consacrer à cette importante opération tous les
développemens convenables pour assurer son efficacité, peut-être
parviendrai-je à faire sentir, à quelqu'un des esprits éminens qui
cultivent aujourd'hui cette belle science, la nécessité de soumettre à
une nouvelle et plus rationnelle élaboration l'ensemble des conceptions
fondamentales qui la constituent.
Nous devons, avant tout, caractériser avec exactitude l'objet général
propre à cette dernière partie de la philosophie inorganique.
Quelque vaste et compliqué que soit, en réalité, le sujet de la chimie,
l'indication nette du but de cette science, et la circonscription
rigoureuse du champ de ses recherches, en un mot, sa définition,
présentent beaucoup moins de difficulté que nous n'en avons éprouvé dans
le volume précédent relativement à la physique. Nous avons dû surtout
définir celle-ci par contraste avec la chimie, en sorte que, par cela
même, notre opération actuelle est déjà essentiellement préparée. Il est
aisé d'ailleurs de caractériser directement, d'une manière très
tranchée, ce qui constitue les phénomènes vraiment chimiques; car tous
présentent constamment une altération plus ou moins complète, mais
toujours appréciable, dans la constitution intime des corps considérés;
c'est-à-dire une composition ou une décomposition, et le plus souvent
l'une et l'autre, en ayant égard à l'ensemble des substances qui
participent à l'action. Aussi, à toutes les époques du développement
scientifique, du moins depuis que la chimie, se séparant de l'art des
préparations, est devenue l'objet d'études réellement spéculatives, les
recherches chimiques ont-elles manifesté sans cesse un degré remarquable
d'originalité, qui n'a jamais permis de les confondre avec les autres
parties de la philosophie naturelle: il n'en a pas été de même, à
beaucoup près, pour la physique proprement dite, si généralement mêlée,
par exemple, jusqu'à des temps très modernes, avec la physiologie, comme
le témoigne encore si clairement le langage scientifique lui-même[1].
[Note 1: En Angleterre surtout, la même expression
s'applique encore vulgairement à ces deux ordres d'idées; et
c'est essentiellement pour éviter une telle confusion que
les Boyle, les Newton, etc., ont d'abord introduit l'usage
du nom de _philosophie naturelle_, dont la signification
s'est ensuite tant élargie. La chimie, au contraire, y est
invariablement désignée, depuis le moyen âge, par une
dénomination spéciale, qui n'a jamais eu d'autre
destination.]
Par ce caractère général de ses phénomènes, la chimie se distingue très
nettement de la physique, qui la précède, et de la physiologie, qui la
suit, dans la hiérarchie encyclopédique que j'ai établie: et cette
comparaison tend à faire mieux ressortir la nature propre d'une telle
science. L'ensemble de ces trois sciences peut être conçu comme ayant
pour objet d'étudier l'activité moléculaire de la matière, dans tous les
divers modes dont elle est susceptible. Or, sous ce point de vue,
chacune d'elles correspond à l'un des trois principaux degrés successifs
d'activité, qui se distinguent entre eux par les différences les plus
profondes et les plus naturelles. L'action chimique présente évidemment,
en elle-même, quelque chose de plus que la simple action physique, et
quelque chose de moins que l'action vitale, malgré les vagues
rapprochemens que des considérations purement hypothétiques peuvent
conduire à établir entre ces trois ordres de phénomènes. Les seules
perturbations moléculaires que puisse produire dans les corps l'activité
physique proprement dite, se réduisent toujours à modifier
l'arrangement des particules; et ces modifications, ordinairement peu
étendues, sont même le plus souvent passagères: en aucun cas la
substance ne saurait être altérée. Au contraire, l'activité chimique,
outre ces altérations dans la structure et dans l'état d'agrégation,
détermine toujours un changement profond et durable dans la composition
même des particules; les corps qui ont concouru au phénomène sont
habituellement devenus méconnaissables, tant l'ensemble de leurs
propriétés a été troublé. Enfin, les phénomènes physiologiques nous
montrent l'activité matérielle dans un degré d'énergie encore très
supérieur: car, aussitôt que la combinaison chimique est effectuée, les
corps redeviennent complétement inertes; tandis que l'état vital est
caractérisé, outre les effets physiques et les opérations chimiques
qu'il détermine constamment, par un double mouvement plus ou moins
rapide, mais toujours nécessairement continu, de composition et de
décomposition, propre à maintenir, entre certaines limites de variation,
pendant un temps plus ou moins considérable, l'organisation du corps,
tout en renouvelant sans cesse sa substance. On conçoit ainsi, d'une
manière irrécusable, la gradation fondamentale de ces trois modes
essentiels d'activité moléculaire, qu'aucune saine philosophie ne
saurait jamais confondre[2].
[Note 2: Il doit être bien entendu, sans doute, que,
dans la comparaison des actes chimiques avec les actes
vitaux, on envisage seulement les phénomènes physiologiques
les plus généraux, ceux relatifs au plus simple degré de la
_vie_ proprement dite, et abstraction faite de tout ce qui
constitue spécialement l'_animalité_: hors de ces limites
naturelles, le parallèle deviendrait radicalement
impossible, par le défaut complet d'analogie.]
Pour compléter cette notion fondamentale des phénomènes chimiques, il
peut être utile d'y ajouter deux considérations secondaires, qui ont
déjà été indirectement indiquées, dans le volume précédent, en
définissant la physique: la plus importante est relative à la nature du
phénomène, et l'autre à ses conditions générales.
Toute substance quelconque est sans doute susceptible d'une activité
chimique plus ou moins variée et plus ou moins énergique; c'est pourquoi
les phénomènes chimiques ont été justement classés parmi les phénomènes
généraux, dont ils constituent, dans l'ordre de complication croissante,
la dernière catégorie: ils se distinguent profondément ainsi des
phénomènes physiologiques, qui, par leur nature, sont exclusivement
propres à certaines substances, organisées sous certains modes.
Néanmoins, il doit être incontestable que les phénomènes chimiques,
surtout par contraste aux simples phénomènes physiques, présentent, en
chaque cas, quelque chose de spécifique, ou, suivant l'énergique
expression de Bergmann, d'_électif_. Non-seulement chacun des différens
élémens matériels produit des effets chimiques qui lui sont entièrement
particuliers; mais il en est encore ainsi de leurs innombrables
combinaisons de divers ordres, dont les plus analogues manifestent
toujours, sous le rapport chimique, certaines différences fondamentales,
qui fournissent souvent le seul moyen de les caractériser nettement. Par
conséquent, tandis que les propriétés physiques ne présentent
essentiellement, d'un corps à un autre, que de simples distinctions de
degré, les propriétés chimiques sont, au contraire, radicalement
spécifiques[3]. Les unes constituent le fondement commun de toute
existence matérielle; c'est surtout par les autres que les
individualités se prononcent.
[Note 3: Cette spécialité fondamentale des diverses
actions chimiques ne saurait nullement disparaître, quand
même on parviendrait, par une extension exagérée de la
théorie électro-chimique, à se représenter vaguement tous
les phénomènes de composition et de décomposition comme de
simples effets électriques. Dans cette supposition, la
difficulté ne serait évidemment que reculée: il demeurerait
encore incontestable que chaque substance, simple ou
composée, manifeste une nature de polarité électrique qui
lui est propre. Le langage seul serait donc changé, comme
cela doit arriver pour toutes les notions scientifiques
réellement fondées sur l'immuable considération des
phénomènes.]
En second lieu, parmi les conditions extrêmement variées propres au
développement des divers phénomènes chimiques, on a pu remarquer, pour
ainsi dire de tout temps, cette condition fondamentale et commune, qui
est ordinairement bien loin de suffire, mais qui se présente toujours
comme strictement indispensable: la nécessité du contact immédiat des
particules antagonistes, et, par suite, celle de l'état fluide, soit
gazeux, soit liquide, de l'une au moins des substances considérées.
Quand cette disposition n'existe pas spontanément, il faut d'abord la
remplir artificiellement en liquéfiant la substance, soit par la fusion
ignée, soit à l'aide d'un dissolvant quelconque. Sans cette modification
préalable, la combinaison ne saurait avoir lieu, conformément à un
célèbre et judicieux aphorisme, qui remonte à l'enfance de la chimie. Il
n'existe pas jusqu'ici un seul exemple bien constaté d'action chimique
entre deux corps réellement solides, du moins en ne s'élevant pas à des
températures qui rendent difficilement appréciable le véritable état
d'agrégation des corps. C'est lorsque l'une et l'autre substances sont
liquides, que l'action chimique se manifeste avec le plus d'énergie, si
la légère différence des densités permet aisément un mélange intime.
Rien n'est plus propre que de telles remarques à constater clairement
combien les effets chimiques sont, par leur nature, éminemment
moléculaires, surtout par opposition aux effets physiques. Ils
présentent même, à cet égard, une distinction essentielle, quoique moins
tranchée, avec les effets physiologiques; puisque la production de
ceux-ci suppose, de toute nécessité, un concours indispensable des
solides avec les fluides, comme nous le reconnaîtrons dans la seconde
partie de ce volume.
L'ensemble des considérations précédentes peut être exactement résumé,
en définissant la chimie comme ayant pour but général d'_étudier les
lois des phénomènes de composition et de décomposition, qui résultent de
l'action moléculaire et spécifique des diverses substances, naturelles
ou artificielles, les unes sur les autres_.
Il y a tout lieu de craindre que, vu son extrême imperfection, cette
science ne doive pas, de long-temps, comporter une définition plus
rigoureuse et plus précise, propre à caractériser, avec une pleine
évidence, quelles sont, en général, les données indispensables et les
inconnues finales de tout problème chimique. Néanmoins, afin de mieux
signaler le véritable esprit de la chimie, il importe, sans doute, de
considérer directement la définition la plus rationnelle, et, pour ainsi
dire, la plus mathématique, dont une telle science soit susceptible,
quoique, dans son état présent, elle ne puisse correspondre que très
incomplétement à une semblable position générale de la question.
À cet effet, en rattachant toujours, pour cet ordre de phénomènes comme
pour tous les autres, la considération de _science_ à celle de
_prévoyance_, il me semble évident que, dans toute recherche chimique,
envisagée du point de vue le plus philosophique, on doit finalement se
proposer; étant données les propriétés caractéristiques des substances,
simples ou composées, placées en relation chimique dans des
circonstances bien définies, de déterminer exactement en quoi consistera
leur action, et quelles seront les principales propriétés des nouveaux
produits. Logiquement examiné, le problème, quelques difficultés qu'il
présente, est certainement déterminé; et, d'ailleurs, on n'y pourrait
rien supprimer sans qu'il cessât aussitôt de l'être, en sorte que cette
formule ne renferme aucune énonciation superflue. D'un autre côté, on
conçoit aisément que, si de telles solutions étaient effectivement
obtenues, les trois grandes applications fondamentales de la science
chimique, soit à l'étude des phénomènes vitaux, soit à l'histoire
naturelle du globe terrestre, soit enfin aux opérations industrielles,
au lieu d'être, comme aujourd'hui, le résultat presque accidentel et
irrégulier du développement spontané de la science, se trouveraient, par
cela même, rationnellement organisées, puisque, dans l'un quelconque de
ces trois cas généraux, la question rentre immédiatement dans notre
formule abstraite, dont les circonstances propres à chaque application
fournissent aussitôt les données. Cette manière de concevoir le problème
chimique remplit donc toutes les conditions essentielles. Quelque
supérieure qu'elle paraisse aujourd'hui à l'état réel de la science, ce
qui prouve seulement qu'il est encore très imparfait, on n'en doit pas
moins reconnaître que tel est le but effectif vers lequel tendent
finalement tous les efforts des chimistes, puisque, de leur aveu
unanime, les questions simples et peu nombreuses à l'égard desquelles ce
résultat a pu être atteint jusqu'ici, d'une manière plus ou moins
complète, sont regardées comme les parties les plus avancées de la
chimie, d'où résulte la vérification formelle d'une semblable
destination générale.
En examinant plus profondément cette définition rationnelle de la
science chimique, on la jugera susceptible d'une importante
transformation, puisque, par l'application redoublée d'une telle méthode
convenablement dirigée, toutes les données fondamentales de la chimie
devraient, en dernier lieu, pouvoir se réduire à la connaissance des
propriétés essentielles des seuls corps simples, qui conduirait à celle
des divers principes immédiats, et par suite, aux combinaisons les plus
complexes et les plus éloignées. Quant à l'étude même des élémens, elle
ne saurait, évidemment, par sa nature, être ramenée à aucune autre; elle
doit nécessairement constituer une élaboration expérimentale et directe,
divisée en autant de parties, entièrement distinctes et radicalement
indépendantes les unes des autres, qu'il existe, à chaque époque, de
substances indécomposées. Tout ce qu'on pourrait, à cet égard, concevoir
de vraiment rationnel, abstraction faite des inductions analogiques plus
ou moins plausibles auxquelles peuvent conduire certains rapprochemens
déjà constatés, consisterait à découvrir des relations générales entre
les propriétés chimiques de chaque élément et l'ensemble de ses
propriétés physiques. Mais, quoique quelques faits paraissent confirmer
déjà le principe, d'ailleurs éminemment philosophique, d'une certaine
harmonie générale et nécessaire entre ces deux ordres de propriétés, on
peut, ce me semble, affirmer que, à aucune époque, cette harmonie ne
saurait être assez explicitement dévoilée pour suppléer à l'exploration
immédiate des caractères chimiques de chaque élément. Ainsi, sans
prétendre à une perfection chimérique, on devra toujours regarder comme
obtenues, par autant de suites d'observations directes, les études
chimiques des divers corps simples. Mais, cette grande base générale une
fois empruntée à l'expérience, tous les autres problèmes chimiques,
malgré leur immense variété, devraient être susceptibles de solutions
purement rationnelles, d'après un petit nombre de lois invariables,
établies par le vrai génie chimique pour les diverses classes de
combinaisons.
Sous ce rapport, les combinaisons présentent naturellement deux modes
généraux de classification, qui doivent nécessairement être pris l'un et
l'autre en considération fondamentale; 1º. la simplicité ou le degré de
composition plus ou moins grand des principes immédiats; 2º. le nombre
des élémens combinés. Or, d'après l'ensemble des observations, l'action
chimique devient d'autant plus difficile, entre des substances
quelconques, que leur ordre de composition s'élève davantage; la plupart
des atomes composés appartiennent aux deux premiers ordres, et, au-delà
du troisième ordre, leur combinaison semble presque impossible: de même,
sous le second point de vue, les combinaisons perdent très rapidement
de leur stabilité à mesure que les élémens s'y multiplient; le plus
souvent il n'y a qu'un simple dualisme, et presque aucun corps qui soit
plus que quaternaire. Ainsi, le nombre des classes chimiques générales
auxquelles peut donner lieu cette double distinction nécessaire, ne
saurait être bien étendu: à chacune d'elles, devrait correspondre une
loi fondamentale de combinaison, dont l'application aux divers cas
déterminés ferait rationnellement connaître, par les données
élémentaires, le résultat de chaque conflit. Tel serait, sans doute,
l'état vraiment scientifique de la chimie. C'est à la faiblesse radicale
et, accessoirement, à la direction vicieuse de notre intelligence, que
nous devons surtout attribuer, bien plus qu'à la nature propre du sujet,
l'immense éloignement où nous sommes aujourd'hui d'une telle manière de
philosopher. Quelque difficile qu'elle paraisse encore, il ne faut point
oublier qu'elle commence maintenant à se réaliser en partie relativement
à une catégorie fort importante, quoique secondaire, des recherches
chimiques, l'étude des proportions, comme je le ferai soigneusement
ressortir dans la trente-septième, leçon. À cet égard, en effet, à
l'aide d'un coefficient chimique, empiriquement évalué pour chaque
corps simple, on parvient à déterminer rationnellement, en beaucoup de
cas, avec une suffisante exactitude, d'après un petit nombre de lois
générales, la proportion suivant laquelle s'unissent les principes,
préalablement connus, de chaque nouveau produit. Pourquoi toutes les
autres études chimiques ne comporteraient-elles point, dans la suite,
une perfection analogue? Nous pouvons donc, en résumé, définir la
chimie, le plus rationnellement possible, comme ayant pour objet final:
_étant données les propriétés de tous les corps simples, trouver celles
de tous les composés qu'ils peuvent former_[4].
[Note 4: Le problème chimique est, sans doute, comme
tout autre, logiquement susceptible de renversement;
c'est-à-dire qu'on peut demander, réciproquement, de
remonter des propriétés des composés à celles de leurs
élémens: ce genre de recherches se présente même
naturellement en plus d'une occasion importante, surtout
quand on veut appliquer la chimie à l'étude des phénomènes
vitaux. Mais, en thèse logique générale, plus les questions
se compliquent, plus leur inversion devient difficile, au
point d'être bientôt presque insurmontable lorsqu'on dépasse
les premiers degrés de simplicité: on peut le vérifier
éminemment pour les recherches mathématiques elles-mêmes,
malgré leur facilité comparative. Une science aussi
compliquée que la chimie ne saurait donc, très probablement,
acquérir jamais une assez grande perfection pour donner lieu
réellement, d'une manière un peu suivie, à ces problèmes
inverses; c'est pourquoi j'ai dû m'abstenir d'en faire une
mention formelle.]
Quoiqu'un tel but soit bien rarement atteint dans l'état présent de la
science, sa considération familière n'en serait pas moins, ce me semble,
très utile, dès aujourd'hui, pour donner aux recherches habituelles une
direction plus progressive et une marche plus philosophique. Il n'y a
pas de science qui ne soit, en réalité, plus ou moins inférieure à sa
définition: mais l'usage d'une définition précise et systématique est,
néanmoins, pour une doctrine quelconque, le premier symptôme d'une
consistance vraiment scientifique, en même temps que le meilleur moyen
de mesurer, à chaque époque, avec exactitude ses divers progrès
généraux. Tels sont les motifs qui m'ont déterminé à insister ici sur
cette importante opération, dont les chimistes philosophes me sauront
peut-être quelque gré.
La loi fondamentale que j'ai établie, dès le commencement du volume
précédent, sur l'harmonie nécessaire entre l'accroissement de
complication des divers ordres de phénomènes et l'extension
correspondante de nos moyens généraux d'exploration, se vérifie
éminemment pour la science chimique, comparée à celles qui la précèdent,
et spécialement à la physique, comme il est aisé de le constater
sommairement.
C'est ici que le premier et le plus général des trois modes essentiels
d'investigation que nous avons alors distingués dans la philosophie
naturelle, _l'observation_ proprement dite, commence à recevoir son
développement intégral. Jusque là, en effet, l'observation est toujours
plus ou moins partielle. En astronomie, elle est nécessairement bornée à
l'emploi exclusif d'un seul de nos sens: en physique, le secours de
l'ouïe, et surtout celui du toucher, viennent s'ajouter à l'usage de la
vue; mais le goût et l'odorat restent encore essentiellement inactifs.
La chimie, au contraire, fait concourir simultanément tous nos sens à
l'analyse de ses phénomènes. On ne peut se former une juste idée de
l'accroissement de moyens qui résulte d'une telle convergence, qu'en
cherchant à se représenter, autant que possible, ce que deviendrait la
chimie s'il fallait y renoncer, soit à l'olfaction, ou à la gustation,
qui nous fournissent très souvent les seuls caractères par lesquels nous
puissions reconnaître et distinguer les divers effets produits. Mais ce
qu'un esprit philosophique doit surtout remarquer à ce sujet, c'est
qu'une telle correspondance n'a rien d'accidentel, ni même d'empirique.
Car, la saine théorie physiologique des sensations, ainsi que j'aurai
soin de le constater dans la seconde partie de ce volume, montre
clairement que les appareils du goût et de l'odorat, par opposition à
ceux des autres organes sensitifs, agissent d'une manière éminemment
chimique, et que, par conséquent, la nature de ces deux sens les adapte
spécialement à la perception des phénomènes de composition et de
décomposition.
Quant à l'_expérience_ proprement dite, il serait, sans doute, superflu
d'insister pour apprécier l'importance de la fonction prépondérante
qu'elle remplit en chimie; puisque la plupart des phénomènes chimiques
actuels, et surtout les plus instructifs, sont, évidemment, de création
artificielle. Toutefois, malgré cette imposante considération, je
persiste à croire, comme je l'ai indiqué dans le volume précédent, qu'on
s'exagère communément la véritable part de l'expérimentation, dans les
découvertes chimiques. En effet, que les phénomènes étudiés soient
naturels ou factices, ce n'est point là, il importe de le rappeler, ce
qui constitue essentiellement l'expérimentation, envisagée comme un mode
d'observation plus parfait: son caractère fondamental consiste surtout
dans l'institution, ou, ce qui revient au même, dans le choix, des
circonstances du phénomène, pour une exploration plus évidente et plus
décisive. Or, sous ce point de vue, on trouvera, ce me semble, malgré
les apparences, que la méthode expérimentale est moins spécialement
appropriée à la nature des recherches chimiques qu'à celle des questions
physiques. Car, les effets chimiques dépendent ordinairement d'un trop
grand concours d'influences diverses pour qu'il soit facile d'en
éclairer la production par de véritables expériences, en instituant deux
cas parallèles, qui soient exactement identiques dans toutes leurs
circonstances caractéristiques, sauf celle qu'on veut apprécier; ce qui
est pourtant la condition fondamentale de toute expérimentation
irrécusable. Notre esprit commence réellement à rencontrer ici, par la
complication des phénomènes, mais à un degré infiniment moindre,
l'obstacle essentiel que la nature des recherches physiologiques oppose
si complétement à la méthode purement expérimentale, dont l'usage est
presque toujours illusoire. On ne saurait douter, néanmoins, que
l'expérimentation n'ait puissamment contribué jusqu'ici au
perfectionnement de la science chimique, abstraction faite des nouveaux
sujets d'observation qu'elle a fait naître. Il me semble même
incontestable que l'éminente supériorité, sous ce rapport, de la
physique sur la chimie, ne tient pas seulement aujourd'hui à la nature
respective des deux sciences (qui en est cependant la principale cause),
mais aussi à ce que la première se trouve maintenant parvenue à une
époque plus avancée de son développement que la seconde. Quand la chimie
sera cultivée habituellement d'une manière plus rationnelle, l'art des
expériences y sera, sans doute, mieux entendu et plus efficacement
employé. Dès les premiers temps de cette science difficile, les
immortelles séries de travaux de Priestley, et surtout du grand
Lavoisier, ont offert, à cet égard, d'admirables modèles, presque
comparables à ce que la physique nous présente de plus parfait, et qui
suffiraient seuls pour constater que la nature des phénomènes chimiques
n'oppose point d'insurmontables obstacles à un emploi lumineux et étendu
de la méthode expérimentale.
Enfin, relativement au troisième mode fondamental de l'exploration
rationnelle, la _comparaison_ proprement dite, le moins général de tous,
il importe de considérer ici que si, par sa nature, ce procédé est
essentiellement destiné aux études physiologiques, son usage pourrait
cependant commencer à acquérir, dans les recherches chimiques, une
véritable efficacité. La condition essentielle de cette précieuse
méthode, consiste dans l'existence d'une suite suffisamment étendue de
cas analogues mais distincts, où un phénomène commun se modifie de plus
en plus, soit par des simplifications, soit par des dégradations
successives et presque continues. Or, d'après ce seul énoncé, il est
évident qu'un tel artifice ne convient, dans toute sa plénitude, qu'à
l'analyse des phénomènes vitaux. Aussi, est-ce uniquement là que ce mode
d'observation a été jusqu'ici fécond en résultats importans: on ne
saurait l'étudier ailleurs pour s'en former une idée nette. Néanmoins,
après avoir abstraitement formulé, comme je viens de le faire, l'esprit
général de ce procédé, il me semble évident que, si un tel art est
radicalement inapplicable à l'astronomie, et ne peut même offrir à la
physique aucune ressource vraiment importante, la chimie, par sa nature,
est, à cet égard, dans de tout autres conditions, qui se rapprochent, à
un certain degré, de celles que la physiologie seule peut manifester
complétement. Je n'ai pas besoin d'en signaler ici d'autre indice
général que l'existence des familles naturelles, unanimement admise
aujourd'hui, en chimie, par toutes les têtes philosophiques, quoique la
classification correspondante à ce principe soit encore loin, sans
doute, d'être convenablement établie. La possibilité reconnue d'une
semblable classification doit nécessairement conduire à celle de la
méthode comparative, l'une et l'autre étant fondées sur la considération
commune de l'uniformité, dans une longue série de corps différens, de
certains phénomènes prépondérans. Il existe même entre ces deux ordres
d'idées une telle liaison réciproque, que la construction d'un système
naturel de classification chimique, si justement désiré aujourd'hui, est
impossible sans une large application de l'art comparatif proprement
dit, entendu à la manière des physiologistes; et, pareillement, en sens
inverse, la chimie comparée ne saurait être régulièrement cultivée, tant
que l'esprit ne pourra point s'y diriger d'après une ébauche de
classification naturelle. Quoi qu'il en soit, ces considérations de
haute philosophie chimique me paraissent rendre incontestable la
convenance fondamentale, et même l'application peu éloignée, du procédé
comparatif au perfectionnement général des connaissances chimiques.
Peut-être en indiquant cette importante relation, mon esprit se tient-il
trop au-delà de l'état présent de la science, qui ne semble, en effet,
offrir jusqu'ici d'exemple réel d'une telle marche que dans un très
petit nombre de recherches, où son influence est même difficilement
appréciable. Mais il ne faut point oublier que la chimie est encore,
pour ainsi dire, une science naissante; et en conséquence, on ne doit
pas trouver étrange que l'ensemble des procédés généraux qui lui sont
propres ait été jusqu'à présent incomplétement caractérisé par son
développement spontané. C'est surtout en devançant, à un degré modéré,
les phases naturelles de ce développement, que l'étude spéciale de la
philosophie des sciences, telle que je me suis efforcé de la concevoir
et de l'organiser, peut contribuer, avec une efficacité notable, à hâter
et à étendre leurs progrès effectifs.
Quels que soient les moyens, directs ou indirects, employés pour
l'exploration chimique, il convient de remarquer, en dernier lieu, que
leur emploi est ordinairement susceptible d'une vérification générale,
éminemment appropriée à la nature de cette science, bien qu'elle ne lui
soit pas rigoureusement particulière. Cette ressource capitale résulte
de la confrontation exacte du double procédé de l'_analyse_ et de la
_synthèse_[5].
[Note 5: Les diverses sectes de philosophes
métaphysiciens ont tellement abusé, depuis un siècle, de ces
deux expressions, par une multitude d'acceptions logiques
profondément différentes, que tout esprit judicieux doit
répugner aujourd'hui à les introduire dans le discours,
quand les circonstances de leur emploi n'en spécifient pas
naturellement le sens positif. Mais, en chimie, elles ont dû
heureusement conserver, d'une manière tout-à-fait pure, leur
netteté originelle; en sorte qu'elles y sont usitées sans
aucun danger; encore serait-il préférable, pour plus de
sécurité, d'adopter habituellement les mots équivalens de
_composition_ et _décomposition_, qui n'ont pas été viciés,
et qui ne sont guère plus longs, quoique d'ailleurs ils
n'offrent pas autant de facilité pour la formation des mots
secondaires.]
Tout corps qui a été décomposé doit, évidemment, être conçu, par cela
même, comme susceptible d'une recomposition, d'ailleurs plus ou moins
difficile et quelquefois presque impossible à réaliser. Or, si cette
opération inverse reproduit exactement la substance primitive, la
démonstration chimique acquiert aussitôt la plus incontestable
certitude. Malheureusement l'admirable extension de la puissance
chimique dans le siècle actuel a beaucoup plus porté jusqu'ici sur les
facultés analytiques que sur les moyens synthétiques; en sorte que ces
deux voies sont encore très loin de conserver entre elles une exacte et
constante harmonie.
Afin de caractériser plus profondément les cas où une telle harmonie est
néanmoins indispensable à l'établissement d'une conviction vraiment
inébranlable, il faut distinguer, en général, avec plus de soin qu'on ne
l'a fait, deux genres très différens d'analyse chimique: une analyse
préliminaire, consistant dans la simple séparation des principes
immédiats, et une analyse finale, conduisant à la détermination des
_élémens_ proprement dits[6]. Quoique celle-ci soit toujours le
complément nécessaire de toute étude chimique, l'usage de la première
est, cependant, dans un très grand nombre de cas, et surtout
relativement aux applications, plus important et plus étendu. Or, il est
aisé de concevoir que l'analyse élémentaire peut être, par sa nature,
rigoureusement dispensée d'une vérification synthétique. Car, en
instituant l'opération avec exactitude et la poursuivant avec soin, on
déduira toujours, sans incertitude, de la composition des réactifs
employés, comparée à celle des produits obtenus, la composition inconnue
de la substance proposée, dont les divers élémens auront ainsi été
séparés d'une manière quelconque. L'impossibilité où l'on serait de les
combiner de nouveau pour reproduire le corps primitif, ne saurait,
évidemment, en un tel cas, jeter aucun doute légitime sur la réalité de
la solution; à moins toutefois, ce qui doit être infiniment rare, qu'on
n'eût des motifs valides de contester la simplicité effective de
quelqu'un des élémens considérés. La synthèse ne fait donc alors
qu'ajouter, à la démonstration analytique, une confirmation utile et
lumineuse, mais nullement indispensable. Il en est tout autrement, au
contraire, quand il s'agit de déterminer seulement les vrais principes
immédiats. Comme les divers élémens dont ils sont formés seraient
nécessairement toujours plus ou moins susceptibles de produire entre eux
d'autres combinaisons de différens ordres, on ne peut jamais avoir
absolument, dans un tel genre d'analyse, la certitude directe qu'un ou
plusieurs des prétendus principes immédiats qu'elle a fournis ne doivent
pas leur origine aux réactions provoquées par l'opération analytique
elle-même. La synthèse, en général, peut seule alors, en reconstruisant,
avec les matériaux trouvés, la substance proposée, décider finalement la
question d'une manière irrécusable; à moins que la faible énergie des
réactifs employés ou la puissance des inductions analogiques ne
suffisent, ce qui a souvent lieu, pour que les résultats directs des
opérations analytiques ne doivent comporter aucun doute raisonnable.
Dans les analyses immédiates très compliquées, lors même que la
concordance de plusieurs moyens analytiques distincts vient fortement
corroborer la solidité des conclusions obtenues, on ne saurait presque
jamais, sans la confirmation synthétique, compter sur de véritables
démonstrations chimiques. L'analyse des eaux minérales, et surtout
celles des matières organiques, abondent en exemples importans, propres
à mettre dans tout son jour la justesse de cette maxime essentielle de
philosophie chimique.
[Note 6: Ces deux expressions, _préliminaire_ et
_finale_, sont ici seulement destinées à caractériser, aussi
nettement que possible, le but propre à chacune des deux
analyses, sans aucune allusion à l'ordre qui s'établit entre
elles. Du point de vue abstrait, il paraîtrait, sans doute,
que la première doit toujours, rationnellement, précéder la
seconde. Mais comme, en réalité, celle-ci est souvent
beaucoup plus facile et plus sûre que l'autre, dont elle
peut être rendue indépendante, on conçoit sans peine que cet
ordre naturel doive se trouver fréquemment interverti.]
Pour compléter l'aperçu d'un tel principe, on doit remarquer enfin, à
ce sujet, l'existence nécessaire d'une certaine harmonie générale entre
la possibilité d'appliquer la méthode synthétique et l'obligation d'y
recourir; sans prétendre d'ailleurs, bien entendu, que, sous ce rapport,
la correspondance des moyens au but ne laisse jamais rien à désirer.
Cela résulte de la loi, mentionnée ci-dessus à autre intention, que les
combinaisons deviennent moins tenaces à mesure que l'ordre de
composition des particules constituantes s'élève davantage. Or le degré
de facilité de la recomposition doit, sans doute, correspondre à celui
avec lequel la séparation s'est opérée. Ainsi, l'analyse élémentaire, la
seule qui, d'après les considérations précédentes, puisse être
rigoureusement dispensée de la contre-épreuve synthétique, est
précisément celle qui obligerait aux recompositions les plus difficiles,
souvent même impossibles pour peu que les élémens soient nombreux, à
cause des réactions très énergiques qu'il a fallu d'ordinaire employer,
comme l'expérience chimique le vérifie chaque jour: tandis que les cas
d'analyse immédiate, au contraire, n'exigeant, en général, que de
faibles antagonismes, n'opposent pas de grands obstacles aux opérations
synthétiques, qui sont alors devenues presque indispensables.
Après avoir suffisamment considéré, du point de vue philosophique, le
véritable but général de la science chimique, et les moyens fondamentaux
d'exploration qui lui sont propres, l'ordre naturel des idées
principales relatives à cette leçon nous conduit à examiner rapidement
la position encyclopédique de la chimie, c'est-à-dire à justifier, d'une
manière directe et spéciale, quoique sommaire, le rang que j'ai dû lui
assigner dans la hiérarchie scientifique établie au début de ce traité.
Ce cas me paraît être l'un des plus propres à constater qu'une telle
classification fondamentale ne repose point sur de vaines et arbitraires
considérations, mais qu'elle est le fidèle résumé des harmonies
nécessaires, naturellement manifestées, entre les différentes sciences,
par leur développement commun. Aucune position encyclopédique ne me
semble, en effet, se présenter avec plus de spontanéité que celle de la
chimie, d'après ma formule, entre la physique et la physiologie. Qui
pourrait méconnaître aujourd'hui que, par plusieurs parties
essentielles, et surtout par l'importante série des phénomènes
électro-chimiques, le système des connaissances chimiques touche
immédiatement à l'ensemble de la physique, dont il constitue, en
apparence, un simple prolongement; et que de même, à son autre
extrémité, par l'étude, non moins fondamentale, des combinaisons
organiques, il adhère, en quelque sorte, à la physiologie générale, dont
il établit, pour ainsi dire, les premiers fondemens? Ces relations sont
tellement intimes, que, dans plus d'un cas particulier, les chimistes
qui n'ont point approfondi la vraie philosophie des sciences n'osent
décider si tel sujet tombe effectivement sous leur compétence, ou s'ils
doivent le renvoyer, soit à la physique, soit à la physiologie.
Considérons, en premier lieu, la chimie relativement aux sciences qui la
précèdent dans notre échelle encyclopédique, et d'abord, à la physique,
qui lui est immédiatement antérieure.
Les phénomènes de la première sont, évidemment, d'une nature plus
compliquée, que ceux de la seconde; et l'étude en est nécessairement
subordonnée à la leur. Quoique les uns et les autres soient
rigoureusement généraux, cependant l'ordre de généralité des faits
chimiques doit être classé comme réellement inférieur à celui des faits
physiques. En comparant ceux-ci aux faits astronomiques, j'ai démontré,
dans le volume précédent, que leur généralité est moindre, parce que,
propres à tous les corps, ils ne s'y manifestent point cependant dans
toutes les circonstances, leur développement étant toujours soumis à
certaines conditions. Or, le même principe est applicable ici, et à bien
plus forte raison, car les effets chimiques exigent un concours de
conditions variées beaucoup plus étendu. Avec de simples modifications,
les propriétés physiques appartiennent, non-seulement à toutes les
substances, mais aussi à tous les états d'agrégation, et même de
combinaison, de chacune d'elles: chaque corps ne manifeste, au
contraire, ses propriétés chimiques que dans un état plus ou moins
déterminé, et souvent tellement restreint qu'il a fallu de longues
séries d'essais laborieux pour parvenir à le réaliser. En un mot, la
nature nous offre très fréquemment des effets physiques qui ne sont
accompagnés d'aucun effet chimique, tandis que nul phénomène chimique ne
saurait avoir lieu sans la coexistence de certains phénomènes physiques.
Ainsi, les uns formant les divers modes spécifiques de l'activité propre
à chaque substance, et les autres, au contraire, constituant
l'existence fondamentale de toute matière, le sujet de la chimie se
complique nécessairement toujours de celui de la physique, et ne saurait
être rationnellement étudié sans la connaissance préalable de celui-ci.
D'ailleurs, les agens chimiques les plus puissans sont, désormais,
empruntés à la physique, qui, en outre, fournit constamment, par ses
différens ordres de phénomènes, les premiers caractères distinctifs des
diverses substances. Il serait inutile d'insister davantage aujourd'hui
pour faire sentir qu'on ne saurait concevoir de chimie vraiment
scientifique sans lui donner, préalablement, l'ensemble de la physique
pour base générale. Sous ce premier rapport, qui est décisif, la
position encyclopédique de la chimie se trouve donc déterminée, à l'abri
de toute incertitude.
De cette relation immédiate, résulte, évidemment, une subordination
indirecte, mais nécessaire, de la chimie envers l'ensemble de
l'astronomie, et même de la science mathématique, comme fondemens
indispensables de toute physique sérieuse. Quant à des liaisons
directes, il faut convenir que, sous le rapport de la doctrine, elles
sont peu étendues et d'une médiocre importance.
Toute tentative de faire rentrer les questions chimiques dans le domaine
des doctrines mathématiques, doit être réputée jusqu'ici, et sans doute
à jamais, profondément irrationnelle, comme étant antipathique à la
nature des phénomènes: elle ne pourrait découler que d'hypothèses vagues
et radicalement arbitraires sur la constitution intime des corps, ainsi
que j'ai eu occasion de l'indiquer dans les prolégomènes de cet ouvrage.
J'ai fait ressortir, dans le volume précédent, le tort général fait
jusqu'ici à la physique par l'abus de l'analyse mathématique. Mais là,
il ne s'agissait que de l'usage irréfléchi d'un instrument, qui,
judicieusement dirigé, est susceptible, pour un tel ordre de recherches,
d'une admirable efficacité. Ici, au contraire, on ne doit pas craindre
de garantir que si, par une aberration heureusement presque impossible,
l'emploi de l'analyse mathématique acquérait jamais, en chimie, une
semblable prépondérance, il déterminerait inévitablement, et sans aucune
compensation, dans l'économie entière de cette science, une immense et
rapide rétrogradation, en substituant l'empire des conceptions vagues à
celui des notions positives, et un facile verbiage algébrique à une
laborieuse exploration des faits.
La subordination directe de la chimie envers l'astronomie, est,
pareillement, très faible, mais, néanmoins, plus prononcée. Elle est
presque insensible pour la chimie _abstraite_, seule cultivée
aujourd'hui. Mais, quand l'ensemble des progrès de la philosophie
naturelle viendra permettre le développement de la chimie _concrète_,
c'est-à-dire l'application méthodique du système des connaissances
chimiques à l'histoire naturelle du globe, on éprouvera, sans doute, en
plus d'une recherche, le besoin de combiner, pour la saine explication
des phénomènes, les considérations chimiques et les considérations
astronomiques, qui semblent maintenant ne comporter aucun point de
contact réel. La géologie actuelle, si informe qu'elle soit, doit nous
faire clairement pressentir la manifestation future, et peut-être
prochaine, d'une semblable nécessité, qu'un vague instinct avait
probablement révélée aux philosophes de l'âge théologique, au milieu de
leurs chimériques et pourtant opiniâtres rapprochemens entre
l'astrologie et l'alchimie. Il est, sans doute, impossible, en principe,
de concevoir l'ensemble des grandes opérations intestines de la nature
terrestre comme radicalement indépendant des mouvemens de notre globe,
de l'équilibre général de sa masse, en un mot, du système de ses
conditions planétaires.
Si les relations immédiates de la chimie avec la science mathématique,
et même avec l'astronomie, sont nécessairement peu considérables sous
le point de vue de la doctrine, il n'en saurait être ainsi, à beaucoup
près, relativement à la méthode. En ce nouveau sens, il est aisé de
reconnaître, au contraire, qu'une suffisante habitude préalable, chez
les chimistes, de l'esprit mathématique et de la philosophie
astronomique exercerait inévitablement la plus grande et la plus
salutaire influence sur la manière de concevoir et de cultiver la
chimie, et, par suite, accélérerait beaucoup ses perfectionnemens
ultérieurs.
Pour la mathématique (dont il serait, d'ailleurs, superflu d'expliquer
ici que les premières notions élémentaires sont désormais directement
indispensables aux travaux journaliers des chimistes), je n'ai pas
besoin de reproduire les considérations générales, tant exposées dans
les diverses parties antérieures de ce traité, qui établissent
invinciblement l'ensemble d'une telle étude comme le premier fondement
nécessaire du système entier de la méthode positive. Il n'y a, dans
cette subordination commune à toute la hiérarchie scientifique, rien qui
soit précisément particulier à la chimie, si ce n'est cette sage
réflexion que, plus les phénomènes se compliquent, plus nous devons nous
préparer soigneusement, par ce salutaire régime intellectuel, à les
analyser avec une judicieuse sévérité. On ne doit pas craindre
d'attribuer aujourd'hui, en partie, au défaut habituel d'accomplissement
de cette indispensable condition, le peu de rationnalité, de rigueur, et
de liaison que les bons esprits remarquent si péniblement dans la
plupart des travaux chimiques. Il est évident, néanmoins, afin de
prévenir ici toute exagération, que l'éducation mathématique des
chimistes n'a pas besoin d'être aussi étendue, dans ses détails, que
celle convenable aux physiciens, puisqu'elle n'est point destinée à leur
fournir, comme à ceux-ci, un secours direct et d'un usage journalier,
mais seulement à les pénétrer assez de l'esprit géométrique pour que
leur intelligence soit convenablement préparée à l'étude rationnelle de
la nature.
Quant à l'astronomie, la subordination directe de la chimie envers elle,
sous le rapport de la méthode, est d'une importance tout aussi grande,
et encore plus sensible, d'après la propriété fondamentale que nous
avons reconnue à la science céleste de constituer nécessairement le type
le plus parfait de l'étude de la nature. La salutaire influence d'un tel
modèle doit devenir, en général, d'autant plus indispensable, que la
complication croissante des phénomènes tend davantage à faire perdre de
vue le véritable esprit de la philosophie naturelle. C'est seulement par
une semblable étude préliminaire, que les chimistes, sentant vivement
l'inanité radicale des explications métaphysiques dont leur doctrine est
encore habituellement viciée, pourront acquérir enfin un sentiment
profond et efficace du vrai caractère propre à la science chimique, et
du genre de perfection que comporte la nature de ses phénomènes. Sous ce
rapport philosophique, la physique elle-même, en vertu de sa moindre
perfection nécessaire, ne saurait jamais avoir, pour les chimistes,
autant d'utilité que l'astronomie, malgré ses relations bien plus
intimes et plus étendues. Aujourd'hui surtout, où la méthode, en
physique, est encore, à plusieurs égards, comme nous l'avons reconnu,
radicalement défectueuse, l'imitation exclusive d'un modèle aussi
incomplet tend à développer, sans doute, d'une manière beaucoup moins
satisfaisante, la saine philosophie chimique.
Telles sont, en aperçu, soit pour la doctrine, soit pour la méthode, les
relations générales de la chimie avec les sciences fondamentales qui la
précèdent dans notre hiérarchie encyclopédique.
Il serait superflu de considérer formellement ici sa liaison nécessaire
avec les sciences qui la suivent, et surtout avec la physiologie, qui
vient immédiatement après elle. Cet examen aura naturellement sa place
spéciale dans la seconde partie de ce volume. Nous devons nous borner,
en ce moment, à concevoir, d'une manière nette mais générale, que toute
saine physiologie s'appuie nécessairement sur la chimie, soit comme
point de départ, soit comme principal moyen d'investigation. En
séparant, autant que possible, les phénomènes de la vie proprement dite,
de ceux de l'animalité, il est clair que les premiers, dans le double
mouvement intestin qui les constitue, sont, par leur nature,
essentiellement chimiques. Les combinaisons et les décompositions qu'on
y observe présentent, sans doute, en vertu de l'organisation, des
caractères qui leur sont exclusivement propres: mais, malgré ces
importantes modifications, elles n'en doivent pas moins être
nécessairement subordonnées aux lois générales des effets chimiques.
Même en considérant l'étude des corps vivans sous le simple point de vue
statique, la chimie y est aussi d'un usage évidemment indispensable, en
ce qu'elle fournit les moyens les plus certains de distinguer exactement
entre eux les divers élémens anatomiques d'un organisme quelconque.
Nous reconnaîtrons, en dernier lieu, dans le volume suivant, que la
nouvelle science fondamentale, que je présente aux vrais philosophes,
sous le nom de physique sociale, comme devant constituer l'indispensable
complément du système rationnel de la philosophie naturelle, est,
pareillement, subordonnée par son objet à la science chimique. Elle en
dépend, d'abord, évidemment, d'une manière nécessaire, quoique
indirecte, par sa relation immédiate et manifeste avec la physiologie.
Mais, en outre, les phénomènes sociaux étant les plus compliqués et les
plus particuliers de tous, leurs lois sont inévitablement subordonnées,
par cela même, à celles de tous les ordres précédens, dont chacun y
manifeste, plus ou moins explicitement, son influence propre. Quant aux
lois chimiques surtout, il est évident que, dans l'ensemble des
conditions d'existence de la société humaine, sont comprises plusieurs
harmonies chimiques essentielles, entre l'homme et les circonstances
extérieures fondamentales dont il subit l'empire absolu. La rupture de
ces diverses harmonies, ou seulement leur perturbation un peu profonde,
soit quant à la composition du milieu atmosphérique, ou des eaux, ou des
terrains, etc., ne permettrait plus de concevoir rationnellement le
développement social, même en supposant un désordre assez restreint pour
que l'existence individuelle fût maintenue.
La position encyclopédique de la chimie, ainsi exactement vérifiée sous
tous les rapports essentiels, conduit naturellement à fixer aussitôt le
degré proportionnel de perfection générale que comporte cette science
fondamentale, comparée aux autres, d'après le principe philosophique
établi à ce sujet dans ma théorie préliminaire de la classification des
sciences (_voyez_ la deuxième leçon). Chacun peut, en effet, constater
aisément, par un examen direct, que, conformément à ce principe, et sous
le double aspect de la méthode ou de la doctrine, le degré de perfection
de la chimie est inférieur à celui de la physique et supérieur à celui
de la physiologie. Nous devons surtout, par le motif ci-dessus indiqué,
nous attacher ici à la première comparaison.
Quant à la méthode, malgré les imperfections radicales que j'ai dû
sévèrement signaler dans la manière de procéder de la physique actuelle,
la philosophie physique est, néanmoins, sans aucun doute, beaucoup plus
rapprochée aujourd'hui que la philosophie chimique de l'état pleinement
positif. Si, relativement à la théorie des hypothèses, la première
présente réellement encore un caractère quasi-métaphysique, il n'y a
aucune exagération à dire que l'esprit de la seconde est jusqu'ici, à
quelques égards, essentiellement métaphysique, par suite de son
développement plus difficile et plus tardif. La doctrine des
_affinités_, jusqu'à présent prépondérante et classique, quoique son
empire s'affaiblisse rapidement, est, ce me semble, d'une nature encore
plus ontologique que celle des fluides et des éthers imaginaires. Si le
fluide électrique et l'éther lumineux, comme je l'ai établi, ne sont
réellement autre chose que des entités matérialisées, les affinités
vulgaires ne sont-elles pas, au fond, des entités complétement pures,
aussi vagues et indéterminées que celles de la philosophie scolastique
du moyen âge? Les prétendues solutions qu'on a coutume d'en déduire
présentent évidemment le caractère essentiel des explications
métaphysiques, la simple et naïve reproduction, en termes abstraits, de
l'énoncé même du phénomène. Le développement accéléré des observations
chimiques, depuis un demi-siècle, qui, sans doute, doit bientôt
irrévocablement discréditer une aussi vaine philosophie, n'a fait
jusqu'ici que la modifier, de manière à dévoiler, avec une plus
éclatante évidence, sa nullité radicale. Quand les affinités étaient
regardées comme absolues et invariables, leur emploi, pour l'explication
des phénomènes, quoique toujours nécessairement illusoire, présentait,
du moins, une apparence plus imposante. Mais, depuis que les faits ont
forcé de concevoir, au contraire, les affinités comme éminemment
variables d'après une foule de circonstances diverses, leur usage n'a pu
se prolonger sans devenir aussitôt, par ce seul changement, d'une
inanité plus manifeste et presque puérile. Ainsi, par exemple, pour
fixer les idées, on sait, dès long-temps, que, à une certaine
température, le fer décompose l'eau, ou protoxide d'hydrogène; et,
néanmoins, on a reconnu ensuite que, sous la seule influence d'une plus
haute température, l'hydrogène, à son tour, décompose l'oxide de fer:
que peut signifier, dès lors, l'ordre quelconque d'affinité qu'on croira
devoir établir entre le fer et l'hydrogène envers l'oxigène? Si, comme
on y est conduit, on fait varier cet ordre avec la température, la
nature purement verbale de cette explication prétendue pourrait-elle
être désormais contestée? Or, la chimie actuelle offre un grand nombre
de ces rapprochemens, contradictoires en apparence, indépendamment de la
longue série de considérations aussi décisives qui ont fait rejeter les
affinités absolues, les seules pourtant qui devaient sembler présenter
quelque consistance scientifique.
L'empire de l'éducation, et, surtout, l'état correspondant du
développement général de l'humanité, dominent tellement la marche
individuelle des esprits même les plus éminens, que le génie le plus
profondément philosophique dont la chimie puisse s'honorer jusque ici,
le grand Berthollet, dans l'immortel ouvrage[7] où il a si
victorieusement renversé l'ancienne doctrine des affinités invariables
ou _électives_, ne peut lui-même achever de se soustraire complétement
aux habitudes (alors il est vrai, si prépondérantes) d'ontologie
chimique, et maintient, pour l'explication journalière des phénomènes,
l'usage presque arbitraire des vaines conceptions d'affinité, rendues
encore plus vagues par les modifications mêmes qu'il a dû leur faire
subir. Pour constater, d'une manière irrécusable, combien, même
aujourd'hui, ces habitudes sont encore, à certains égards, profondément
enracinées, il suffit de signaler ici l'étrange et absurde doctrine de
l'_affinité prédisposante_, dont l'usage est, jusque ici, resté
classique, comme l'indiquent les traités les plus récens et les plus
plus justement estimés, entre autres le grand et important ouvrage du
plus rationnel des chimistes actuels, l'illustre M. Berzélius. Lorsque,
par exemple, l'action de l'acide sulfurique détermine, à la température
ordinaire, la subite décomposition, alors impossible sans un tel
secours, de l'eau par le fer, de façon à dégager l'hydrogène, on
attribue communément ce remarquable phénomène à l'affinité de l'acide
sulfurique pour l'oxide de fer qui _tend_ à se former: et il en est de
même dans une foule de cas analogues. Or, peut-on imaginer rien de plus
métaphysique, et même de plus radicalement incompréhensible, que
l'action sympathique d'une substance sur une autre qui n'existe pas
encore, et la formation de celle-ci en vertu de cette mystérieuse
affection?[8] Il faut convenir que, comparativement à de telles
conceptions, les étranges fluides des physiciens sont quelque chose de
rationnel et de satisfaisant.
[Note 7: Le point de départ de Berthollet se trouva,
malheureusement, être pris dans la physiologie, c'est-à-dire
dans une science dont la philosophie devait être
naturellement, et surtout à cette époque, beaucoup plus
arriérée encore que celle dont il a si noblement consacré sa
vie à poursuivre le progrès général. Préparé, au contraire,
par une éducation mathématique et astronomique, un esprit de
cette trempe eût produit, sans doute, même alors, des
résultats philosophiques bien plus complets et plus
durables. Néanmoins, la _Statique chimique_, beaucoup trop
négligée aujourd'hui, restera, par son admirable
rationnalité, malgré ses imperfections capitales, un
monument éternel, et jusqu'ici incomparable, de la puissance
de l'esprit humain pour la systématisation des idées
chimiques.]
[Note 8: Dans l'exemple que je viens de citer, on
pourrait, ce me semble, concevoir que le phénomène est dû à
la solubilité du sulfate de fer, opposée à l'insolubilité de
l'oxide correspondant. Le fer agit certainement sur l'eau à
toute température; et l'on peut attribuer la faible action
qu'il exerce alors à ce que l'oxide insoluble, à mesure
qu'il se forme à la surface du métal, préserve les couches
intérieures: dès lors, l'acide opérerait, presque
mécaniquement, une plus vive décomposition, en supprimant
continuellement cet obstacle. Les expérimentateurs
décideraient si une telle explication est réellement
admissible, en faisant varier, dans une double suite de cas
analogues, soit le métal, soit l'acide (pourvu que leur
énergie relative restât à peu près la même), pour examiner
ensuite si, en effet, la solubilité de certains sels permet
la décomposition, tandis qu'elle serait, au contraire,
empêchée par l'insolubilité des autres.]
Des considérations aussi décisives me semblent éminemment propres à
faire sentir l'importance capitale et pratique du plan général que j'ai
indiqué ci-dessus, d'après la position de la chimie dans ma hiérarchie
scientifique, pour l'éducation rationnelle des chimistes, fondée sur une
étude préliminaire, suffisamment approfondie, de la philosophie
mathématique, ensuite de la philosophie astronomique, et enfin de la
physique. On ne saurait méconnaître, en scrutant philosophiquement ce
sujet, que toute cette doctrine des affinités n'est réellement, dans son
esprit originaire, qu'une tentative, nécessairement vaine, pour
concevoir la nature intime des phénomènes chimiques, aussi radicalement
inaccessible que les essences analogues qu'on cherchait autrefois, par
des procédés semblables, envers les phénomènes plus simples. Le
développement plus rapide de l'esprit humain en astronomie et en
physique, y a déjà fait exclure à jamais ces recherches chimériques, qui
doivent donc aussi, à plus forte raison, être finalement rejetées des
parties plus compliquées de la philosophie naturelle. Or, comment les
chimistes réaliseraient-ils, dans leur science, cette épuration
fondamentale, si, d'abord, ils n'ont étudié son accomplissement à
l'égard des sciences antérieures et plus simples, qui peuvent seules
leur en donner une juste idée? L'intelligence pourrait-elle devenir
complétement positive en chimie, tout en demeurant à demi métaphysique
en astronomie ou en physique? L'individu ne doit-il pas, à cet égard,
suivre nécessairement la même marche générale qu'a suivie l'espèce dans
son passage graduel à l'état positif? La vraie science consiste, en tout
genre, dans les relations exactes établies entre les faits observés,
afin de déduire, du moindre nombre possible de phénomènes fondamentaux,
la suite la plus étendue de phénomènes secondaires, en renonçant
absolument à la vaine enquête des _causes_ et des _essences_. Tel est
l'esprit qu'il s'agit aujourd'hui de rendre enfin complétement
prépondérant dans la chimie, et devant lequel se dissipera pour toujours
la doctrine métaphysique des affinités. Or, les chimistes pourraient-ils
se pénétrer convenablement d'un telle manière de philosopher, si ce
n'est par l'étude des seules sciences où elle soit encore pleinement
développée?[9]
[Note 9: Sous ce rapport essentiel, l'éducation
ordinaire des chimistes anciens avait certainement, pour
leur époque; un caractère plus rationnel que celle des
chimistes actuels, en ce que, du moins, elle développait en
eux, quoique sur des bases chimériques, le sentiment
habituel des relations fondamentales de la chimie avec
l'ensemble des autres sciences, et, spécialement, avec
l'astronomie, d'une part, et, en sens inverse, avec l'étude
des corps vivans. Le rapide et immense développement des
différentes sciences, depuis leur passage à l'état positif,
a rendu, sans doute, une telle condition préalable beaucoup
plus difficile à remplir pour les diverses classes des
savans; mais elle n'est nullement impraticable, pourvu que
le degré précis de spécialité de chaque étude préliminaire
soit toujours judicieusement proportionné à la destination
d'une semblable éducation. Car, il est aisé de remarquer,
d'après les principes de hiérarchie scientifique établis
dans ce traité, que, plus ces préparations successives se
multiplient, par la complication croissante des phénomènes,
moins chacune d'elles a besoin d'être développée, vu la
moindre étendue des relations à mesure que les catégories
des phénomènes sont plus distantes. L'esprit et la marche de
nos enseignemens scientifiques actuels ne peuvent donner
aucune idée juste de ce système philosophique d'éducation
rationnelle pour les savans.]
L'infériorité si bien constatée de la chimie envers la physique, sous le
point de vue de la méthode et de l'esprit philosophique, explique
immédiatement son imperfection relative, encore plus évidente, quant à
la science effective, sans qu'il soit nécessaire d'entreprendre, à ce
sujet, aucune comparaison spéciale. J'ai suffisamment établi, en
commençant ce discours, quel doit être, en général, le véritable but
scientifique de la chimie, précisé par une formule exacte: chacun peut
lui confronter aisément l'état actuel de la science, et reconnaître
aussitôt qu'il en est à une immense distance, beaucoup plus prononcée
que celle (déjà si grande néanmoins, à plusieurs égards) qui correspond
à la physique. Les faits chimiques sont, aujourd'hui, essentiellement
incohérens, ou, du moins, faiblement coordonnés par un petit nombre de
relations, partielles et insuffisantes, au lieu de ces lois aussi
certaines qu'étendues et uniformes dont la physique se glorifie si
justement. Quant à la prévision, véritable mesure de la perfection de
chaque science naturelle, il est trop évident que si déjà elle est bien
plus bornée, plus incertaine, et moins précise en physique qu'en
astronomie, les théories chimiques actuelles y atteignent beaucoup plus
imparfaitement encore: le plus souvent même, l'issue de chaque événement
chimique ne peut être connue qu'en consultant, d'une manière spéciale,
l'expérience immédiate, et, pour ainsi dire quand l'événement est
accompli.
Quelque imparfaite que soit la chimie, comme méthode et comme doctrine,
il faut reconnaître, afin de conserver les proportions, que, sous l'un
et l'autre point de vue, elle est, néanmoins, par sa nature, même
aujourd'hui, très supérieure à la physiologie, et (je n'ai pas besoin
d'en avertir) bien davantage à la science sociale. Outre que, par la
simplicité relative de ses phénomènes, les faits y sont beaucoup mieux
discutés et les investigations plus décisives, il y existe, quoiqu'en
très petit nombre, quelques véritables théories, exactement
circonscrites, et susceptibles de fournir, en certains cas, des
prévisions réelles et complètes, qui sont jusque ici presque toujours
impossibles, si ce n'est d'une manière générale, dans l'étude des corps
vivans. Je ferai surtout ressortir, dans une des leçons suivantes, les
lois qui concernent les proportions, et dont la physiologie générale ne
saurait, sans doute, offrir, en aucune façon, l'équivalent.
Du reste, il ne faut jamais perdre de vue, en de telles comparaisons,
que, si le degré de perfection des diverses sciences fondamentales est
toujours nécessairement inégal par la complication graduelle de leurs
phénomènes, son importance à notre égard diminue suivant la même règle
par une autre conséquence du même principe, en sorte qu'il peut toujours
exister une suffisante harmonie générale entre les besoins raisonnables
et les moyens effectifs. J'espère, d'ailleurs, que de cette sévère et
consciencieuse appréciation du véritable état de chaque science, il
résultera, pour les bons esprits, une stimulation à la cultiver beaucoup
plus qu'une répugnance à l'étudier: car, l'activité humaine doit être,
sans doute, bien autrement satisfaite en concevant les sciences comme
naissantes et par suite, susceptibles, d'une manière presque indéfinie,
de progrès larges et variés (ainsi que toutes le sont réellement plus ou
moins), au lieu de les supposer parfaites, et, en conséquence,
essentiellement immobiles, si ce n'est dans leurs développemens
secondaires.
En traitant ainsi de la position encyclopédique de la chimie, j'ai fait
suffisamment ressortir l'importance capitale d'une telle science dans le
système général de la philosophie naturelle, et son indispensable
nécessité pour l'étude rationnelle des sciences plus compliquées. Il me
reste maintenant à signaler, d'une manière sommaire, ses propriétés
philosophiques les plus élevées, relatives à son action directe sur
l'éducation fondamentale de la raison humaine.
À cet égard, et d'abord quant à la méthode, on pourrait dire, en premier
lieu, que la chimie présente à l'esprit humain de grandes ressources
pour étudier, en général, l'art universel de l'expérimentation.
Toutefois, quelle que soit, sous ce rapport, la haute utilité
philosophique de la chimie, il faut reconnaître que cette propriété ne
lui est point strictement particulière, et même, comme nous l'avons vu,
que la physique, par sa nature, est, en ce genre, nécessairement
supérieure. C'est bien plus l'art d'observer proprement dit, que celui
d'expérimenter, dont la chimie peut offrir à tous les philosophes des
leçons éminemment précieuses. Mais il existe, dans le système de la
méthode positive, une partie fort importante, quoique jusque ici trop
peu appréciée, et que la chimie était, ce me semble, spécialement
destinée à porter au plus haut degré de perfection. Il s'agit, non de la
théorie des classifications, assez mal entendue par les chimistes, mais
de l'art général des nomenclatures rationnelles, qui en est tout-à-fait
indépendant, et dont la chimie, par la nature même de son objet, doit
présenter de plus parfaits modèles qu'aucune autre science fondamentale.
On a souvent tenté, surtout depuis la réforme du langage chimique, et
l'on entreprend encore chaque jour des essais plus ou moins judicieux de
nomenclature systématique en anatomie, en pathologie même, et surtout en
zoologie. Mais, quelle que soit l'utilité réelle de ces estimables
efforts, ils n'ont pas eu encore et ne sauraient jamais avoir un succès
comparable à celui des illustres nomenclateurs de la chimie, même quand
ils seraient mieux conçus et plus rationnellement dirigés qu'ils n'ont
pu l'être jusqu'à présent; car la nature des phénomènes s'y oppose
invinciblement. Ce n'est point, sans doute, accidentellement que la
nomenclature chimique est si parfaite entre toutes les autres.
À mesure que les phénomènes se compliquent davantage; les objets étant
caractérisés par des comparaisons à la fois plus variées et moins
circonscrites, il devient de plus en plus difficile de les assujettir,
d'une manière suffisamment expressive, à un système uniforme de
dénominations rationnelles, et pourtant abrégées, propre à faciliter
réellement la combinaison habituelle des idées. Si les organes et les
tissus des corps vivans, ne différaient entre eux que sous un seul point
de vue principal, si les maladies étaient suffisamment définies par leur
siége, si les genres ou au moins les familles zoologiques pouvaient être
constamment établies d'après une considération exactement homogène, on
conçoit que les sciences correspondantes comporteraient aussitôt des
nomenclatures systématiques aussi rationnelles et aussi efficaces que
celle de la chimie. Mais, en réalité, la profonde diversité des aspects
multiples, presque jamais susceptibles d'être coordonnés sous un chef
unique, rend évidemment un tel perfectionnement à la fois très difficile
et peu avantageux.
Parmi les sciences où l'immense multitude des sujets considérés excite
spontanément à la formation des nomenclatures spéciales, la chimie est
la seule où, par sa nature, les phénomènes soient assez simples, assez
uniformes, et en même temps, assez déterminés, pour que la nomenclature
rationnelle puisse être à la fois claire, rapide et complète, de façon à
contribuer profondément au progrès général de la science. Toutes les
considérations chimiques sont nécessairement dominées, d'une manière
directe et incontestable, par une seule notion prépondérante, celle de
la composition: le but propre de la science, comme je l'ai établi, est
précisément de tout rallier à ce caractère suprême. Ainsi, le nom
systématique de chaque corps, en faisant directement connaître sa
composition, peut aisément indiquer, d'abord, un juste aperçu général,
et ensuite, un résumé fidèle quoique concis, de l'ensemble de son
histoire chimique; et, par la nature même de la science, plus elle fera
de progrès vers sa destination fondamentale, plus cette double propriété
de sa nomenclature devra inévitablement se développer. D'un autre côté,
le dualisme étant en chimie la constitution la plus commune, et surtout
la plus essentielle, celle à laquelle il est naturel que la science
tende de plus en plus à ramener, autant que possible, tous les autres
modes de composition, on conçoit que l'ensemble des conditions du
problème ne saurait être plus favorable à la formation d'une
nomenclature rapide et néanmoins suffisamment expressive. Aussi la
chimie a-t-elle présenté, pour ainsi dire de tout temps, un système de
nomenclature plus ou moins grossier, quoique d'ailleurs nullement
comparable à celui si heureusement fondé par l'illustre Guyton-Morveau.
Les propriétés fondamentales de la nomenclature chimique ne doivent,
sans doute, comme je l'ai indiqué, se manifester dans toute leur
plénitude que lorsque la science sera plus avancée, puisque la
destination principale de cette nomenclature est de faciliter la
combinaison générale des idées chimiques, jusqu'ici peu active et peu
profonde. Mais cet heureux artifice est tellement en harmonie avec la
nature de la science chimique, que, dans son extrême imperfection
actuelle, il la soutient en quelque sorte, en suppléant provisoirement,
pour ainsi dire, à son défaut presque absolu de rationnalité véritable.
Ainsi, sous cet important point de vue, la chimie doit être envisagée
comme éminemment propre à développer, de la manière la plus spéciale,
l'un de ces moyens fondamentaux, en si petit nombre, dont l'ensemble
constitue le pouvoir général de l'esprit humain. Quoique j'aie dû
m'attacher à faire hautement ressortir les causes principales de
l'évidente supériorité qui résulte à cet égard de la nature même de la
science chimique, il est incontestable que si, dans les sciences plus
compliquées, les systèmes de nomenclature rationnelle doivent être
nécessairement plus difficiles à établir et moins efficaces à employer,
leur formation y présente cependant un véritable et puissant intérêt.
J'ai seulement voulu mettre hors de doute, à ce sujet, l'indispensable
nécessité, pour une classe quelconque de philosophes positifs, de venir
puiser, exclusivement dans la chimie, les vrais principes et l'esprit
général de l'art des nomenclatures scientifiques, conformément à cette
règle fondamentale, déjà pratiquée, à tant d'autres égards, dans cet
ouvrage, que chaque grand artifice logique doit être directement étudié
dans la partie de la philosophie naturelle qui en offre le développement
le plus spontané et le plus complet, afin de pouvoir être ensuite
appliqué, avec les modifications convenables, au perfectionnement des
sciences qui en sont moins susceptibles.
Les hautes propriétés philosophiques de la science chimique sont encore
plus éclatantes et même plus essentielles, sous le point de vue de la
doctrine, que relativement à la méthode.
Quelque imparfait que soit jusque ici le système des connaissances
chimiques, son développement n'en a pas moins déjà puissamment contribué
à l'émancipation générale et définitive de la raison humaine. Le
caractère fondamental d'opposition à toute philosophie théologique
quelconque, qui est nécessairement plus ou moins inhérent à toute
science réelle, même dès sa première enfance, se manifeste, pour les
intelligences populaires, par ces deux propriétés générales co-relatives
de toute philosophie positive: 1º prévision des phénomènes; 2º
modification volontaire exercée sur eux. Ces deux facultés ne sauraient
se développer, sans qu'elles tendent inévitablement, chacune d'une
manière distincte, mais pareillement décisive, à détruire radicalement,
dans l'esprit du vulgaire, toute idée de direction de l'ensemble des
événemens naturels par aucune volonté surhumaine. J'ai déjà signalé,
surtout dans la vingt-huitième leçon, cette double incompatibilité
nécessaire. J'ai aussi indiqué, dès lors, à ce sujet, un nouveau
théorème philosophique très important, qui est éminemment applicable à
la science chimique. Il consiste, sommairement, en ce que, plus la
faculté de prévoir diminue, par la complication croissante des
phénomènes, plus la faculté de modifier augmente, par la variété des
moyens d'action qui résulte de cette complication même; de telle sorte
que cette influence anti-théologique propre à chaque branche
fondamentale de la philosophie naturelle est toujours à peu près
également infaillible, soit par une voie, soit par l'autre.
J'ai déjà, ce me semble, presque surabondamment prouvé, dans tout le
cours de cet ouvrage, que notre prévision devient plus bornée, moins
précise, et même plus incertaine, à mesure que les phénomènes se
compliquent davantage. Quant au second aspect de la proposition, il
n'est pas moins incontestable. Car, en principe, la plus grande
complication des phénomènes ne tient qu'à ce que leur acomplissement
exige le concours d'un ensemble plus étendu de conditions hétérogènes,
dont chacune étant, à son tour, ou suspendue, ou altérée, ou seulement
même transposée, doit fournir d'autant plus de ressources, pour
modifier, entre certaines limites, le résultat final du conflit, qu'il
dépend d'un plus grand nombre d'élémens divers. La considération
successive de nos cinq catégories essentielles des phénomènes naturels
vérifie clairement cette loi inévitable. Ainsi, les événemens
astronomiques, que nous prévoyons de si loin avec une si admirable
exactitude, ne sauraient être, évidemment, le sujet d'aucune espèce de
modification volontaire, précisément parce qu'ils ne dépendent que d'un
seul principe fondamental: tout ce que nous pouvons à leur égard,
c'est, au contraire, de nous modifier, jusqu'à un certain point,
nous-mêmes relativement à eux, d'après cette prévoyance suffisamment
anticipée; du reste, ils nous dominent absolument. Mais, à partir des
événemens physiques, la suspension, l'altération du phénomène, sa
suppression même en plus d'une circonstance, en un mot, les différentes
sortes de modifications deviennent possibles, et de plus en plus
étendues, en suivant notre hiérarchie fondamentale, jusqu'aux phénomènes
physiologiques, et même jusqu'aux événemens sociaux, qui, de tous, sont,
en effet, les plus éminemment modifiables, comme l'expérience
universelle le confirme. En nous bornant ici aux événemens chimiques, on
voit que le pouvoir de l'homme à leur égard est, par leur nature,
beaucoup plus prononcé encore qu'envers les effets physiques. Cela est
tellement évident, que, dans l'innombrable multitude des phénomènes
chimiques considérés aujourd'hui, la plupart doivent certainement leur
existence à l'intervention humaine, qui a pu seule constituer l'ensemble
si complexe des circonstances indispensables à leur production. On doit
même remarquer, à ce sujet, que, si les phénomènes des deux catégories
suivantes sont encore plus modifiables, sans doute, que les phénomènes
chimiques, ceux-ci occupent néanmoins, sous ce rapport, le premier
rang, lorsque, au lieu d'envisager abstraitement toutes les
modifications exécutables, on se borne à considérer celles qui sont
susceptibles d'une haute utilité réelle pour l'amélioration de la
condition humaine. C'est par ce motif que, dans le système général de
l'action de l'homme sur la nature, la chimie doit être conçue comme la
principale source du pouvoir, quoique toutes les sciences fondamentales
y participent plus ou moins.
Ainsi, le libre et plein développement de la puissance humaine dans
l'ordre des effets chimiques, doit compenser nécessairement
l'infériorité relative de la chimie en prévoyance rationnelle, pour
constater irrésistiblement, envers les esprits les plus vulgaires, que
cette classe de phénomènes, comme toute autre, ne saurait être régie par
aucune volonté providentielle quelconque. Mais, en outre, je crois
convenable d'indiquer ici une autre voie, encore plus spéciale, et non
moins efficace peut-être, par laquelle la chimie est destinée à
contribuer à l'affranchissement irrévocable du génie humain de toute
tutelle théologique ou métaphysique, en rectifiant, d'une manière
irrécusable, sous plusieurs rapports fondamentaux, le système des
notions primitives sur l'économie générale de la nature terrestre.
Quoique, depuis l'école d'Aristote, les philosophes aient dû toujours
penser que les mêmes substances élémentaires se reproduisaient
essentiellement dans l'ensemble de toutes les grandes opérations
naturelles, malgré leur indépendance apparente, cependant l'entière
impossibilité de réaliser ce vague aperçu métaphysique devait
nécessairement maintenir l'empire universel du dogme théologique des
destructions et créations absolues, jusqu'à la grande époque de cet
admirable développement du génie chimique, qui forme le principal
caractère scientifique du dernier quart du siècle précédent. En effet,
tant qu'on ne pouvait avoir aucun égard ni aux matériaux ni aux produits
gazeux, un grand nombre de phénomènes remarquables devaient
inévitablement inspirer l'idée d'anéantissement ou de production réelle
de matière dans le système général de la nature. Il a fallu, avant tout,
la décomposition de l'air et de l'eau, et ensuite l'analyse élémentaire
des substances végétales et animales, et, peut-être même, le complément,
un peu plus tardif, d'un tel ensemble, par l'analyse des alcalis
proprement dits et des terres, pour établir, d'une manière entièrement
irrécusable, le principe fondamental de la perpétuité nécessairement
indéfinie de toute matière, et pour tendre à remplacer irrévocablement,
dans l'universalité des esprits, les idées théologiques de destruction
et de création, par les notions positives de décomposition et
recomposition. À l'égard des phénomènes vitaux surtout, non-seulement la
connaissance des élémens dont la substance des corps vivans est formée,
mais, en outre, l'ensemble de l'examen chimique de leurs principales
fonctions, quelque grossier qu'il soit encore, ont dû jeter, à tous les
yeux, le plus grand jour sur la conception générale de l'économie de la
nature vivante, en démontrant qu'il ne peut exister de matière organique
radicalement hétérogène à la matière inorganique, et que les
transformations vitales sont subordonnées, comme toutes les autres, aux
lois universelles des phénomènes chimiques. L'analyse chimique me paraît
avoir rempli, sous ce rapport, sa fonction la plus essentielle;
désormais, c'est par la voie, plus difficile, mais plus lumineuse, de la
synthèse que la chimie doit surtout compléter, comme l'indiquent déjà
quelques heureux essais[10], ce vaste et bel ensemble de démonstrations
par lequel elle a si puissamment concouru à la grande révolution
philosophique de l'humanité.
[Note 10: On doit principalement remarquer à ce sujet la
belle expérience de M. Whoeler sur la recomposition de
l'urée.]
Après avoir suffisamment caractérisé, par les diverses parties de ce
discours, toutes les considérations fondamentales relatives à l'ensemble
de la philosophie chimique, il me reste, enfin, à l'envisager très
sommairement sous son dernier aspect essentiel, quant au principe de
division rationnelle propre à la science chimique.
Cette science est sans doute, jusque ici, trop rapprochée de son
berceau, pour que sa division définitive et la vraie coordination de ses
parties principales aient pu encore se manifester spontanément, d'une
manière non équivoque. On s'y est, jusqu'à présent, beaucoup plus occupé
(et, à certains égards, avec juste raison) de multiplier les
observations exactes et complètes, plutôt que de les classer suivant
leurs relations systématiques. Mais, outre ce développement trop récent,
la nature de la science a dû aussi contribuer à retarder la marche de ce
dernier élément propre à la constitution philosophique d'une science
quelconque, en vertu de cette grande homogénéité générale qui
caractérise les phénomènes chimiques, dont les vraies différences
essentielles sont bien moins profondes, et, par suite, moins tranchées,
que dans aucune autre science fondamentale. En astronomie, la division
principale de ses phénomènes en géométriques et mécaniques, et la
subordination nécessaire de ceux-ci aux premiers, sont trop naturelles
et trop évidentes pour être jamais le sujet d'aucune controverse
importante. Quant à la physique, qui constitue, pour ainsi dire, un
ensemble de diverses sciences presque isolées, bien plus qu'une science
vraiment unique, la division ne saurait évidemment être plus
spontanément indiquée: il ne peut y avoir quelque hésitation réelle, et
toutefois peu importante, que sur la classification. Dans la seconde
partie de ce volume, nous constaterons clairement que la science vitale
présente à peu près le même résultat, quoique par une cause très
différente, en vertu de la diversité si marquée de ses principaux
aspects généraux, malgré l'intime connexité naturelle de toutes ses
branches. Mais, la chimie doit offrir, à cet égard, des conditions moins
favorables, les distinctions n'y étant, par sa nature, guère plus
prononcées qu'elles ne le sont dans l'étendue d'une même branche bien
caractérisée de la physique, en thermologie, par exemple, et surtout en
électrologie. L'imperfection et le peu d'importance de sa division
actuelle sont donc aisément explicables. Toutefois, les symptômes
précurseurs de l'établissement prochain d'une discussion capitale sur ce
sujet fondamental commencent déjà, ce me semble, à se manifester sans
équivoque. Car la plupart des chimistes distingués paraissent
aujourd'hui plus ou moins mécontens de la division provisoire qui a dû
servir jusqu'à présent de guide à leurs travaux.
Il est clair, en effet, que la division générale de la chimie, en
_inorganique_ et _organique_, ne peut nullement être conservée, à cause
de son irrationnalité évidente. On ne saurait, sans doute, admettre, en
principe, que, dans la chimie abstraite, les combinaisons puissent être
classées d'après leur origine: cela serait, tout au plus, convenable en
histoire naturelle. Le développement des recherches chimiques tend à
montrer clairement la nullité radicale d'une telle division, puisque la
première partie empiète continuellement sur la seconde, qui serait déjà
presque tout-à-fait absorbée, si elle n'eût, en partie, réparé ses
pertes, en s'alimentant, à son tour, aux dépens de la physiologie. En un
mot, ce qu'on nomme aujourd'hui la chimie organique présente un
caractère scientifique essentiellement bâtard, moitié chimique, moitié
physiologique, et qui n'est franchement ni l'un ni l'autre, comme je
l'établirai, d'une manière directe, dans la trente-neuvième leçon. Cette
division ne peut pas même être maintenue en grande partie sous une autre
forme, comme effectivement équivalente à la distinction générale entre
les cas chimiques caractérisés par le dualisme et ceux où il n'existe
pas. Car si les combinaisons inorganiques sont presque toujours
binaires, on en connaît néanmoins de ternaires, et même de quaternaires;
tandis que, en sens inverse, il est encore plus fréquent de rencontrer,
dans les combinaisons dites organiques, un véritable dualisme, que le
progrès naturel de la chimie me semble d'ailleurs devoir tendre de plus
en plus à généraliser autant que possible.
D'après le but final propre à la science chimique, tel qu'il a été
expressément formulé, de la manière la plus rigoureuse, au commencement
de ce discours, le principe fondamental de la division rationnelle, qui
peut seule être en harmonie réelle et durable avec la nature des études
chimiques, ne saurait, évidemment, être cherché ailleurs que dans
l'ordre des idées générales directement relatives à la composition et à
la décomposition. Or, en appliquant ici la règle encyclopédique
invariablement établie dans ce traité, de suivre toujours la
complication graduelle des phénomènes, on voit que cet ordre d'idées ne
peut logiquement donner lieu qu'à ces deux motifs essentiels de
distinctions chimiques principales: 1º la pluralité croissante des
principes constituans (d'ailleurs médiats ou immédiats), selon que les
combinaisons sont ou binaires, ou ternaires, etc.; 2º le degré de
composition plus ou moins élevé des principes immédiats, dont chacun,
dans le cas, par exemple, d'un dualisme continuel, peut être
décomposable, un plus ou moins grand nombre de fois consécutives, en
deux autres. Quoique ces deux points de vue soient chacun d'une
importance majeure, la division rationnelle de la chimie ne peut être
organisée tant qu'on n'aura point irrévocablement décidé lequel doit
être réellement choisi comme prépondérant, et lequel comme secondaire.
Sans que ce soit ici le lieu de traiter, d'une manière convenable, cette
nouvelle et importante question spéciale de haute philosophie chimique,
que je dois, dans cette leçon, me contenter d'avoir nettement posée,
peut-être sera-t-il utile d'indiquer, dès ce moment, que je la regarde
comme résolue, et que, à mes yeux, la considération du degré de
composition est évidemment supérieure à celle de la multiplicité des
principes, en ce qu'elle affecte plus profondément le but et l'esprit de
la science chimique, tels que je les ai soigneusement caractérisés dans
ce discours. Au reste, de quelque manière que les chimistes prononcent
définitivement sur cette opinion, il faut remarquer, en dernier lieu,
que les deux classifications générales, déterminées par la
prépondérance de l'un ou de l'autre motif, quoique devant être, sans
doute, parfaitement distinctes, diffèrent cependant beaucoup moins qu'on
ne serait d'abord tenté de le supposer: car, elles concourent
nécessairement, soit dans le cas préliminaire, soit dans le cas final,
et divergent seulement dans les parties intermédiaires.
Telles sont les principales considérations philosophiques que je devais
indiquer dans ce discours sur la nature et l'esprit de la science
chimique, sur les moyens fondamentaux d'investigation qui lui sont
propres, sur sa vraie position encyclopédique, sur le genre et le degré
de perfection dont elle est, en général, susceptible, sur les hautes
propriétés philosophiques qui la caractérisent sous le double point de
vue de la méthode et de la doctrine, et, enfin, sur le mode de division
rationnelle qui lui convient. Pour compléter un tel examen, je dois
maintenant passer, dans les quatre leçons suivantes, à l'appréciation
plus spéciale et plus directe du petit nombre de doctrines essentielles
qu'ait présentées jusqu'ici le développement spontané de la philosophie
chimique.
Chacun sait que, par la nature de cet ouvrage, on ne peut, évidemment,
chercher ici aucun traité de chimie, quelque sommaire qu'on voulût le
concevoir: il faut, nécessairement, au contraire, que je suppose au
lecteur une connaissance approfondie des principaux phénomènes
chimiques, sans laquelle il ne pourrait, non-seulement juger mes idées,
mais les comprendre.
On doit en outre considérer qu'il ne s'agit pas même d'un traité spécial
de philosophie chimique, mais seulement d'un système de considérations
fondamentales à ce sujet, formant une simple partie d'un traité général
de philosophie positive, et dont l'extension doit, par conséquent,
conserver une certaine harmonie avec celle des autres parties
constituantes. Or, d'après cette obligation, le degré de développement
accordé, dans cet ouvrage, à l'examen philosophique de chaque science
fondamentale, ne saurait être exclusivement déterminé par son importance
propre, ni par la multitude de faits intéressans qu'elle embrasse; il
dépend nécessairement aussi, en grande partie, de sa perfection
relative. Aucun lecteur judicieux ne peut espérer que la philosophie
chimique, surtout dans son état actuel, soit ici l'objet d'un examen
aussi développé, ni même aussi satisfaisant, qu'a pu l'être celui de la
philosophie astronomique, par exemple, dont l'admirable perfection m'a
permis une analyse méthodique, à la fois claire et complète, quoique
sommaire, comme l'exigeait ce type immuable de la philosophie
naturelle.