Néron avait touché juste: cette promesse calma à l'instant les murmures;
parmi tous les spectacles dont ses édiles, ses préteurs et ses Césars le
gorgeaient, ceux dont le peuple était plus avide étaient les chasses
d'animaux et les présents de gladiateurs. Autrefois ces deux spectacles
étaient distincts; mais Pompée avait eu l'idée de les réunir en faisant
combattre pour la première fois, pendant son second consulat, à
l'occasion de la dédicace du temple de Vénus victorieuse, vingt
éléphants sauvages contre des Gétules armés de javelots: il est vrai que
longtemps auparavant, si l'on en croit Tite-Live, on avait tué pour un
seul jour cent quarante-deux éléphants dans le cirque; mais ces
éléphants, pris dans une bataille contre les Carthaginois, et que Rome
pauvre et prudente alors ne voulait ni nourrir ni donner aux alliés,
avaient été égorgés à coups de javelots et de flèches par les
spectateurs des gradins: quatre-vingts ans plus tard, l'an 523 de Rome,
Scipion Nasica et P. Lentulus avaient fait descendre dans le cirque
soixante-trois panthères d'Afrique, et l'on croyait les Romains blasés
sur ce genre de fête, lorsque Segurus, transportant le spectacle sur un
autre élément, avait rempli d'eau l'amphithéâtre, et dans cette mer
factice, lâcha quinze hippopotames et vingt-trois crocodiles; Sylla,
préteur, avait donné une chasse de cent lions à crinière: le grand
Pompée une de trois cent quinze; et Julius César une de quatre cents;
enfin Auguste, qui avait gardé d'Octave un arrière-goût de sang, avait
fait tuer dans les fêtes qu'il avait données tant en son nom qu'en celui
de son petit-fils, environ trois mille cinq cents lions, tigres et
panthères; et il n'y eut pas jusqu'à un certain P. Servilius, de la vie
duquel on n'a retenu que ce souvenir, qui donna une fête où l'on tua
trois cents ours et autant de panthères et de lions amenés des déserts
de l'Afrique: plus tard ce luxe n'eut plus de frein, et Titus fit dans
une seule chasse égorger jusqu'à cinq mille bêtes féroces de toute
espèce.
Mais de tous, celui qui jusqu'alors avait donné les fêtes les plus
riches et les plus variées était Néron: outre les impôts d'argent
imposés aux provinces conquises, il avait taxé le Nil et le désert, et
l'eau et le sable lui fournissaient leur dîme de lions, de tigres, de
panthères et de crocodiles: quant aux gladiateurs, les prisonniers de
guerre et les chrétiens les avaient avantageusement et économiquement
remplacés: ils manquaient bien de l'adresse que donnait aux premiers
l'étude de leur art, mais ils avaient pour eux le courage et
l'exaltation, qui ajoutaient une poésie et une forme nouvelle à leur
agonie: c'était tout ce qu'il fallait pour réchauffer la curiosité.
Rome tout entière se précipita donc dans le cirque: cette fois on avait
puisé à pleines mains dans le désert et dans les prisons: il y avait
assez de bêtes féroces et de victimes pour que la fête durât tout le
jour et toute la nuit: d'ailleurs l'empereur avait promis d'éclairer le
cirque d'une manière nouvelle: aussi fut-il reçu par d'unanimes
acclamations: cette fois il était vêtu en Apollon, et portait, comme le
dieu pythien, un arc et des flèches: car dans les intervalles des
combats il devait donner des preuves de son adresse; quelques arbres
avaient été déracinés de la forêt d'Albano, transportés à Rome et
replantés dans le cirque, avec leurs branches et leurs feuilles, et sur
ces arbres des paons et des faisans apprivoisés, étalant leur plumage
d'azur et d'or, offraient un but aux flèches de l'empereur: il arrivait
aussi que parfois César prenait en pitié quelque bestiaire blessé, ou en
haine quelque animal qui faisait mal son métier de bourreau: alors il
prenait ou son arc ou ses javelots, et de sa place, de son trône, il
donnait la mort à l'autre bout du cirque, pareil à Jupiter Foudroyant.
À peine l'empereur fut-il placé que les gladiateurs arrivèrent sur des
chars: ceux qui devaient commencer les combats étaient comme d'habitude
achetés à des maîtres; mais comme la solennité était grande, quelques
jeunes patriciens s'étaient mêlés aux gladiateurs de profession pour
faire leur cour à l'empereur; on disait même que parmi ceux-ci deux
nobles, que l'on savait ruinés par leurs débauches, s'étaient loués,
l'un pour la somme de deux cent cinquante, l'autre pour celle de trois
cent mille sesterces.
Au moment où Néron entra, les gladiateurs étaient dans l'arène,
attendant le signal et s'exerçant entre eux, comme si les combats qu'ils
allaient se livrer étaient un simple jeu d'escrime. Mais à peine le mot
l'empereur! l'empereur! eut-il retenti dans le cirque, et eut-on vu
César-Apollon s'asseoir sur son trône, en face des vestales, que les
maîtres des jeux entrèrent dans le cirque, tenant en main des armes
émoulues qu'ils présentèrent aux combattants, et que ceux-ci échangèrent
contre les armes émoussées avec lesquelles ils s'exerçaient: puis ils
défilèrent devant Néron, élevant leurs épées vers lui, afin qu'il
s'assurât qu'elles étaient acérées et tranchantes, ce qu'il pouvait
faire en se baissant: sa loge n'était élevée que de neuf à dix pieds
au-dessus de l'arène.
On présenta la liste des combattants à César afin qu'il désignât
lui-même l'ordre dans lequel ils devaient combattre: il décida que le
rétiaire et le mirmillon commenceraient; après eux devaient venir deux
dimachères, puis deux andabates: alors pour clore cette première séance
qui devait finir à midi, deux chrétiens, un homme et une femme, seraient
donnés à dévorer aux bêtes féroces. Le peuple parut assez satisfait de
ce premier programme, et au milieu des cris de vive Néron! gloire à
César! fortune à l'empereur! les deux premiers gladiateurs entrèrent
dans le cirque, chacun par une porte située en face l'une de l'autre.
C'étaient, comme l'avait décidé César, un mirmillon et un rétiaire. Le
premier qu'on appelait aussi sécutor, parce qu'il lui arrivait plus
souvent de poursuivre l'autre que d'en être poursuivi, était vêtu d'une
tunique vert-clair à bandes transversales d'argent, serrée autour du
corps par une ceinture de cuivre ciselée, dans laquelle brillaient des
incrustations de corail: sa jambe droite était défendue par une bottine
de bronze, un casque à visière pareil à celui des chevaliers du XIVe
siècle, surmonté d'un cimier représentant une tête d'urus aux longues
cornes, lui cachait tout le visage; il portait au bras gauche un grand
bouclier rond, et à la main droite un javelot et une massue plombée:
c'était l'armure et le costume des Gaulois.
Le rétiaire tenait de la main droite le filet auquel il devait son nom,
et qui était à peu près pareil à celui que, de nos jours, les pêcheurs
désignent sous celui d'épervier, et de la gauche, défendue par un petit
bouclier nommé parme, un long trident au manche d'érable et à la triple
pointe d'acier: sa tunique était de drap bleu, ses cothurnes de cuir
bleu, sa bottine de bronze doré; son visage, au contraire de celui de
son ennemi, était découvert, et sa tête n'avait d'autre protection qu'un
long bonnet de laine bleue, auquel pendait un réseau d'or.
Les deux adversaires s'approchèrent l'un de l'autre, non pas en ligne
droite, mais circulairement: le rétiaire tenant son filet préparé, le
mirmillon balançant son javelot. Lorsque le rétiaire se crut à portée,
il fit un bond rapide en avant, en même temps qu'il lança son filet en
le développant; mais aucun de ses mouvements n'avait échappé au
mirmillon, qui fit un bond pareil en arrière; le filet tomba à ses
pieds. Au même moment, et avant que le rétiaire eût eu le temps de se
couvrir de son bouclier, le javelot partit de la main du mirmillon; mais
son ennemi vit venir l'arme, et se baissa, pas si rapidement cependant
que le trait qui devait l'atteindre à la poitrine n'emportât son
élégante coiffure.
Alors le rétiaire, quoique armé de son trident, se mit à fuir, traînant
après lui son filet, car il ne pouvait se servir de son arme que pour
tuer son ennemi prisonnier dans les mailles: le mirmillon s'élança
aussitôt à sa poursuite, mais sa course, retardée par sa lourde massue
et par la difficulté de voir à travers les petits trous qui formaient la
visière de son casque, donna le temps au rétiaire de préparer de nouveau
son filet et de se retrouver en garde: aussitôt la chose faite, il se
remit en position, et le mirmillon en défense.
Pendant sa course, le sécutor avait ramassé son javelot, et pendu comme
un trophée à sa ceinture le bonnet de son adversaire: chaque combattant
se retrouva donc avec ses armes; cette fois ce fut le mirmillon qui
commença: son javelot, lancé une seconde fois de toute la force de son
bras, alla frapper en plein dans le bouclier du rétiaire, traversa la
plaque de bronze qui le recouvrait, puis les sept lanières de cuir
repliées les unes sur les autres, et alla effleurer sa poitrine: le
peuple le crut blessé à mort, et de tous côtés s'élança le cri: «Il en
tient! il en tient!»
Mais aussitôt, le rétiaire écartant de sa poitrine son bouclier, où
était resté pendu le javelot, montra qu'il était à peine blessé; alors
l'air retentit de cris de joie, car ce que craignaient avant tout les
spectateurs, c'étaient les combats trop courts; aussi regardait-on avec
mépris, quoique la chose ne fût pas défendue, les gladiateurs qui
frappaient à la tête.
Le mirmillon se mit à fuir, car sa massue, arme terrible lorsqu'il
poursuivait le rétiaire désarmé de son filet, lui devenait à peu près
inutile du moment où celui-ci le portait sur son épaule; car, en
s'approchant assez près de son adversaire pour le frapper, il lui
donnait toute facilité de l'envelopper de ses mailles mortelles. Alors
commença le spectacle d'une fuite dans toutes les règles, car la fuite
était aussi un art; mais, dans l'une comme dans l'autre course, le
mirmillon se trouvait empêché par son casque; bientôt le rétiaire se
trouva si près de lui, que des cris partirent pour avertir le Gaulois;
celui-ci vit qu'il était perdu s'il ne se débarrassait promptement de
son casque qui lui était devenu inutile; il ouvrit, en courant toujours,
l'agrafe de fer qui le maintenait fermé, et l'arrachant de sa tête, il
le jeta loin de lui. Alors on reconnut avec étonnement dans le mirmillon
un jeune homme d'une des plus nobles familles de Rome, nommé Festus, qui
avait pris ce casque à visière bien plus pour se déguiser que pour se
défendre; cette découverte redoubla l'intérêt que les spectateurs
prenaient au combat.
Dès lors ce fut le jeune patricien qui gagna du terrain sur l'autre,
qui, à son tour, se trouvait embarrassé de son bouclier percé du
javelot, qu'il n'avait pas voulu arracher de peur de rendre une arme à
son ennemi; excité par les cris des spectateurs et par la fuite continue
de son adversaire, il jeta loin de lui le bouclier et le trait, et se
retrouva libre de ses mouvements; mais alors, soit que le mirmillon vit
dans cette action une imprudence qui égalisait de nouveau le combat,
soit qu'il fût las de fuir, il s'arrêta tout à coup, faisant tourner sa
massue autour de sa tête; le rétiaire, de son côté, prépara son arme;
mais, avant qu'il fût à portée de son ennemi, la massue, lancée en
sifflant comme la poutre d'une catapulte, alla frapper le rétiaire au
milieu de la poitrine; celui-ci chancela un instant, puis tomba, abattu
et couvert lui-même des mailles de son propre filet. Festus alors
s'élança sur le bouclier, en arracha le javelot, et d'un seul bond se
retrouvant près de son ennemi, lui posa le fer de son arme sur la gorge,
et interrogea le peuple pour savoir s'il devait le tuer ou lui faire
grâce. Toutes les mains alors s'élevèrent, les unes rapprochées, les
autres isolées, en renversant le pouce; mais comme il était impossible
au milieu de cette foule de distinguer la majorité, le cri: Aux
vestales! aux vestales! se fit entendre: c'était l'appel en cas de
doute. Festus se retourna donc vers le podium; les douze vestales se
levèrent: huit avaient le pouce renversé: la majorité était pour la
mort; en conséquence, le rétiaire prit lui-même la pointe du fer,
l'appuya sur sa gorge, cria une dernière fois: César est Dieu! et
sentit, sans pousser une plainte, le javelot de Festus lui ouvrir
l'artère du cou et pénétrer jusqu'à sa poitrine.
Le peuple alors battit des mains au vainqueur et au vaincu, car l'un
avait tué avec adresse et l'autre était mort avec grâce. Festus fit le
tour de l'amphithéâtre pour recevoir les applaudissements, et sortit par
une porte tandis que l'on emportait par l'autre le corps de son ennemi.
Aussitôt un esclave entra avec un râteau, retourna le sable pour effacer
la trace du sang, et deux nouveaux combattants parurent dans la lice:
c'étaient deux dimachères.
Les dimachères étaient les raffinés du siècle de Néron sans casque, sans
cuirasse, sans bouclier, sans ocréa, ils combattaient, une épée de
chaque main, comme faisaient nos cavaliers de la Fronde dans leurs duels
à la dague et au poignard; aussi ces combats étaient-ils regardés comme
le triomphe de l'art, et quelquefois les champions n'étaient autres que
les maîtres d'escrime eux-mêmes. Cette fois, c'était un professeur et
son élève; l'écolier avait si bien profité des leçons, qu'il venait
attaquer le maître avec ses propres feintes; quelques mauvais
traitements qu'il en avait reçus avaient depuis longtemps fait germer
une haine vivace au plus profond de son coeur; mais il l'avait
dissimulée à tous les yeux; et dans l'intention de se venger un jour, il
avait continué ses exercices journaliers, et fini par surprendre tous
les secrets de la profession. Ce fut donc pour des spectateurs aussi
artistes une chose curieuse à voir que ces deux hommes qui, pour la
première fois, allaient substituer à leurs jeux fictifs un combat réel,
et changer leurs armes émoussées contre des lames acérées et
tranchantes. Aussi leur apparition fut-elle saluée par une triple salve
d'applaudissements, qui cessèrent, aussitôt que le maître des jeux eut
donné le signal sur un geste de l'empereur, pour faire place au plus
profond silence.
Les adversaires s'avancèrent l'un contre l'autre, animés de cette haine
profonde qu'inspire toute rivalité; mais cependant cette haine, qui
jaillissait en éclairs de leurs yeux, donnait une nouvelle
circonspection à l'attaque et à la défense, car c'était non seulement
leurs vies qu'ils jouaient, mais encore la réputation que l'un possédait
depuis longtemps, et que l'autre venait d'acquérir.
Enfin leurs épées se touchèrent; deux serpents qui jouent, deux éclairs
qui se croisent, sont plus faciles à suivre dans leur flamboyante
rapidité que ne l'était le mouvement de l'épée qu'ils tenaient de la
main droite et avec laquelle ils s'attaquaient, tandis que de la gauche
ils paraient comme avec un bouclier. Passant successivement de l'attaque
à la défense, et avec une régularité merveilleuse, l'élève fit d'abord
reculer le maître jusqu'au pied du trône où était l'empereur, et le
maître à son tour fit reculer l'élève jusqu'au podium, où siégeaient les
vestales; puis ils revinrent au milieu du cirque, sains et saufs tous
deux, quoique vingt fois la pointe de chaque épée se fût approchée assez
près de la poitrine pour déchirer la tunique sous laquelle elle
cherchait le coeur; enfin le plus jeune des deux fit un bond en arrière;
les spectateurs crièrent: il en tient! Mais aussitôt, quoique le sang
coulât par le bas de sa tunique, le long d'une de ses cuisses, il revint
au combat, plus acharné qu'auparavant, et au bout de deux passes, ce fut
le maître à son tour qui indiqua, par un mouvement imperceptible à des
yeux moins exercés que ceux qui le regardaient, que la froide sensation
du fer venait de passer dans ses veines; mais cette fois aucun cri ne se
fit entendre: l'extrême curiosité est muette; on n'entendait, à quelques
coups habilement portés ou parés, que ce frémissement sourd qui indique
à l'acteur que si le public ne l'applaudit pas, ce n'est pas faute de
l'apprécier, mais au contraire pour ne pas l'interrompre dans son jeu.
Aussi chacun des combattants redoublait-il d'ardeur, et les épées
continuèrent-elles de voltiger avec la même vélocité, si bien que cette
singulière lutte menaçait de n'avoir pas d'autre fin que l'épuisement
des forces, lorsque le maître, en reculant devant l'élève, glissa et
tomba tout à coup: son pied avait porté sur la terre fraîche de sang;
l'élève, profitant de cet avantage que lui donnait le hasard, se
précipita sur lui; mais au grand étonnement des spectateurs, on ne les
vit se relever ni l'un ni l'autre; le peuple tout entier se leva en
joignant les deux mains et en criant: Grâce! liberté! mais aucun des
deux combattants ne répondit. Le maître des jeux entra alors dans le
cirque, apportant de la part de l'empereur les palmes de victoire et les
baguettes de liberté; mais il était trop tard, les champions étaient
déjà, sinon victorieux, du moins libres: ils s'étaient enferrés l'un
l'autre, et tués tous deux.
Aux dimachères devaient succéder, comme nous l'avons dit, les andabates;
sans doute on les avait inscrits immédiatement après les dimachères pour
réjouir le peuple par un contraste; car à ces nouveaux gladiateurs l'art
et l'adresse étaient complètement inutiles; ils allaient la tête
entièrement enfermée dans un casque qui n'avait d'ouverture qu'à la
place de la bouche pour les laisser respirer; et en face des oreilles
pour qu'ils pussent entendre; ils combattaient donc en aveugles. Le
peuple se réjouissait fort, au reste, à ce terrible colin-maillard où
chaque coup portait, les adversaires n'ayant aucune armure défensive qui
pût ni le repousser ni l'amortir.
Au moment où les nouvelles victimes, car ces malheureux ne méritaient
pas le nom de combattants, étaient introduites dans l'arène, au milieu
des éclats de rire de la multitude, Anicétus s'approcha de l'empereur et
lui remit des lettres. Néron les lut avec une grande inquiétude, et à la
dernière une altération profonde se peignit sur son visage. Il resta un
instant pensif, puis, se levant tout à coup, il s'élança hors du cirque
en faisant signe de continuer les jeux malgré son absence; cette
circonstance, qui n'était pas nouvelle, car souvent des affaires
pressantes appelaient inopinément, au milieu d'une fête, les Césars au
forum, au sénat ou au palatin, loin d'avoir un résultat fâcheux pour les
plaisirs des spectateurs, leur donnait au contraire une nouvelle
liberté, car n'étant plus empêché par la présence de l'empereur, le
peuple devenait alors véritablement roi: les jeux comme l'avait ordonné
Néron, continuèrent donc d'avoir leur cours, quoique César ne fût plus
là pour y présider.
Les deux champions se mirent donc en marche pour se rejoindre,
traversant le cirque dans sa largeur; à mesure qu'ils s'approchaient
l'un de l'autre, on les voyait, substituant le sens de l'ouïe à celui de
la vue, essayer d'écouter le danger qu'ils ne pouvaient voir; mais on
comprend combien une pareille appréciation était trompeuse: aussi
étaient-ils encore loin l'un de l'autre qu'ils agitaient déjà leurs
épées, qui ne frappaient encore que l'air; enfin excités par ces cris:
En avant, en avant! à droite! à gauche! ils s'avancèrent avec plus de
hardiesse; mais, se dépassant sans se toucher, ils finirent par se
tourner le dos en continuant de se menacer. Aussitôt les éclats de rire
et les huées des spectateurs devinrent tels qu'ils s'aperçurent de ce
qu'ils venaient de faire; et, se retournant d'un même mouvement, ils se
retrouvèrent en face l'un de l'autre et à portée: leurs épées se
touchèrent, et en même temps, frappant d'une manière différente, l'un
reçut un coup de pointe dans la cuisse droite, l'autre un coup d'estoc
sur le bras gauche. Chaque blessé fit un mouvement, et les deux
adversaires se trouvèrent de nouveau séparés, et ne sachant plus comment
se rejoindre. Alors, l'un des deux se coucha à terre pour écouter le
bruit des pas, et surprendre son ennemi, puis, comme il s'approchait,
pareil à un serpent caché qui darde sa langue, le gladiateur couché
atteignit son adversaire une seconde fois; celui-ci se sentant
dangereusement blessé, fit un pas rapide en avant, heurta du pied le
corps de son ennemi, et alla tomber à deux ou trois palmes de lui, mais,
se relevant aussitôt, il décrivit avec son épée un cercle horizontal si
rapide et si vigoureux que l'arme, rencontrant le cou de son adversaire
à l'endroit où cessait de le protéger le casque, lui enleva la tête de
dessus les épaules aussi habilement qu'eût pu le faire le bourreau; le
tronc resta un instant debout, tandis que la tête, enfermée dans son
enveloppe de fer, roulait loin de lui, puis, faisant quelques pas
stupides et insensés, comme s'il cherchait après elle, il tomba sur le
sable qu'il inonda de sang. Aux cris du peuple, le gladiateur qui était
resté debout jugea que le coup qu'il venait de porter était mortel, mais
il ne continua pas moins de se tenir en défense contre l'agonie de son
adversaire. Alors un des maîtres entra et lui ouvrit son casque, en
criant:
--Tu es libre et vainqueur.
Il sortit alors par la porte qu'on appelait sana vivaria, parce que
c'était par elle que quittaient le cirque les combattants échappés à la
mort, tandis qu'on emportait le cadavre dans le spoliaire, espèce de
caverne située sous les degrés de l'amphithéâtre, où des médecins
attendaient les blessés, et où deux hommes se promenaient, l'un habillé
en Mercure et l'autre en Pluton: Mercure, afin de voir s'il était
demeuré dans les corps, en apparence insensibles, quelque reste de
vitalité, les touchait avec un caducée rougi à la forge, tandis que
Pluton assommait avec un maillet ceux que les médecins jugeaient
incapables de guérison.
À peine les andabates furent-ils sortis, qu'un grand tumulte régna dans
le cirque; aux gladiateurs allaient succéder les bestiaires, et ceux-là
étaient des chrétiens, de sorte que toute la haine était pour les hommes
et toute la sympathie pour les animaux. Cependant, quelle que fut
l'impatience de la foule, force lui fut d'attendre que les esclaves
eussent passé les râteaux sur le sable du cirque, mais cette opération
fut hâtée par les cris furieux qui s'élevaient de tous les points de
l'amphithéâtre; enfin les esclaves se retirèrent, l'arène resta un
instant vide, et la multitude dans l'attente; enfin une porte s'ouvrit,
et tous les regards se tournèrent vers les nouvelles victimes qui
allaient entrer.
Ce fut d'abord une femme, vêtue d'une robe blanche et couverte d'un
voile blanc. On la conduisit vers un des arbres, et on l'y attacha par
le milieu du corps; alors un des esclaves lui arracha son voile, et les
spectateurs purent voir une figure d'une beauté parfaite, pâle, mais
résignée: un long murmure se fit entendre. Malgré son titre de
chrétienne, la jeune fille avait, dès la première vue, ému l'âme de
cette foule si impressionnable et si changeante. Pendant que tous les
yeux étaient fixés sur elle, une porte parallèle s'ouvrit, et un jeune
homme entra: c'était l'habitude d'exposer ainsi aux bêtes un chrétien et
une chrétienne, en donnant à l'homme tous les moyens de défense, afin
que le désir de retarder non seulement sa mort, mais encore celle de sa
compagne, que l'on choisissait toujours soeur, maîtresse ou mère,
donnant au fils, à l'amant ou au frère un nouveau courage, prolongeât un
combat que les chrétiens refusaient presque toujours pour le martyre,
quoiqu'ils sussent que, s'ils triomphaient des trois premiers animaux
qu'on lâchait contre eux, ils étaient sauvés.
En effet, quoique cet homme, dont au premier aspect il était facile de
reconnaître la vigueur et la souplesse, fût suivi de deux esclaves dont
l'un portait une épée et deux javelots, et dont l'autre conduisait un
coursier numide, il ne parut pas disposé à donner au peuple le spectacle
de la lutte qu'il attendait. Il s'avança lentement dans le cirque,
promena autour de lui un regard calme et assuré, puis, faisant signe de
la main que le cheval et les armes étaient inutiles, il regarda le ciel,
tomba à genoux et se mit à prier. Alors le peuple, trompé dans son
attente, commença de menacer et de rugir: c'était un combat et non un
martyre qu'il était venu voir, et les cris: «À la croix! à la croix!» se
firent entendre, car, supplice pour supplice, il préférait au moins
celui dont l'agonie était la plus longue. Alors un rayon de joie
ineffable apparut dans les yeux du jeune homme, et il étendit les bras
en signe d'actions de grâces, heureux qu'il était de mourir de la même
mort dont le Sauveur avait fait une apothéose: en ce moment il entendit
un si profond soupir qu'il se retourna.
--Silas! Silas!... murmura la jeune fille.
--Acté! s'écria le jeune homme en se relevant et en se précipitant vers
elle.
--Silas, ayez pitié de moi, dit Acté; lorsque je vous ai reconnu, un
espoir est entré dans mon coeur. Vous êtes brave et fort, Silas, habitué
à lutter avec les habitants des forêts et les hôtes du désert, peut-être
si vous eussiez combattu nous eussiez-vous sauvés tous deux.
--Et le martyre! interrompit Silas en montrant le ciel.
--Et la douleur! dit Acté en laissant tomber sa tête sur sa poitrine.
Hélas! je ne suis pas comme toi née dans une ville sainte; je n'ai point
entendu la parole de vie de la bouche de celui pour qui nous allons
mourir: je suis une jeune fille de Corinthe, élevée dans la religion de
mes ancêtres; ma foi et ma croyance sont nouvelles, et le mot de martyre
ne m'est connu que depuis hier; peut-être aurais-je encore du courage
pour moi-même; mais, Silas, s'il me faut vous voir mourir devant moi de
cette mort lente et cruelle, peut-être n'en aurais-je pas pour vous.
--C'est bien, je combattrai, répondit Silas: car je suis toujours sûr de
retrouver plus tard la joie que vous m'enlevez aujourd'hui. Alors,
faisant un signe de commandement aux esclaves: Mon cheval, mon épée et
mes javelots! dit-il à haute voix et avec un geste d'empereur.
Et la multitude se mit à battre des mains, car elle comprit à cette voix
et à ce geste qu'elle allait voir une de ces luttes herculéennes comme
il lui en fallait pour ranimer ses sensations blasées par les combats
ordinaires.
Silas s'approcha d'abord du cheval; c'était comme lui un fils de
l'Arabie; ces deux compatriotes se reconnurent; l'homme dit au cheval
quelques paroles dans une langue étrangère, et, comme si le noble animal
les eût comprises, il répondit en hennissant. Alors Silas arracha du dos
et de la bouche de son compagnon la selle et la bride que les Romains
lui avaient imposés en signe d'esclavage, et l'enfant du désert bondit
en liberté autour de celui qui venait de la lui rendre.
Pendant ce temps Silas se débarrassait à son tour de ce que son costume
avait de gênant, et, roulant son manteau rouge autour de son bras
gauche, il resta avec sa tunique et son turban. Alors il ceignit son
épée, prit ses javelots, appela son cheval qui obéit, docile comme une
gazelle et, s'élançant sur son dos, il fit, en se courbant sur le cou,
et sans autre secours pour le diriger que celui de ses genoux et de sa
voix, trois fois le tour de l'arbre où était enchaînée Acté, pareil à
Persée prêt à défendre Andromède: l'orgueil de l'Arabe venait de
reprendre le dessus sur l'humilité du chrétien.
En ce moment une porte à deux battants s'ouvrit au dessous du podium, et
un taureau de Cordoue, excité par des esclaves, entra en mugissant dans
le cirque; mais à peine y eut-il fait dix pas, qu'épouvanté du grand
jour, de la vue des spectateurs et des cris de la multitude, il plia sur
ses jarrets de devant, abaissa sa tête jusque sur la terre, et,
dirigeant sur Silas ses yeux stupides et féroces, il commença à se
lancer, avec les pieds de devant, du sable sous le ventre, à écorcher le
sol avec ses cornes, et à souffler la fumée par ses naseaux. En ce
moment un des maîtres lui jeta un mannequin bourré de paille et
ressemblant à un homme, le taureau s'élança aussitôt dessus et le foula
aux pieds; mais au moment où il était le plus acharné contre lui, un
javelot partit en sifflant de la main de Silas, et alla s'enfoncer dans
son épaule: le taureau poussa un rugissement de douleur, puis,
abandonnant aussitôt l'ennemi fictif pour l'adversaire réel, il s'avança
sur le Syrien, rapide, la tête basse et, traînant sur le sable un sillon
de sang. Mais celui-ci le laissa tranquillement s'approcher, puis,
lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques pas de lui, il fit faire, avec
l'aide de la voix et des genoux, un bond de côté à sa légère monture, et
tandis que le taureau passait, emporté par sa course, le second javelot
alla cacher dans les flancs ses six pouces de fer: l'animal s'arrêta
frémissant sur ses quatre pieds, comme s'il allait tomber, puis, se
retournant presque aussitôt, il se rua sur le cheval et le cavalier;
mais le cheval et le cavalier commencèrent à fuir devant lui, comme
emportés par un tourbillon.
Ils firent ainsi trois fois le tour de l'amphithéâtre, le taureau
s'affaiblissant à chaque fois et perdant du terrain sur le cheval et sur
le cavalier; enfin, au troisième tour il tomba sur ses genoux; mais
presque aussitôt se relevant, il poussa un mugissement terrible, et,
comme s'il eût perdu l'espoir d'atteindre Silas, il regarda
circulairement autour de lui, pour voir s'il ne trouverait pas quelque
autre victime où épuiser sa colère: c'est alors qu'il aperçut Acté. Il
sembla douter un instant que ce fût un être animé, tant son immobilité
et sa pâleur lui donnaient l'aspect d'une statue, mais bientôt, tendant
le cou et les narines, il aspira l'air qui venait de son côté. Aussitôt,
rassemblant toutes ses forces, il piqua droit sur elle: la jeune fille
le vit venir, et poussa un cri de terreur; mais Silas veillait sur elle:
ce fut lui à son tour qui s'élança vers le taureau, et le taureau qui
sembla le fuir; mais en quelques élans de son fidèle numide, il l'eût
bientôt rejoint: alors il sauta du dos de son cheval sur celui du
taureau, et, tandis que du bras gauche il le saisissait par une corne et
lui tordait le cou, de l'autre il lui plongeait son épée dans la gorge
jusqu'à la poignée; le taureau égorgé tomba expirant à une demi-lance
d'Acté, mais Acté avait fermé les yeux, attendant la mort, et les
applaudissements seuls du cirque lui apprirent la première victoire de
Silas.
Trois esclaves entrèrent alors dans le cirque, deux conduisaient chacun
un cheval qu'ils attelèrent au taureau afin de le traîner hors de
l'amphithéâtre; le troisième tenait une coupe et une amphore; il emplit
la coupe et la présenta au jeune Syrien; celui-ci y trempa ses lèvres à
peine, et demanda d'autres armes: on lui apporta un arc, des flèches et
un épieu; puis tout le monde se hâta de sortir, car au-dessous du trône
que l'empereur avait laissé vide, une grille se soulevait, et un lion de
l'Atlas, sortant de sa loge, entrait majestueusement dans le cirque.
C'était bien le roi de la création, car, au rugissement dont il salua le
jour, tous les spectateurs frémirent, et le coursier lui-même, se
défiant pour la première fois de la légèreté de ses pieds, répondit par
un hennissement de terreur. Silas seul, habitué à cette voix puissante
pour l'avoir plus d'une fois entendue retentir dans les déserts qui
s'étendent du lac Asphalte aux sources de Moïse, se prépara à la défense
ou à l'attaque en s'abritant derrière l'arbre le plus voisin de celui où
était attachée Acté, et en apprêtant sur son arc la meilleure et la plus
acérée de ses flèches; pendant ce temps-là, son noble et puissant ennemi
s'avançait avec lenteur et confiance, ne sachant pas ce qu'on attendait
de lui, ridant les plis de sa large face, et balayant le sable de sa
queue. Alors les maîtres lui lancèrent pour l'exciter des traits
émoussés avec des banderoles de différentes couleurs; mais lui,
impassible et grave, continuait de s'avancer sans s'inquiéter de ces
agaceries, lorsque tout à coup, au milieu des baguettes inoffensives,
une flèche acérée et sifflante passa comme un éclair, et vint s'enfoncer
dans une de ses épaules. Alors il s'arrêta tout à coup avec plus
d'étonnement que de douleur, et comme ne pouvant comprendre qu'un être
humain fût assez hardi pour l'attaquer: il doutait encore de sa
blessure; mais bientôt ses yeux devinrent sanglants, sa gueule s'ouvrit,
un rugissement grave et prolongé, pareil au bruissement du tonnerre,
s'échappa comme d'une caverne de la profondeur de sa poitrine; il saisit
la flèche fixée dans la plaie, et la brisa entre ses dents; puis, jetant
autour de lui un regard qui, malgré la grille qui les protégeait, fit
reculer les spectateurs eux-mêmes, il chercha un objet où faire tomber
sa royale colère: en ce moment il aperçut le coursier, frémissant comme
s'il sortait de l'eau glacée, quoiqu'il fût couvert de sueur et d'écume;
et, cessant de rugir, pour pousser un cri court, aigu et réitéré, il fit
un bond qui le rapprocha de vingt pas de la première victime qu'il avait
choisie.
Alors commença une seconde course plus merveilleuse encore que la
première; car là il n'y avait plus même la science de l'homme pour gâter
l'instinct des animaux; la force et la vitesse se trouvèrent aux prises
dans toute leur sauvage énergie, et les yeux de deux cent mille
spectateurs se détournèrent un instant des deux chrétiens pour suivre
autour de l'amphithéâtre cette chasse fantastique d'autant plus agréable
à la foule qu'elle était moins attendue: un second élan avait rapproché
le lion du cheval, qui, acculé au fond du cirque, n'osant fuir ni à
droite ni à gauche, s'élança par dessus la tête de son ennemi, qui se
mit à le poursuivre par bonds inégaux, hérissant sa crinière, et
poussant de temps en temps des rauquements aigus auxquels le fugitif
répondait par des hennissements d'épouvante; trois fois on vit passer
comme une ombre, comme une apparition, comme un coursier infernal
échappé du char de Pluton, l'enfant rapide de la Numidie, et chaque
fois, sans que le lion parût faire effort pour le suivre, on le vit se
rapprocher de celui qu'il poursuivait jusqu'à ce qu'enfin, rétrécissant
toujours le cercle, il se trouvât courir parallèlement avec lui; enfin
le cheval, voyant qu'il ne pouvait plus échapper à son ennemi, se dressa
tout debout le long de la grille, battant convulsivement l'air de ses
pieds de devant; alors le lion s'approcha lentement, comme fait un
vainqueur sûr de sa victoire, s'arrêtant de temps en temps pour rugir,
secouer sa crinière et déchirer alternativement le sable de l'arène avec
chacune de ses griffes. Quant au malheureux coursier, fasciné comme le
sont, dit-on, les daims et les gazelles à la vue du serpent, il tomba,
se débattant, et se roula sur le sable dans l'agonie de la terreur: en
ce moment, une seconde flèche partit de l'arc de Silas, et alla
s'enfoncer profondément entre les côtes du lion: l'homme venait au
secours du coursier et rappelait à lui la colère qu'il avait détournée
un instant de lui.
Le lion se retourna, car il commençait de comprendre qu'il y avait dans
le cirque un ennemi plus terrible que celui qu'il venait d'abattre en le
regardant; ce fut alors qu'il aperçut Silas qui venait de tirer de sa
ceinture une troisième flèche et la posait sur la corde de son arc; il
s'arrêta un instant en face de l'homme, cet autre roi de la création.
Cet instant suffit au Syrien pour envoyer à son ennemi un troisième
messager de douleur, qui traversa la peau mouvante de sa face et alla
s'enfoncer dans son cou; puis ce qui se passa alors fut rapide comme une
vision: le lion s'élança sur l'homme, l'homme le reçut sur son épieu.
Puis l'homme et le lion roulèrent ensemble; on vit voler des lambeaux de
chair, et les spectateurs les plus proches se sentirent mouiller d'une
pluie de sang. Acté jeta un cri d'adieu à son frère: elle n'avait plus
de défenseur, mais aussi elle n'avait plus d'ennemi: le lion n'avait
survécu à l'homme que le temps nécessaire à sa vengeance, l'agonie du
bourreau avait commencé comme celle de la victime finissait: quant au
cheval, il était mort sans que le lion l'eût touché.
Les esclaves rentrèrent, et emportèrent, au milieu des cris, des
applaudissements frénétiques de la multitude, le cadavre de l'homme et
des animaux.
Alors tous les yeux se reportèrent sur Acté, que la mort de Silas
laissait sans défense. Tant qu'elle avait vu son frère vivant, elle
avait espéré pour elle. Mais en le voyant tomber elle avait compris que
tout était fini, et elle avait essayé de murmurer, pour lui qui était
mort et pour elle qui allait mourir, des prières qui s'éteignaient en
sons inarticulés, sur ses lèvres pâles et muettes: au reste, contre
l'habitude, il y avait sympathie pour elle dans cette foule, qui la
reconnaissait à ses traits pour une Grecque; tandis qu'elle l'avait
prise d'abord pour une juive. Les femmes, et les jeunes gens, qui
surtout commençaient à murmurer, et quelques spectateurs, se levaient
pour demander sa grâce, lorsque les cris: «Assis! assis!» se firent
entendre des gradins supérieurs: une grille s'était levée, et une
tigresse se glissait dans l'arène.
À peine sortie de sa loge, elle se coucha à terre, regardant autour
d'elle avec férocité, mais sans inquiétude et sans étonnement; puis elle
aspira l'air, et se mit à ramper comme un serpent vers l'endroit où le
cheval s'était abattu: arrivée là, elle se dressa comme il avait fait
contre la grille, flairant et mordant les barreaux qu'il avait touchés,
puis elle rugit doucement, interrogeant le fer, et le sable et l'air,
sur la proie absente: alors des émanations de sang tiède encore et de
chair palpitante parvinrent jusqu'à elle, car les esclaves, cette fois,
n'avaient pas pris la peine de retourner le sable: elle marcha droit à
l'arbre contre lequel s'était livré le combat de Silas et du lion, ne se
détournant à droite et à gauche que pour ramasser des lambeaux de chair
qu'avait fait voler autour de lui le noble animal qui l'avait précédée
dans le cirque, enfin elle arriva à une flaque de sang que le sable
n'avait point encore absorbée, et elle se mit à boire comme un chien
altéré, rugissant et s'animant à mesure qu'elle buvait: puis,
lorsqu'elle eut fini, elle regarda de nouveau autour d'elle avec des
yeux étincelants, et ce fut alors seulement qu'elle aperçut Acté, qui,
attachée à l'arbre et les yeux fermés, attendait la mort sans oser la
voir venir.
Alors la tigresse se coucha à plat ventre, rampant d'une manière oblique
vers sa victime, mais sans la perdre de vue; puis arrivée à dix pas
d'elle, elle se releva, aspira, le cou tendu et les naseaux ouverts,
l'air qui venait de son côté; alors d'un seul bond franchissant l'espace
qui la séparait encore de la jeune chrétienne, elle retomba à ses pieds,
et lorsque l'amphithéâtre tout entier, s'attendant à la voir mettre en
pièces, jetait un cri de terreur dans lequel éclatait tout l'intérêt
qu'avait inspiré la jeune fille à ces spectateurs qui étaient venus pour
battre des mains à sa mort, la tigresse se coucha, douce et câline comme
une gazelle, poussant de petits cris de joie, et léchant les pieds de
son ancienne maîtresse: à ces caresses inattendues Acté surprise rouvrit
les yeux et reconnut Phoebé, la favorite de Néron.
Aussitôt les cris de Grâce! grâce! retentirent de tous côtés, car la
multitude avait pris la reconnaissance de la tigresse et de la jeune
fille pour un prodige; d'ailleurs Acté avait subi les trois épreuves
voulues, et puisqu'elle était sauvée, elle était libre: alors l'esprit
changeant des spectateurs passa, par une de ces transitions si
naturelles à la foule, de l'extrême cruauté à l'extrême clémence. Les
jeunes chevaliers jetèrent leurs chaînes d'or, les femmes leurs
couronnes de fleurs. Tous se levèrent sur les gradins, appelant les
esclaves pour qu'ils vinssent détacher la victime. À ces cris, Lybicus,
le noir gardien de Phoebé, entra et coupa avec un poignard les liens de
la jeune fille, qui tomba aussitôt sur ses genoux: car ces liens étaient
le seul appui qui soutenait debout son corps brisé par la terreur; mais
Lybicus la releva, et, soutenant sa marche, il la conduisit, accompagnée
de Phoebé qui la suivait comme un chien, vers la porte appelée sana
vivaria, parce que c'était par cette porte, comme nous l'avons dit déjà,
que sortaient les gladiateurs, les bestiaires et les condamnés qui
échappaient au carnage: à l'autre seuil une foule immense l'attendait,
car les hérauts, descendant dans le cirque, venaient d'annoncer la
suspension des jeux qui ne devaient reprendre qu'à cinq heures du soir;
à son aspect elle éclata en applaudissements et voulut l'emporter en
triomphe, mais Acté suppliante joignit les mains, et le peuple s'ouvrit
devant elle, lui laissant le passage libre: alors elle gagna le temple
de Diane, s'assit derrière une colonne de la cella; elle y resta
pleurante et désespérée, car elle regrettait maintenant de n'être pas
morte en se voyant seule au monde, sans père, sans amant, sans
protecteur et sans ami: car son père était perdu pour elle, son amant
l'avait oubliée, Paul et Silas étaient morts martyrs.
Lorsque la nuit fut venue, elle se rappela qu'il lui restait une
famille, et elle reprit seule et silencieuse le chemin des Catacombes.
Le soir, à l'heure dite, l'amphithéâtre se rouvrit de nouveau:
l'empereur reprit sa place sur le trône qui était resté vide pendant une
partie de la journée, et les fêtes recommencèrent; puis, lorsque l'ombre
fut descendue, Néron se souvint de la promesse qu'il avait faite au
peuple de lui donner une chasse aux flambeaux: on attacha à douze
poteaux de fer douze chrétiens enduits de soufre et de résine, et l'on y
mit le feu; puis l'on fit descendre dans le cirque de nouveaux lions et
de nouveaux gladiateurs.
Le lendemain, un bruit se répandit dans Rome, c'est que les lettres
qu'avait reçues César pendant le spectacle, et qui avaient paru lui
faire une si profonde impression, annonçaient la révolte des légions de
l'Espagne et des Gaules commandées par Galba et par Vindex.