dans le monde invisible et s'égaler à nous?--Se peut-il que tu sois si
amoureux de la vie, de la vie qui n'a été pour toi que désolation?
MANFRED.
Tu mens, toi, faux ennemi! Ma vie est à sa dernière heure, je le sais,
et ne voudrais pas racheter une minute de cette heure. Aussi, n'est-ce
pas contre la mort que je lutte, mais contre toi et ces anges déchus qui
t'entourent. Ce n'est pas de vos mains que j'ai reçu mon ancien pouvoir,
mais d'une science supérieure à la vôtre:--du travail,--de l'audace,--de
la longueur des veilles,--de la force de mon esprit, et de ces
mystérieuses connaissances découvertes par nos pères,--en ce tems où la
terre voyait les hommes et les esprits marcher de compagnie, et que vous
n'aviez sur nous aucune prééminence. Je m'appuie sur ma propre force
pour vous défier.--Retournez aux lieux d'où vous êtes venus:--je me ris
de vous et vous méprise!--
L'ESPRIT.
Tu oublies que tous tes crimes t'ont rendu--
MANFRED.
Qu'ont à faire mes crimes avec toi? mes crimes punis par d'autres crimes
et par de plus grands criminels!--Retourne à ton enfer! tu n'as, je le
sens, aucune puissance sur moi. Jamais je ne deviendrai ta proie, c'est
là ce que je sais. Ce qui est fait est fait. Je porte au-dedans de moi
une torture à laquelle tu n'as rien à ajouter. L'ame immortelle se juge
d'après ses bonnes ou ses mauvaises pensées; elle est elle-même sa
propre source du bien ou du mal. Elle est sa place et son tems,--et
lorsqu'une fois ce sens intime est dépouillé de son enveloppe mortelle,
il ne reçoit plus aucune sensation des objets qui flottent à l'entour de
lui; mais il s'absorbe tout entier dans la souffrance ou dans la joie
que lui inflige ou lui accorde la conscience de son propre mérite. Quant
à toi, tu ne m'as pu tenter, et tu ne saurais me tenter; je n'ai point
été ta dupe, je ne serai point ta proie. Je fus et je serai mon propre
destructeur.--Fuyez, misérables ennemis! La main de la mort pèse sur
moi,--mais non votre main!
(Les démons disparaissent.)
L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
Hélas! comme tu es pâle;--tes lèvres blanchissent,--ta poitrine est
oppressée,--des râlemens étouffés s'échappent de ta gorge.--Donne une
prière au ciel.--Prie,--ne fût-ce qu'en pensée;--mais ne meurs pas
ainsi!
MANFRED.
Il est trop tard.--Mon œil obscurci peut à peine t'entrevoir; tout nage
autour de moi, et la terre semble me soulever. Adieu!--Donne-moi ta
main.
L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
Froide,--froide,--son cœur aussi.--Au moins une prière!--Hélas! que
vas-tu devenir?
MANFRED.
Vieillard! il n'est pas si difficile de mourir!
(Manfred expire.)
L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
Il est parti;--son ame a pris son vol loin de notre terre,--vers quels
lieux?--Je frémis d'y songer;--mais il n'est plus.
FIN DU TROISIÈME ET DERNIER ACTE.
NOTES DE MANFRED.
NOTE a1, PAGE 25.
_Les rayons de l'arc-en-ciel se courbent en arceaux_, etc. Cet effet est
produit par les rayons du soleil sur la partie inférieure des torrens
des Alpes. On dirait absolument un arc-en-ciel, et si rapproché de la
terre, que l'on pourrait se promener sous sa voûte. Il se dissipe
ordinairement vers midi.
NOTE a2, PAGE 29.
_Celui qui, à Gadara, évoqua, de leurs retraites humides, Éros et
Antéros._ Le philosophe Jamblicus. L'histoire de l'évocation d'Éros et
d'Antéros se peut lire dans la vie écrite par Eunapius. Cette histoire
est très-bien racontée.
NOTE a3, PAGE 34.
_Il n'obtint qu'une réponse vague et obscure, mais qui bientôt
s'expliqua pour lui._ L'histoire de Pausanias, roi de Sparte (qui
commandait les Grecs à la bataille de Platée, et qui fut mis à mort plus
tard, pour avoir voulu trahir les Lacédémoniens), et de Cléonice, est
rapportée par Plutarque dans la vie de Cimon. Pausanias le sophiste en
parle aussi dans sa description de la Grèce.
NOTE a4, PAGE 56.
_De cette race vigoureuse de géans, nés des embrassemens des anges._
«Les fils de Dieu virent les filles des hommes et les trouvèrent
belles.»
«Il y avait, en ces jours-là, des géans sur la terre; et par la suite,
quand les _fils de Dieu_ se furent rapprochés des filles des hommes, et
que celles-ci eurent eu des enfans d'eux, ces mêmes enfans devinrent des
hommes puissans, des hommes qui jouirent autrefois d'un grand renom.»
(_Genèse_, chap. VI, versets 2 et 4.)
FIN DES NOTES DE MANFRED.
MARINO FALIERO,
DOGE DE VENISE.
TRAGÉDIE HISTORIQUE.
PRÉFACE.
La conspiration du doge Marino Faliero est l'un des événemens les plus
remarquables que renferment les annales du gouvernement, de la ville et
du peuple les plus singuliers de nos tems modernes. Elle eut lieu en
1355. Tout, dans Venise, est ou a été extraordinaire; son aspect a l'air
d'un rêve, son histoire a l'air d'un roman. On peut voir dans toutes les
chroniques, l'histoire de Faliero; les plus longs détails se retrouvent
dans le livre de la _Vie des Doges_, par Marin Sanuto: nous les avons
transcrits dans l'appendice. Ce récit est simple et clair; peut-être
même est-il plus dramatique que tous les drames que l'on pourrait être
tenté de faire sur le même sujet.
On doit présumer que Marino Faliero fut un homme de talent et de cœur.
On le voit au siège de Zara, commandant en chef les forces de terre,
mettant en fuite le roi de Hongrie et ses quatre-vingt mille hommes, lui
tuant huit mille soldats, et n'en tenant pas moins, durant ce tems, les
assiégés en échec. Je ne vois, dans l'histoire, de comparable à cet
exploit, que ceux de César à Alisia[loc1], et du prince Eugène à
Belgrade. Faliero fut, dans la même guerre encore, choisi pour commander
la flotte, et il prit Capo-d'Istria. Puis, nommé plus tard ambassadeur à
Gênes et à Rome, c'est dans cette dernière ville qu'il reçut la nouvelle
de son élection à la dignité de doge. Son éloignement prouve assez que
l'intrigue n'avait eu, dans cette promotion, aucune part, puisqu'il
apprit en même tems la mort de son prédécesseur et le choix qu'on venait
de faire de sa personne pour le remplacer. Mais il paraît que son
caractère était intraitable. Sanuto raconte que, plusieurs années
auparavant, étant podestat et capitaine de Trévise, il avait _frotté les
oreilles_ d'un évêque, qui avait mis une certaine lenteur à lui porter
le Saint-Sacrement. Le bon Sanuto le tance, il est vrai, de cet
emportement, mais il ne nous apprend pas si le sénat songea à l'en
punir, ou même à le lui reprocher pendant la durée de son office. Quant
à l'église, on doit présumer qu'elle n'en conserva pas de ressentiment,
puisque nous voyons qu'il fut ensuite ambassadeur à Rome, et investi,
par Lorenzo, comte-évêque de Ceneda, du fief de Val di Marino, dans la
Marche de Trévise, avec le titre de comte. J'ai puisé ces faits dans
Sanuto, Vettor Sandi, Andrea Navagero, et la relation du siége de Zara,
publiée pour la première fois par l'infatigable abbé Morelli, dans ses
_Monumenti Veneziani di varia litteratura_, imprimés en 1796: j'ai lu
tous ces ouvrages dans leur langue originale. Quant aux modernes, Daru,
Sismondi et Laugier, ils se sont bornés presqu'en tout à suivre les
chroniques les plus anciennes. Sismondi, cependant, attribue à la
_jalousie_ du doge cette conspiration; mais cette assertion n'est pas
garantie par les écrivains nationaux. Vettor Sandi dit bien: _Altri
scrissero che... della gelosa suspicion di esso Doge siasi fatto_
(Michel Steno) _staccar con violenza_, etc., etc.; mais il ne paraît
avoir nullement suivi l'opinion générale, et l'on ne trouve aucune trace
de cette prétendue jalousie dans Sanuto ni dans Navagero. Sandi lui-même
ajoute l'instant d'après que: _Per altre Veneziane memorie traspiri, che
non il_ solo _desiderio di vendetta lo dispose alla conjiura, ma anche
la innata abituale ambizion sua, per cui anelava a farsi principe
independente_. Il semble que ce désir de vengeance fut excité par la
grossière injure que Michel Steno avait tracée sur le fauteuil ducal, et
par la trop légère punition que les Quarante avaient infligée au
calomniateur, l'un de leur _tre capi_. Quant à la _dogaressa_, on n'a
jamais songé à porter la plus légère atteinte à sa réputation de vertu,
tandis qu'on a vanté sa beauté et remarqué sa jeunesse. Les attentions
de Steno n'étaient pas même dirigées vers elle, mais sur l'une de ses
suivantes. Ainsi, nulle part (à moins qu'on ne prenne pour une assertion
l'_on dit_ de Sandi), je ne trouve que le doge ait été entraîné par la
jalousie qu'il concevait de sa femme; on doit plutôt conjecturer qu'il
le fut par son respect pour elle, et le sentiment de son honneur
compromis, tandis que ses services passés et la dignité dont alors il
était revêtu semblaient devoir en être la sauvegarde.
[Note loc1: Byron écrit _Élésia_; mais c'est évidemment une faute
d'impression. L'exploit que rappelle ici notre poète est longuement et
admirablement décrit dans le septième livre des _Commentaires_.
(_N. du Tr._)]
Je ne connais chez les écrivains anglais aucune allusion à cet
événement, si ce n'est dans les _Vues d'Italie_ du docteur Moore. Son
récit est mensonger et séduisant, plein de plaisanteries usées sur les
vieux maris et les jeunes femmes. L'auteur s'étonne qu'une si petite
cause ait produit un aussi grand effet, et il est inconcevable qu'un
observateur aussi judicieux, aussi sévère que l'auteur de _Zéluco_ ait
pu trouver en cela quelque chose de surprenant. Oublie-t-il donc qu'une
jatte d'eau répandue sur la robe de Mrs. Marsham fit ôter le
commandement au duc de Marlborough, et conduisit à la honteuse paix
d'Utrecht; que Louis XIV fut plongé dans les plus désastreuses guerres,
parce que son ministre, l'ayant aperçu d'une fenêtre en flagrant délit,
avait souhaité de lui trouver d'autres occupations; qu'Hélène perdit
Troie; que Lucrèce chassa les Tarquins de Rome; que la Cava appela les
Maures en Espagne; qu'un mari outragé conduisit les Gaulois à Clusium,
et de là à Rome; qu'un simple vers de Frédéric II, roi de Prusse, sur
l'abbé de Bernis, et une épigramme sur Mme de Pompadour, conduisirent à
la bataille de Rosbach; que la conduite scandaleuse de Dearbhorgil avec
Mac Murchad poussa l'Angleterre à l'asservissement de l'Irlande; qu'un
moment de pique entre Marie-Antoinette et le duc d'Orléans précipita la
première expulsion des Bourbons; et, pour ne pas multiplier les
exemples, que Commode, Domitien et Caligula moururent victimes, non de
leur tyrannie publique, mais d'une vengeance particulière; et qu'une
défense faite à Cromwell de s'embarquer pour l'Amérique perdit et le roi
et la république? Après ces exemples, et avec la moindre réflexion, il
est vraiment singulier de voir le docteur Moore s'étonner qu'un homme
habitué au commandement, un homme qui avait été employé dans les charges
les plus importantes, ait amèrement ressenti, dans un âge avancé, un
affront resté impuni, et le plus vif qu'on puisse faire à un homme,
qu'il soit prince ou le dernier des citoyens. L'âge de Faliero ne fait
rien ici, si ce n'est qu'il justifie mieux encore le ressentiment.
La rage du jeune homme est comme la paille sur le feu, mais la colère du
vieillard est comme un fer rouge[loc2].
Les jeunes gens commettent et oublient facilement l'outrage; le
vieillard est plus circonspect, et a plus de mémoire.
[Note loc2: Shakspeare, _Roi Lear_.]
Les réflexions de Laugier sont plus philosophiques:
Tale fù il fine ignominioso di un' uomo, che la sua nascità,
la sua età, il suo carattere dovevano tener lontano dalle
passioni produttriei de' grandi delitti. I suoi _talenti_
per longo tempo esercitati ne' maggiori impieghi, la sua
capacità sperimentata ne' governi e nella ambasciate, gli
avevano acquistato la stima et la fiduccia de' cittadini, ed
avevano uniti i suffragi per collocarlo alla testa della
repubblica. Innalzato ad un' grado che terminava
gloriosamente la sua vita, il risentimento di un' inguiria
leggiera insinua nel suo cuore tal veleno che basta a
corrompere le antiche sue qualità e a condurlo al termine de
iscellerati; serio esempio, che prova _non esservi età in
qui la prudenza umana sia sicura_, e che nell' uomo restano
sempre passioni capaci a disonorarlo quando non invigili
sopra stesso.
(LAUGIER, _traduction italienne_, vol. IV, p. 30 et 31.)
Où le docteur Moore a-t-il vu que Marino Faliero ait imploré sa vie?
J'ai compulsé les chroniqueurs, et n'y ai rien trouvé de cette espèce;
il est vrai qu'il avoua tout. On le conduisit devant la torture; mais on
ne dit nulle part que les tourmens lui aient fait demander grâce; et
cette circonstance de l'avoir mis en présence de la torture semble
prouver tout autre chose qu'un défaut de courage, que d'ailleurs les
historiens, peu disposés à le favoriser, n'auraient pas manqué de
mentionner. Une pareille prière est aussi contraire à la vérité de
l'histoire qu'elle l'eût certainement été à son caractère comme soldat,
et à l'âge dans lequel il vivait et auquel il mourut. Je ne sais rien
qui puisse justifier celui qui, après un certain intervalle de tems, se
permet de calomnier un caractère historique. La vérité doit du moins
appartenir aux morts et aux malheureux; et ceux qui perdirent la vie sur
un échafaud ont en général assez de leurs fautes, sans qu'on leur
attribue une faiblesse que la grande probabilité de la fin violente
qu'on leur réservait rend tout-à-fait invraisemblable. Le voile noir
peint à la place assignée, dans le rang des doges, à Marino Faliero, et
l'escalier du géant, où il fut couronné, découronné et décapité,
frappent aussi fortement mon imagination que le font la violence de son
caractère et son étrange histoire. Plus d'une fois j'ai cherché, en
1819, sa tombe dans l'église San Giovani e San Paolo. Un jour que
j'étais arrêté devant le monument d'une autre famille, un prêtre vint à
moi et me dit: _Je pourrais vous montrer des monumens plus beaux que
cela._ Je lui appris que j'étais à la recherche de ceux de la famille
Faliero, et en particulier du doge Marino. «Oh! répliqua-t-il, je vais
vous y conduire;» et me menant à l'extérieur, il me fit remarquer dans
le mur un sarcophage, avec une inscription illisible. Il m'apprit qu'il
se trouvait auparavant dans un couvent contigu, mais qu'on l'en avait
tiré à l'époque de l'arrivée des Français pour le placer dans cet
endroit; qu'on avait ouvert la tombe au moment de son déplacement; que
quelques os restaient encore, mais aucune trace positive de la
décapitation. La statue équestre dont j'ai fait mention dans le
troisième acte, comme étant placée devant cette église, n'est pas d'un
Faliero, mais de quelque autre guerrier, maintenant oublié; quoique
d'une date postérieure. Il y eut deux autres doges de la même famille
avant Marino: Ordelafo, qui fut tué en 1117, dans une bataille à Zara,
où plus tard son descendant vainquit les Huns; et Vital Faliero, qui
régnait en 1082. La famille, originaire de Fano, était l'une des plus
illustres en noblesse et en opulence de la ville, qui réunissait les
familles les plus riches et les plus anciennes de l'Europe. L'étendue
que j'ai donnée à mon drame prouve assez l'intérêt que j'y avais pris.
Je puis avoir fait une mauvaise tragédie, mais du moins aurai-je
transporté dans notre langue un événement historique vraiment digne de
mémoire.
Il y a maintenant quatre ans que je médite cet ouvrage; et avant d'avoir
complètement examiné les auteurs, j'étais disposé à choisir pour mobile
de l'action la jalousie de Faliero. Mais je reconnus que cela n'avait
aucun fondement historique; et comme d'ailleurs la jalousie est une
passion usée sur la scène, j'ai préféré suivre pas à pas la vérité. Je
fus d'ailleurs sur ce point parfaitement conseillé par feu Matthew
Lewis, auquel je confiai mon plan à Venise, en 1817. «Si vous faites
votre héros jaloux, me dit-il, songez qu'il vous faudra lutter avec les
écrivains classiques (pour ne rien dire de Shakspeare) et avec un sujet
usé; conservez plutôt le naturel violent du doge, il vous suffira, si
vous le reproduisez exactement; et tracez votre complot de la manière la
plus régulière qu'il vous sera possible.» Sir William Drummond m'a donné
à peu près les mêmes conseils. Il ne m'appartient pas de décider si j'ai
bien suivi ces avis, et si j'ai bien fait de les suivre. Je n'ai pas le
moindre désir de voir mon drame représente; dans la situation présente
du théâtre, peut-être n'est-il pas susceptible de satisfaire une
ambition bien haute; et d'ailleurs j'ai trop long-tems été derrière la
scène pour avoir jamais conçu l'espoir d'y produire mes ouvrages. Je ne
conçois pas qu'un homme d'une sensibilité irritable consente bien à se
mettre à la merci d'un auditoire.--Les dédains du lecteur, l'âcreté de
la critique, la rudesse des _réviseurs_ sont des calamités vagues et
lointaines; mais la fureur d'un auditoire intelligent ou inepte, à
propos d'une production qui, bonne ou mauvaise, a coûté un travail
d'intelligence à celui qui l'a faite, est une peine immédiate et
palpable, à laquelle ajoutent encore les doutes que l'on peut former de
la compétence des juges, et la conviction de l'imprudence qu'on a faite
en les choisissant pour tels. Si j'étais capable de composer un ouvrage
qu'on pût croire digne de la scène, le succès ne me ferait pas de
plaisir, la chute me causerait beaucoup de peine. C'est pour cette
raison que, même durant le tems où je faisais partie de la commission
d'un théâtre, je ne l'ai jamais essayé et je ne l'essaierai
jamais[loc3]; mais certainement il y a des ressources dramatiques
partout où se trouvent Joanna Baillie, et Milman et John Wilson. La
_City of the plague_ et la _Chute de Jerusalem_ sont remplies des plus
beaux effets tragiques que l'on ait vus depuis Horace Walpole, si l'on
en excepte certains passages d'_Ethwald_ et de _Monfort_. C'est
aujourd'hui la mode de déprécier Horace Walpole; d'abord, parce qu'il
était noble, ensuite parce qu'il était Anglais. Mais pour ne rien dire
de ses incomparables _Lettres_ et du _Château de Trente_, il faut
regarder comme l'_ultimus Romanorum_ l'auteur de la _Mère mystérieuse_,
qui, loin d'être une méprisable pièce d'amour, est une tragédie de
l'ordre le plus élevé. Walpole est le père de notre premier roman et de
notre dernière tragédie, et sans doute, à ce double titre, il est digne
de plus d'estime qu'aucun écrivain vivant, quel qu'il soit.
[Note loc3: Tandis que j'étais membre de la vice-commission du théâtre
de Drury-Lane, je puis rendre à mes collègues et à moi-même cette
justice que nous fîmes de notre mieux pour ramener le drame à son
ancienne régularité Je fis tout ce je pus pour obtenir la reprise de
_Monfort_, et pour appuyer l'_Ivan_ de Sottheby, que l'on jugeait alors
une pièce intéressante, et que j'essayai d'engager M. Coleridge à écrire
une tragédie; mais tout cela en vain. Ceux qui ne sont pas dans le
secret des coulisses auront de la peine à croire que l'_École du
scandale_ est l'ouvrage _qui a fait le moins d'argent_, en égard au
nombre de fois qu'on l'a joué depuis son apparition. Je tiens ce fait du
directeur Dibdin. J'ignore ce qui est arrivé depuis le _Bertram_ de
Maturin; de sorte que par ignorance je puis avoir l'air de faire la
satire de certains excellens auteurs modernes; dans ce cas là, je leur
en demande bien pardon. Il y a près de cinq ans que j'ai quitté
l'Angleterre, et ce n'est que de cette année que j'ai jeté les yeux,
depuis mon départ, sur quelque journal anglais; je ne sais quelque chose
des matières de théâtre (et cela depuis seulement un an) que par
l'intermédiaire de la gazette anglaise de Galignani qui s'imprime à
Paris. Je ne puis donc être soupçonné de vouloir offenser des écrivains
tragiques ou comiques, auxquels je souhaite tout le bonheur possible, et
desquels je ne connais rien. Au reste, les plaintes que l'on forme de la
situation actuelle de l'art dramatique ne doivent pas être attribuées à
la faute des acteurs. Je ne puis rien imaginer de plus parfait que
Kemble, Cooke et Kean dans leurs rôles divers, ou bien Elliston dans la
comédie des _Gentelman_ et quelques rôles tragiques. Je n'ai pas vu miss
O'Neill, ayant fait étude et tenu le serment de ne rien voir qui pût
diviser ou affaiblir l'admiration que m'inspirait le souvenir de
Siddons. Siddons et Kemble étaient l'idéal de l'action tragique; je n'ai
jamais vu personne qui leur ressemblât, même pour les traits: et c'est
pour cela que jamais nous ne reverrons Coriolan ou Macbeth. Quand on
blâme Kean de manquer de dignité, il faut nous rappeler que ce mérite
est un don de la nature et non pas de l'art, et que nulle étude ne peut
le donner. Il est parfait dans tous les endroits où il n'y a rien de
surnaturel; ses défauts mêmes appartiennent ou semblent appartenir aux
rôles eux-mêmes, et semblent mieux reproduire la nature. Mais nous
pouvons dire de Kemble, quant à sa manière de jouer, ce que le cardinal
de Retz dit du marquis de Monrose: «Que c'était le seul homme qu'il eût
vu qui lui rappelât quelqu'un des héros de Plutarque.»]
En parlant du drame de _Marino Faliero_, j'oubliais de rappeler que le
désir (trop faible encore) de respecter la règle des unités, qu'on
accuse le théâtre anglais de trop fouler aux pieds, m'a décidé à
représenter la conspiration comme déjà formée, et le doge y accédant
long-tems après. Dans le fait, elle fut son propre ouvrage, et celui
d'Israël Bertuccio. Quant au reste des personnages (à l'exception de la
duchesse), aux incidens et à la durée de l'action, qui fut
merveilleusement rapide, tout est strictement historique dans ma pièce,
si ce n'est que toutes les délibérations eurent lieu, non pas dans une
maison particulière, mais dans le palais ducal. Si je m'étais en cela
conformé à la vérité; l'unité aurait été mieux gardée; mais j'ai préféré
faire apparaître le doge dans la grande assemblée des conspirateurs, au
lieu de le placer toujours en conversation monotone avec les mêmes
individus. Je renvoie pour les faits aux extraits italiens de
l'appendice.
MARINO FALIERO,
DOGE DE VENISE,
TRAGÉDIE HISTORIQUE.
PERSONNAGES.
HOMMES.
MARINO FALIERO, Doge de Venise.
BERTUCCIO FALIERO, neveu du Doge.
LIONI, noble et sénateur.
BENINTENDE, président du Conseil des Dix.
MICHEL STENO, l'un des trois chefs des Quarante.
ISRAEL BERTUCCIO, gouverneur de l'arsenal.
PHILIPPE CALENDARO,}
DAGOLINO, } conspirateurs.
BERTRAM, }
SEIGNEUR DE LA NUIT (_Signore di Notte_), l'un des officiers
de la République.
PREMIER CITOYEN.
SECOND CITOYEN.
TROISIÈME CITOYEN.
VINCENZO,}
PIETRO, } officiers du palais ducal.
BATTISTA,}
LE SECRÉTAIRE DU CONSEIL DES DIX.
GARDES, CONSPIRATEURS, CITOYENS.
LE CONSEIL DES DIX, LA JUNTE, etc., etc.
FEMMES.
ANGIOLINA, femme du Doge.
MARIANNE, son amie.
Suivantes, etc.
La scène est à Venise, année 1355.
MARINO FALIERO.
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
(Une antichambre dans le palais du Doge.)
PIETRO entre, en s'adressant à BATTISTA.
PIETRO.
Le messager n'est pas revenu?
BATTISTA.
Pas encore: comme vous me l'aviez ordonné, j'ai envoyé plusieurs fois,
mais la seigneurie est réunie en conseil secret, et discute longuement
l'affaire de Steno.
PIETRO.
Trop longuement; tel est du moins l'avis du Doge.
BATTISTA:
Mais de quel air supporte-t-il ces instans d'attente?
PIETRO.
Avec une patience admirable: placé à la table ducale dans toute la pompe
qui appartient à son rang, il examine avec l'apparence d'une attention
rigoureuse, pétitions, actes, rapports, plaintes, dépêches; mais si par
hasard il entend le mouvement d'une porte éloignée, ou le bruit de
quelqu'un qui semble approcher, ou le murmure d'une voix, ses yeux alors
se relèvent avec vivacité, il s'élance de son fauteuil, puis s'arrête,
se rasseoit encore, et laisse retomber ses yeux sur les papiers: mais je
l'ai bien observé, et, pendant la dernière heure, il n'a pas tourné un
feuillet.
BATTISTA.
On dit qu'il est fort ému, et sans doute il est, pour Steno, bien
honteux de l'avoir offensé si durement.
PIETRO.
Oui, si c'était un pauvre diable; mais Steno est un noble, il est jeune,
fier, brillant et d'humeur hardie.
BATTISTA.
Ainsi, vous pensez qu'on ne le jugera pas avec sévérité?
PIETRO.
Eh! mon Dieu, qu'on le juge avec justice; mais ce n'est pas à nous à
prévenir la sentence des Quarante.
BATTISTA.
D'ailleurs on vient.--Quelles nouvelles, Vincenzo?
VINCENZO.