Les occultistes orientaux nous affirment que dans les solitudes de
l'Himalaya et du Thibet, vivent certains Initiés, certains Maîtres,
héritiers de la sagesse des «Fils de la Lumière» ou des «Sept
Primordiaux», qui possèdent les sept clefs qui permettent de comprendre
les textes sacrés préhistoriques. Ils seraient les silencieux
dépositaires du secret de forces intermoléculaires ou interéthériques, à
l'aide desquelles des races d'êtres qui précédèrent l'homme sur cette
terre transportèrent à d'énormes distances des monolithes de plus de
cinq cent mille kilos, qui n'ont aucun rapport avec les pierres qui les
entourent, et dont la disposition, l'orientation, astronomiquement
réglée, trahit évidemment une intervention intelligente et même très
savante.
Ces monolithes sont parfois sculptés, comme les fameux colosses de
Bamian, dans l'Asie centrale, dont l'un a 60 mètres de haut; ou comme
les cinq cent cinquante monstres de l'Ile de Pâques, dans la Polynésie,
qui, pour le dire en passant, demeurent une des plus insolubles, des
plus troublantes énigmes de ce monde. Taillées dans le basalte, couchées
ou debout sur des plates-formes, ces sculptures, dont l'une a 29 mètres,
sont incontestablement les plus antiques effigies humaines qu'on puisse
trouver sur notre globe. Les savants officiels leur reconnaissent une
origine antédiluvienne, tandis que les traditions ésotériques y voient
les portraits de géants de la dernière race atlantéenne, dégénérée et
sombrée dans la sorcellerie, peu avant la disparition du mystérieux
continent dont l'Ile de Pâques ne serait que l'un des plus hauts sommets
qui émergent aujourd'hui des solitudes du Pacifique.
J'ai en ce moment sous les yeux les photographies de quelques-uns de ces
hallucinants colosses, et je ne crois pas que dans nos plus lourds
cauchemars il soit possible d'imaginer figures plus redoutables, plus
insensibles, plus impassibles, plus éternellement féroces, plus
froidement hautaines, plus impitoyablement dédaigneuses, plus
glacialement toutes-puissantes. Sont-ils Sélénites ou Martiens, avec
leur bouche serrée et implacable, leurs yeux creux comme des abîmes de
malédictions, ou protubérants et cerclés de lunettes d'aviateur?
Nullement simiesques, comme on le pourrait croire, ils représentent
plutôt des entités démoniaques et abstraites, tels que le Mal,
l'Inéluctable et la Fatalité. Ils semblent moins inhumains que pré- ou
posthumains et répondent effroyablement à certains souvenirs ancestraux
endormis au fond de nos moelles, qui nous avertissent que de pareils
visages ont irrécusablement existé.
* * * * *
Mais revenons à nos grands Initiés. Ils seraient, paraît-il, détenteurs
de l'irrésistible et incommensurable force sidérale, qui est celle qui
soutient et dirige les mondes, capable, s'il en était fait mauvais
usage, de détruire en un instant toute l'espèce humaine, tout ce qui vit
sur cette terre et la terre même; mais susceptible aussi, si elle était
sagement domestiquée, d'assurer à l'homme une royauté définitive,
peut-être l'accès d'autres étoiles et, en tout cas, une puissance telle
que l'Age d'Or qui exista jadis, grâce à l'asservissement de cette
force, refleurirait sur notre planète.
Il est possible, et, pour l'instant, nous n'avons pas à l'examiner. Mais
que possédant, transmis d'Hiérophante à Candidat, ou, comme ils disent,
«de bouche à oreille», le secret de cette force et de beaucoup d'autres,
ils ne la livrent pas et ne la mettent point au service de l'humanité,
c'est le grand reproche que l'on fait aux occultistes; et pour tous ceux
qui ne savent pas que le but de l'Initiation n'est pas la puissance et
le bonheur matériels, mais la sagesse, l'évolution et l'ascension de
l'être intérieur, c'est la meilleure preuve qu'ils sont des
mystificateurs et des imposteurs. Il se peut que, mis au pied du mur,
ils se taisent parce qu'ils n'ont rien à dire; mais l'argument n'est pas
aussi péremptoire que le croient ceux qui s'en prévalent. On le verra
peut-être avant peu. Il n'est, en effet, pas impossible que, un jour, un
hasard de la science ne mette l'un ou l'autre de nos savants dans une
situation analogue à celle de ces Maîtres ou de ces Initiés. Pour lui
aussi se posera alors la terrible question du silence nécessaire. Nous
venons de constater dans cette guerre l'usage insensé et démoniaque que
l'homme a fait de certaines inventions. Qu'adviendra-t-il si on lui met
entre les mains d'autres énergies bien plus formidables, qu'on semble
sur le point de découvrir et de libérer?
Il n'est pas prêt pour en savoir plus qu'il n'en sait. Il y va du salut
de l'espèce. L'humanité qui sort à peine de l'enfance ou vient tout
juste d'atteindre l'âge dangereux de l'adolescence (elle aurait à peu
près seize ou dix-sept ans d'après le parallélisme historique très
documenté et très impressionnant du docteur Jaworski), l'humanité a déjà
dépassé la limite des inventions qu'elle peut s'assimiler ou supporter
sans péril de mort. Presque toutes, à partir de la domestication de la
vapeur et de l'apprivoisement encore suspect de l'électricité, lui ont
fait incomparablement plus de mal que de bien. Les explosifs, par
exemple, qui l'ont aidée à construire quelques routes,--ce que les
Romains d'ailleurs faisaient aussi bien que nous,--à exploiter quelques
mines, à percer quelques tunnels, lui ont coûté des millions de jeunes
vies.
Peut-être est-il temps, non pas d'arrêter les recherches de la science,
mais de contrôler ses découvertes et de réserver, comme le firent
sagement les occultistes, à une élite d'Initiés rigoureusement éprouvés
et liés par des serments inviolables, le secret d'énergies trop
dangereuses autour desquelles nous tournons, qui vont se manifester et
tomber dans le domaine public. Notre évolution morale retarde de
plusieurs siècles sur notre évolution scientifique; et il est plus que
probable que celle-ci, trop hâtive et trop intensive, entrave
regrettablement la première. Il ne servira de rien d'aller en trois
heures de Paris à Péking, de Péking à New-York et de New-York à
Calcutta, si ces voyages réitérés et miraculeux laissent à l'arrivée
ceux qui les effectuent dans le même état d'âme qu'au départ. Nous nous
trouvons tous plus ou moins dans la situation de la Russie, qui n'a pas
eu l'esprit et le coeur assez solides et assez fermes pour porter ce que
la tête avait trop rapidement et trop artificiellement emmagasiné. Rien
ne se répand plus vite, ne s'assimile plus facilement que les résultats
de la science; rien, au contraire, n'est plus lent, plus pénible, plus
précaire que l'évolution morale; et cependant, on s'en rend de mieux en
mieux compte, c'est uniquement de celle-ci que dépendent le bonheur et
l'avenir de l'homme.