Il y a dans la loi de l'hérédité qui veut que les descendants souffrent
des fautes et profitent des vertus de leurs ancêtres des vérités qui ne
sont plus contestées. Elles éclatent à tous les yeux. Le fils d'un
alcoolique portera toute sa vie, de sa naissance à sa mort, dans sa
chair et dans son esprit, le poids du vice paternel. On dirait que par
cet exemple irrécusable, la nature a voulu affirmer et manifester avec
ostentation le caractère implacable de sa loi; comme pour nous faire
entendre qu'elle ne tient aucun compte de nos notions du juste et de
l'injuste et agit selon le même principe dans toutes les ténébreuses
circonstances où nous ne pouvons suivre les inextricables détours de sa
volonté.
Il n'y aurait que cet exemple, qu'il suffirait à marquer d'infamie cette
volonté inhumaine. Il n'y a pas de loi qui répugne davantage à notre
raison, à notre sens des responsabilités, qui altère plus profondément
notre confiance à l'univers et à l'esprit inconnu qui le dirige. De
toutes les injustices de la vie, voici la plus criante, la moins
compréhensible. Nous trouvons des excuses ou des explications à la
plupart des autres; mais qu'un enfant qui vient de naître, qui n'a pas
demandé à naître, soit, dès la première gorgée d'air qu'il aspire,
frappé d'une déchéance irrémédiable, d'une condamnation féroce,
irrévocable et de maux qu'il traînera jusqu'au tombeau, il nous semble
qu'aucun des tyrans les plus odieux que l'histoire ait maudits n'aurait
osé faire ce que la nature fait paisiblement chaque jour.
Mais portons-nous vraiment le poids de la faute des morts? D'abord,
est-il bien sûr que les morts soient réellement morts et ne demeurent
plus en nous? Il est certain que nous les prolongeons, que nous sommes
la partie durable de ce qu'ils furent. Nous ne saurions nier que nous
subissons encore leur influence, que nous reproduisons leurs traits et
leur caractère, que nous les représentons presque tout entiers, qu'ils
continuent de vivre et d'agir en nous; il est donc assez naturel qu'ils
continuent également de supporter les conséquences d'une action ou d'une
façon de vivre que leur départ n'a pas interrompue.
Mais, dira-t-on, je n'ai pas participé à cette action, à cette habitude,
à ce vice que je paie aujourd'hui. Je n'ai pas été consulté, je n'ai pas
eu l'occasion d'élever la voix, de retenir sur la pente fatale mon père
ou mon aïeul qui se perdait. Je n'étais pas né, je n'existais pas
encore.--Qu'en savons-nous?--N'y aurait-il pas, dans l'idée que nous
nous faisons de l'hérédité, une erreur fondamentale? A l'un des bouts du
fléau de la balance que nous accusons d'injustice, pend l'hérédité; mais
à l'autre bout pèse autre chose dont on n'a jamais tenu compte, car elle
n'a pas encore de nom, qui est le contraire de l'hérédité, qui plonge
dans l'avenir au lieu de sortir du passé et qu'on pourrait appeler la
préexistence ou la prénatalité.
De même que nos morts vivent toujours en nous, nous vivons déjà dans nos
morts. Il n'y a aucune raison de croire que l'avenir, qui est plein de
vie, soit moins actif et moins puissant que le passé qui est plein de
morts. Au lieu de le descendre, ne faudrait-il pas remonter le cours des
ans pour retrouver la source de nos actes? Nous ignorons de quelle façon
ceux qui, jusqu'aux dernières générations, naîtront de nous, vivent déjà
en nous; mais il est certain qu'ils y vivent. Quel que soit, dans la
suite des âges, le nombre de nos descendants, quelles que soient les
transformations que leur fassent subir les éléments, les climats, les
terroirs et les siècles, ils garderont intacts, à travers toutes les
vicissitudes, le principe de vie qu'ils ont tiré de nous. Ils ne l'ont
pas pris ailleurs ou ne seraient pas ce qu'ils sont. Ils sont réellement
sortis de nous; et s'ils en sont sortis, c'est que d'abord ils s'y
trouvaient. Que faisaient donc en nous ces innombrables vies accumulées?
Est-il permis de prétendre qu'elles y demeuraient absolument inactives?
Quelles étaient leurs fonctions, leur puissance? Qu'est-ce qui les
séparait de nous? Où commencions-nous, où finissaient-elles? A quel
point se mêlaient aux nôtres leurs pensées et leur volonté?
Elles n'avaient pas encore de cerveau, direz-vous, comment
pouvaient-elles penser et agir en nous? Il est vrai, mais elles avaient
le nôtre. Les morts sont également privés de cerveau; néanmoins personne
ne conteste qu'ils continuent de penser et d'agir en nous. Ce cerveau
dont nous sommes si fiers, n'est pas la source, mais le condensateur de
la pensée et de la volonté. Comme la bouteille de Leyde ou la bobine de
Rhumkorff, il n'existe et ne s'anime que durant le temps qu'y passe ou
qu'y réside le fluide électrique de la vie. Il ne produit pas ce fluide,
il le recueille; ce qui importe, ce n'est point ses circonvolutions,
comparables aux fils d'une bobine d'induction, mais la vie qui le
parcourt; et que peut être cette vie, sinon le total de toutes les
existences que nous accumulons en nous, qui ne s'éteignent pas à notre
mort, commencent avant notre naissance et nous prolongent, en avant et
en arrière, dans l'infini du temps?
On a parfois, dans des études ou des romans, essayé de mettre en scène
ces vies diverses que nous hébergeons; et chacun de nous, s'il
s'interroge sincèrement et profondément, découvrira en soi deux ou trois
types très nets, qui n'ont de commun que le corps où ils séjournent, ne
s'entendent guère entre eux, luttent sans cesse pour avoir le dessus et
s'arrangent comme ils peuvent afin d'aller jusqu'au bout d'une existence
dont l'ensemble forme notre moi. Ce moi sera bon ou mauvais, remarquable
ou insignifiant, plus ou moins égoïste ou généreux, inquiet ou
tranquille, pacifique ou belliqueux, héroïque ou pusillanime, hésitant
ou décidé et entreprenant, sauvage ou raffiné, fourbe ou loyal, actif ou
paresseux, chaste ou lubrique, modeste ou vaniteux, fier ou obséquieux,
inégal ou constant, selon l'autorité que saura prendre sur les autres le
type qui s'emparera des meilleures positions du coeur ou du cerveau.
Mais même dans l'existence en apparence la plus stable, la plus une, la
mieux équilibrée, cette autorité ne sera jamais incontestée ni
définitive. Le type dominant se verra toujours discuté, attaqué,
inquiété, circonvenu, harcelé, contrarié, sollicité, trompé, trahi et
parfois sournoisement détrôné par un des types rivaux ou subalternes,
dont il ne se méfiait pas ou qu'il ne surveillait plus assez
étroitement. Il y a des coalitions inattendues, des compromis bizarres,
des défections regrettables, des compétitions, des intrigues
incessantes, de véritables coups d'état, notamment aux âges critiques et
à chaque événement important; et toute cette tragédie intime et
prodigieuse ne s'arrête un moment qu'à l'instant de la mort.
Mais encore une fois, pourquoi chercher uniquement dans le passé et
parmi les ancêtres, les acteurs de ce drame qui est le drame humain par
excellence? Qu'est-ce qui nous permet de supposer que les morts seuls y
tiennent tous les rôles? Pourquoi ceux dont nous sommes sortis
auraient-ils plus d'influence que ceux qui sortiront de nous? Les
premiers sont loin de notre corps, d'insondables mystères les en
séparent, et leur survivance peut être mise en doute; les autres
habitent notre chair et leur existence ne saurait être contestée. Nous
venons de voir que l'argument que l'on tire de l'absence de tout cerveau
n'est pas invincible. Mais, ajoutera-t-on peut-être, comment voulez-vous
que, n'ayant pas encore vécu, ils puissent avoir des habitudes, des
vertus et des vices, des préférences et une expérience, en un mot, tout
ce qui constitue un caractère et ne s'acquiert qu'au contact de la vie?
Mais la même objection, dans la plupart des cas, pourrait être faite au
sujet des ancêtres. En général, quand nous sommes sortis d'eux, ils
étaient encore jeunes, ils n'étaient pas encore ce qu'ils sont devenus
et ce que nous devenons d'après eux. Ils n'avaient pas encore pris les
habitudes, la manière de penser ou de sentir, cultivé les vertus ou les
vices que nous reproduisons. Le petit bourgeois maniaque, économe,
circonspect et mesquin que nous sentons en nous, était peut-être encore
un jeune homme prodigue, ardent et inconsidéré; le débauché était
peut-être chaste, le voleur n'avait jamais volé et l'assassin pouvait
avoir horreur du sang. Tout est à peu près également immatériel, et
virtuel dans les deux cas; il ne s'agit ici que de tendances et de
forces amorphes auxquelles le cerveau que nous tenons des uns, que nous
passons aux autres, donne une forme.
Il est donc fort possible que le petit bourgeois, le débauché, le voleur
ou l'assassin, loin d'être morts, ne soient pas encore nés et prennent
une part aussi active que nos ancêtres aux agitations et parfois à la
direction de notre vie. C'est ce qu'ont toujours pressenti ou révélé, le
tenant peut-être d'une source inconnue et plus haute, les religions les
plus anciennes et les plus vénérables de l'humanité, dont le
christianisme et son dogme du péché originel ne sont qu'une réplique
incomplète. Aujourd'hui encore, plus de six cents millions d'hommes
croient à la préexistence des âmes, aux vies successives et à la
réincarnation. Aux yeux de ces religions, le petit bourgeois qui nous
procréa, il y a plusieurs siècles, est le même qui, un peu moins
mesquin, un peu moins borné, amélioré par sa vie antérieure et le
passage à travers les mystères de la mort, attend en nous le moment de
renaître et, en l'attendant, se mêle à nos instincts, à nos sentiments,
à nos pensées. Il n'y attend pas seul; il n'est qu'une vie dans la foule
des vies qui nous ont précédés et viennent revivre en nous; et toutes
ces vies passées et futures forment l'ensemble de la nôtre.
Nous ne discuterons pas ici cette doctrine des existences successives et
de la réincarnation expiatrice et purificatrice, qui est l'explication
la plus haute et, jusqu'à ce jour, la seule acceptable qu'on ait trouvée
aux injustices de la nature. En l'état présent de nos connaissances,
elle ne peut être qu'une hypothèse magnifique ou une affirmation qu'il
est impossible de prouver. Ne quittons pas le terrain incontestable où
se trouvent l'hérédité et la préexistence. L'hérédité est un fait
acquis, une vérité expérimentale, la préexistence est une nécessité
logique. On ne saurait, en effet, concevoir que ce qui naîtra de nous,
déjà n'existe pas en nous, en fait, en principe, en germe, en essence ou
en puissance; et, dès lors qu'il existe d'une façon probablement plus
spirituelle que matérielle, il est bien moins surprenant qu'il porte
plus ou moins la responsabilité de pensées et d'actes auxquels il ne
saurait être entièrement étranger.
En tout cas, l'hérédité incontestable et la préexistence nécessaire nous
rappellent une fois de plus que chacun de nous n'est pas un être unique,
isolé, permanent, hermétiquement clos, indépendant des autres et séparé
de tout dans l'espace et le temps, mais un vase poreux plongé dans
l'infini, une sorte de carrefour où se croisent toutes les routes du
passé, du présent et de l'avenir, une auberge au bord des chemins
éternels, où se réunissent, pour y passer quelques jours, toutes les
vies qui forment notre vie. Nous nous croyons morts quand elles quittent
l'auberge, et nous nous imaginons qu'elles périssent aussi. Il est plus
vraisemblable qu'il n'en est rien. Elles abandonnent simplement
l'hôtellerie délabrée pour s'installer dans une maison nouvelle et plus
habitable. Elles y emportent leurs créances et leurs dettes, y
emménagent leurs habitudes, leurs instincts, leurs idées, leurs
passions, leurs mérites, leurs fautes, leurs acquisitions et leurs
souvenirs. La maison est changée, mais les hôtes sont les mêmes et
l'existence d'autrefois reprendra son cours dans la demeure nouvelle,
peut-être un peu plus haute, peut-être un peu plus belle, peut-être un
peu plus claire...