Les biologistes constatent que l'embryon humain récapitule--très
rapidement durant les premiers mois de son évolution, plus lentement
dans les derniers--toutes les formes de vie qui ont précédé l'homme sur
cette terre.
La tache arrondie qu'est le germe devient une sphère creuse, une sorte
de sac à paroi double, qu'on appelle _Gastrula_ et dont l'orifice
d'invagination resserré prend le nom de _Blastopore_. C'est la vie
protozoaire, le début, encore gélatineux, de la vie animale, à laquelle
succède, à la suite de transformations qu'il serait trop long
d'énumérer, la vie polypéenne.
Puis, de chaque côté de la tête, apparaissent les «arcs branchiaux», qui
correspondent aux branchies des poissons. A la fin du premier mois, les
membres ne sont encore que de simples bourgeons; par contre, l'embryon
est pourvu d'une queue qui, repliée, lui touche presque le front. Il a
alors l'aspect d'un têtard et vit d'une vie toute aquatique, baigné dans
le liquide amniotique qui représente pour lui l'eau dans laquelle
évoluent librement les embryons des poissons et des batraciens.
Il s'agit maintenant de prendre une résolution et de savoir ce qu'on en
fera. Il se trouve à peu près dans la situation où se trouvait la vie à
l'origine des espèces; et la nature, comme pour humilier l'homme ou
s'humilier elle-même en se remémorant ses erreurs et ses hésitations,
recommence ses tâtonnements, ses impairs, ses repentirs et ses
expériences ratées. Des formes ébauchées, comme la corde dorsale, se
résorbent, les reins primitifs disparaissent pour faire place aux reins
définitifs qui sont gigantesques et remplissent la plus grande partie de
la cavité péritonéale. Gigantesque est aussi le foie qui envahit presque
toute la cavité viscérale, gigantesque la tête presque aussi grosse que
le reste du corps; et dans cette gigantesque tête se forment les
vésicules oculaires primitives qui sont également énormes, comme est
énorme la vésicule ombilicale. C'est la période incohérente et
monstrueuse qui correspond à l'époque de démence et de gigantisme où la
nature, encore inexpérimentée, ébauchait aveuglément des êtres
incertains, formidables, hétéroclites, déséquilibrés, à la fois oiseaux,
crocodiles, éléphants et poissons, comme si elle n'avait pas encore pris
son parti, opéré ses classifications, dégagé ses lois et acquis le sens
des proportions, de la mesure et des conditions essentielles au maintien
de la vie qu'elle créait.
* * * * *
Voilà, en gros, la récapitulation qui se passe sous nos yeux; mais dont,
sans doute, beaucoup d'incidents nous échappent ou ne fixent pas assez
notre attention, car il est possible qu'ils reproduisent des formes que
nous ne connaissons pas, qui n'ont même pas laissé de traces
géologiques, attendu que le nombre des espèces disparues est infiniment
plus grand que celui des espèces que nous connaissons.
Le docteur Hélan Jaworski peut donc très justement affirmer que la
période embryonnaire correspond à la période géologique. Et de même que
dans la grande évolution terrestre, nous voyons disparaître peu à peu
les poissons cuirassés, les monstrueux reptiles, les gigantesques
mammifères, dans la petite évolution embryonnaire, nous voyons se
dissoudre le rein primitif, la corde dorsale, la vésicule ombilicale, le
foie diminuer, la disproportion de la tête au reste du corps
s'amoindrir, en un mot la nature s'assagir, reconnaître ses torts,
profiter de son expérience, réparer de son mieux ses erreurs et, peu à
peu, acquérir le sens de l'équilibre, de l'économie et de la mesure.
Entre la période géologique qui correspond à l'apparition de l'homme sur
la terre et la naissance de l'enfant, le docteur Jaworski trouve
d'autres analogies ingénieuses mais un peu plus risquées. L'accouchement
est, en effet, précédé d'un déluge en miniature causé par le déchirement
des enveloppes foetales qui laissent échapper le liquide amniotique.
Puis, l'enfant, au moment où il entre dans la vie, connaît brusquement
une sorte de période glaciaire. Il passe, en effet, d'un milieu où règne
une température de plus de trente-sept degrés, à l'air extérieur qui en
compte à peine seize ou dix-huit. L'impression de froid est si terrible
qu'elle arrache au nouveau-né son premier cri de douleur.
* * * * *
Quelle est la signification de cette étrange récapitulation?
Le docteur Jaworski est d'avis que si la petite évolution embryonnaire
qui prépare la naissance de l'homme, répète la grande évolution
terrestre, cette dernière ne serait de son côté qu'une vaste période
embryonnaire qui préparerait une naissance qu'on ne peut pas encore
imaginer. Je ne sais s'il réussira à étayer suffisamment cette
gigantesque hypothèse. S'il y parvient, il nous aura réellement fait
faire, ainsi qu'il le promet, «un pas dans l'essence des choses». En
attendant, par ses travaux préparatoires, il nous aura toujours fait
faire un autre pas très utile, vers une vérité, incontestable, cette
fois, qui, pour être moins inattendue n'a jamais été mise en lumière
avec autant de patience et n'est pas moins grosse de conséquences.
* * * * *
Le docteur Jaworski entreprend donc de démontrer que le corps de l'homme
réunit en lui, nettement reconnaissables, tous les êtres vivants qui
existent actuellement sur cette terre et qui y ont existé depuis
l'origine de la vie. En d'autres termes, chaque être résume en lui tous
ceux qui l'ont précédé; et l'homme, le dernier venu, renferme l'Arbre
biologique tout entier, à tel point que si l'on dissociait son corps, si
l'on pouvait séparer chacun de ses organes et les maintenir isolément en
vie, on parviendrait à reconstituer toutes les formes existantes, à
repeupler la terre de toutes les espèces qu'elle a portées, depuis le
protoplasme primitif jusqu'à cette synthèse, cet aboutissement que nous
sommes.
On pourrait aller plus loin et affirmer, comme le font les occultistes
orientaux, que nous renfermons également en nous, en germe ou à l'état
d'ébauche, tous les êtres, toutes les formes qui viendront après nous.
Mais ici nous quitterions la science proprement dite pour nous égarer
dans une hypothèse naturellement invérifiable.
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Ainsi donc, ce n'est pas seulement au figuré, comme le pressentait le
langage courant quand il parle de l'arbre vasculaire, des rameaux
nerveux, de la grappe ovarienne, ce n'est pas seulement par analogie
mais au pied de la lettre et dans toute la rigueur scientifique que
notre coeur n'est au fond qu'une méduse, que nos reins sont des éponges,
que nos intestins représentent les polypes et notre squelette les
polypiers, que nos organes reproducteurs sont des vers ou des
mollusques, que la colonne vertébrale et la moelle épinière remplacent
les échinodermes, tandis que les brachiopodes et les cténophores
renaîtraient de notre oeil, que les reptiles se retrouveraient dans
notre appareil digestif et les oiseaux dans notre appareil respiratoire;
et ainsi de suite.
Je le répète, il ne s'agit pas ici de métaphores et de correspondances
plus ou moins approximatives, élastiques et plausibles, mais de
constatations rigoureusement et méticuleusement établies.
Je ne puis naturellement vous mettre sous les yeux les détails de la
démonstration du docteur Jaworski. Elle ne saurait admettre la moindre
solution de continuité, et, à travers les trois volumes publiés
jusqu'ici, nous mène à des conclusions qu'il est bien difficile de
contester. On affirmait sans trop y croire et sans y regarder de trop
près que l'homme est un microcosme. Il semble bien prouvé aujourd'hui
que ce n'est pas seulement littérairement défendable, mais
scientifiquement exact. Nous sommes une colonie préhistorique, immense
et innombrable, une agglomération vivante de tout ce qui vit, a vécu et
probablement vivra sur la terre. Nous ne sommes pas seulement les fils
ou les frères des vers, des reptiles, des poissons, des batraciens, des
oiseaux, des mammifères ou de n'importe quel monstre qui a souillé ou
épouvanté la surface du globe; nous les portons en nous, nos organes ne
sont qu'eux, nous en nourrissons tous les types, ils n'attendent qu'une
occasion pour s'évader de nous, reparaître, se reconstituer, se
développer et nous replonger dans la terreur. A leur propos, aussi
justement qu'à propos des pensées secrètes, des vices et des fantômes
qui nous peuplent, on pourrait répéter le mot que le vieillard d'Emerson
disait à ses enfants affolés par une étrange figure dans la sombre
entrée: «Mes enfants, vous ne verrez jamais rien de pire que
vous-mêmes!» Si toutes les espèces disparaissaient et que seul l'homme
subsistât, aucune ne serait perdue et toutes pourraient renaître de son
corps, comme si elles sortaient de l'Arche de Noé, depuis le protozoaire
presque invisible, jusqu'aux formidables colosses d'avant le déluge qui
lècheraient les toits de nos maisons.
Il est donc assez probable que toutes ces espèces prennent part à notre
existence, à nos instincts, à tous nos sentiments, à toutes nos pensées;
et nous voici une fois de plus ramenés aux grandes religions de l'Inde
qui avaient pressenti toutes les vérités que nous découvrons peu à peu
et, il y a des milliers d'années, nous affirmaient déjà que l'homme est
tout et doit reconnaître son essence en tout être vivant.