Une des plus dangereuses tentations qui assaillent celui qui se penche
sur la nature et qui voit, à mesure qu'il avance, les mystères se
multiplier et s'étendre en tous sens, à l'infini, c'est le découragement
devant la tâche impossible et le renoncement. Il laisse tomber les
armes. Surtout au dernier versant de la vie, il est trop enclin à se
résigner, à ne pas aller plus avant, à ne plus faire d'effort, à
s'endormir dans l'«à quoi bon?», à ne plus rien apprendre, puisqu'il a
appris qu'il ne saura jamais rien.
Il éprouve déjà ce désir de se rendre à merci, quand il envisage la plus
humble, la plus petite des sciences. Que sera-ce quand il tentera de les
embrasser toutes? L'esprit se perd, a le vertige et demande à fermer les
yeux. Il ne faut pas les fermer. C'est la plus basse trahison que puisse
commettre l'homme. Nous n'avons pas autre chose à faire en cette vie
qu'à chercher à savoir où nous sommes. Nous ne nous trouvons pas d'autre
raison d'être, nous n'avons pas d'autre devoir. Ne pas savoir n'est
qu'un désagrément; ne plus chercher à savoir est le malheur suprême et
sans remède, la désertion inexcusable.
Pourtant, sans renoncer, il est bon de ne pas se nourrir de trop petites
illusions. Ayons toujours devant les yeux certaines vérités qui nous
remettent à notre place. Il est certain que nous ne saurons jamais tout,
et tant que nous ne saurons pas tout, nous serons comme si nous ne
savions rien. Il est fort possible, comme l'insinue le Rig-Véda, que
Dieu lui-même, ou la cause première ne sache pas tout. Il est également
possible que l'univers n'ait encore, en aucune de ses parties, pris
conscience de soi, ignore d'où il vient et où il va, ce qu'il fut et ce
qu'il sera, ce qu'il a fait comme ce qu'il veut faire; et, d'autre part,
il est probable que s'il ne l'a pas appris, il ne l'apprendra jamais,
attendu, ainsi que je l'ai déjà dit, qu'il n'y a aucune raison pour
qu'il puisse faire dans l'infini des temps qui nous suivra ce qu'il n'a
pu faire dans l'infini des temps qui nous précéda.
S'il y a une conscience de l'univers ou un Dieu, il sait tout ce qu'il
doit savoir ou ne le saura jamais. Et s'il le sait, pourquoi a-t-il fait
ce qu'il a fait, qui ne peut mener à rien; attendu qu'il nous aurait
déjà menés où il faudrait aller? Pourquoi n'a-t-il pas préféré le néant
ou du moins ce que nous appelons le néant, seule forme du bonheur
stable, immuable, incontestable et compréhensible?
Nous comprendrions peut-être, et encore serait-ce bien difficile, un
univers immobile, immuable, éternel, un univers arrivé; nous ne pouvons
comprendre un univers en mouvement ou dont, tout au moins, toutes les
parties que nous voyons sont sans cesse en mouvement et en évolution à
travers l'espace et le temps, un univers se précipitant à des vitesses
vertigineuses vers un but qu'il n'atteindra jamais puisqu'il ne l'a pas
encore atteint.
On peut dire, pour se consoler, que tout désespoir ne vient que de
l'étroitesse de notre vue, mais il convient d'ajouter qu'il en est de
même de tout espoir.