LA MÉDISANCE

«Ne vois pas, n'entends pas, ne dis pas le mal», enseignent les trois

singes sacrés sculptés au-dessus de la porte du temple bouddhique de

Jysyasu à Nikko.

Nous disons tous du mal les uns des autres. «Personne, remarque Pascal,

ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence.

L'union qui est entre les hommes n'est fondée que sur cette mutuelle

tromperie; et peu d'amitiés subsisteraient, si chacun savait ce que dit

son ami lorsqu'il n'y est pas, quoiqu'il en parle alors sincèrement et

sans passion.»

«Je mets en fait que, si tous les hommes savaient ce qu'ils disent les

uns des autres, il n'y aurait pas quatre amis dans le monde.»

Supprimez la médisance, vous supprimerez les trois quarts de la

conversation, et un silence insupportable planera sur toutes les

réunions. La médisance ou la calomnie,--il est bien difficile de séparer

les deux soeurs, et, au fond, toute médisance est à moitié calomnie,

attendu que nous connaissons autrui encore moins que nous-mêmes,--la

médisance qui alimente tout ce qui désunit les hommes et empoisonne

leurs relations, est néanmoins le principal motif qui les rassemble et

leur fait goûter les joies de la société.

Mais les ravages qu'elle exerce autour de nous sont trop connus et ont

été trop souvent signalés, pour qu'il soit nécessaire d'en retracer la

peinture. N'envisageons ici que le mal qu'elle fait à celui qui s'y

adonne. Elle l'habitue à ne voir que les petits côtés des êtres et des

choses; elle lui masque peu à peu les grandes lignes, les grands

ensembles, les hauteurs et les profondeurs où sont les seules vérités

qui comptent et qui demeurent.

En réalité, le mal que nous trouvons aux autres et que nous en disons,

c'est en nous qu'il se tient, de nous que nous le tirons et sur nous

qu'il retombe. Nous n'apercevons bien que les défauts que nous possédons

ou que nous sommes sur le point d'acquérir. C'est en nous que s'allume

la mauvaise flamme dont nous découvrons le reflet sur autrui. Chacun

dépiste dans son entourage le vice ou la faute qui révèle aux

clairvoyants le vice ou la faute qui l'asservit lui-même. Il n'y a pas

de confession plus intime et plus ingénue; comme il n'y a pas de

meilleur examen de conscience que de se demander: quel est le mal que

j'impute de préférence à mon prochain?--Soyez assuré que c'est celui que

vous penchez le plus à commettre et que vous voyez d'abord ce qui se

passe dans les bas-fonds vers lesquels vous descendez vous-même. Qui

parle mal des autres ne médit en somme que de soi; et la médisance

n'est, au fond, que l'histoire transposée ou anticipée de nos propres

chutes.

* * * * *

Nous nous entourons de tout le mal que nous attribuons aux victimes de

nos bavardages. Il prend corps aux dépens de nous-mêmes, il vit et se

nourrit du meilleur de notre substance; il s'accumule autour de nous, il

peuple et encombre notre atmosphère de fantômes d'abord falots,

inconsistants, dociles, timides et éphémères, qui peu à peu s'affirment,

se raffermissent, grandissent, haussent la voix, deviennent des entités

très réelles et bientôt impérieuses qui ne tardent pas à donner des

ordres et à s'emparer de la direction de la plupart de nos pensées et de

nos actes. Nous sommes de moins en moins maîtres chez nous, nous sentons

notre caractère s'effriter et nous nous trouvons un beau jour enfermés

dans une sorte de cercle enchanté qu'il est presque impossible de

rompre, où nous ne savons plus si nous diffamons nos frères parce que

nous devenons aussi mauvais qu'eux, ou si nous devenons mauvais parce

que nous les diffamons.

* * * * *

Nous devrions nous accoutumer à juger tous les hommes comme nous jugeons

les héros de cette guerre. Il est certain que si quelqu'un avait le

triste courage de dénigrer ceux-ci, il trouverait dans un de leurs

groupes presque autant de vices, de petitesses, ou de tares qu'en

n'importe quel groupe humain pris au hasard dans n'importe quelle ville

ou village. Il vous dirait qu'il s'y rencontrait des alcooliques

incorrigibles, des débauchés sans scrupules, des paysans grossiers,

bornés et avides, de petits boutiquiers mesquins et rapaces, des

ouvriers flemmards, bousilleurs et carottiers, des employés étriqués et

envieux, des fils de famille paresseux, injustes, égoïstes et vaniteux.

Il ajouterait que beaucoup ne firent leur devoir que parce qu'il n'y

avait pas moyen de faire autrement, qu'ils allèrent malgré eux braver

une mort à laquelle ils espéraient d'échapper, parce qu'ils savaient

bien qu'ils n'échapperaient pas à celle qui les menaçait s'ils

refusaient d'affronter la première. Il pourrait dire tout cela et bien

d'autres choses qui paraîtraient plus ou moins vraies; mais ce qui est

bien plus vrai, ce qui est la grande et magnifique vérité qui enveloppe

et soulève tout le reste, c'est ce qu'ils ont réellement fait, c'est

qu'ils se sont tout de même offerts à la mort pour accomplir ce qu'ils

considéraient comme un devoir. Il n'y a pas à le nier; si tous ceux qui

avaient des vices, des tares et la volonté de se soustraire au danger,

avaient refusé d'accepter le sacrifice, aucune force au monde n'eût pu

les y obliger; car ils représentaient une force au moins égale à celle

qui eût tenté de les contraindre. Il faut donc croire que ces tares, ces

vices et ces volontés basses étaient bien superficiels et, en tout cas,

incomparablement moins profonds et puissants que le grand sentiment qui

a tout emporté. Et c'est pourquoi, à juste raison, quand nous pensons à

ces morts ou à ces héros mutilés, les petites pensées que j'ai dites ne

nous viennent même pas à l'esprit. Elles ne comptent pas plus, dans

l'ensemble héroïque, que les gouttes d'une averse ne comptent dans

l'océan. Tout a été transporté et égalisé par le sacrifice, la douleur

et la mort dans la même beauté sans souillure. Mais n'oublions pas qu'il

en va à peu près de même de tous les hommes; et que ces héros n'étaient

pas d'une autre nature que ce prochain que nous vilipendons sans cesse.

La mort les a purifiés et consacrés; mais nous sommes tous, tous les

jours en présence du sacrifice, de la douleur et surtout de la mort qui

nous purifiera et nous consacrera à notre tour. Nous sommes à peu près

tous soumis aux mêmes épreuves qui pour être moins ramassées et moins

éclatantes, n'en font pas moins appel aux mêmes vertus profondes; et si

tant d'hommes pris au hasard parmi nous se sont montrés dignes de notre

admiration, c'est qu'après tout nous sommes sans doute meilleurs que

nous ne paraissons, car tandis qu'ils se trouvaient encore mêlés à notre

vie, ils ne paraissaient pas meilleurs que nous.

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Les sentiers dans la montagne · 第 35 / 76 题