Durant plus de quatre ans, sur près de la moitié de la terre habitable,
ont cheminé nuit et jour les mauvaises nouvelles. Depuis qu'existe notre
monde, on ne les vit jamais se répandre en foules aussi denses, aussi
affairées, aussi impérieuses. Au temps heureux de la paix, on
rencontrait çà et là les sombres visiteuses, s'en allant par monts et
par vaux, presque toujours isolées, quelquefois deux par deux, rarement
trois par trois, discrètes, intimidées, s'efforçant de passer inaperçues
et se chargeant humblement des plus petits messages de douleur que leur
confiait le destin. Maintenant, elles marchent la tête haute, elles sont
presque arrogantes; et, enflées de leur importance, négligent tous les
malheurs qui ne sont pas mortels. Elles encombrent les routes,
franchissent les fleuves et les mers, envahissent les rues, n'oublient
pas les ruelles, gravissent les sentiers les plus âpres et les plus
rocailleux. Il n'est pas une masure tapie dans le faubourg le plus
obscur et le plus ignoré d'une grande ville, il n'est pas une cabane
dissimulée dans le repli du plus misérable village de la plus
inaccessible montagne qui échappe à leurs investigations et vers
laquelle l'une d'elles, détachée de la sinistre troupe, ne se hâte de
son petit pas pressé, assuré et impitoyable. Chacune a son but dont rien
ne peut la détourner. A travers le temps et l'espace, à travers les
rochers et les murs, elles progressent ainsi, obstinées et rapides,
aveugles et sourdes à tout ce qui voudrait les retarder, ne pensant qu'à
remplir leur devoir qui est d'annoncer au plus tôt au coeur le plus
sensible et le plus désarmé la plus grande douleur qui le puisse
frapper.
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* *
Nous les regardons passer comme les émissaires du destin. Elles nous
semblent aussi fatales que le malheur même dont elles ne sont que les
porte-voix, et nul ne songe à leur barrer la route. Dès que l'une
d'elles arrive inopinément parmi nous, nous quittons tout, nous nous
précipitons au-devant, nous nous rassemblons autour d'elle. Une sorte de
crainte religieuse l'environne, nous chuchotons respectueusement et nous
ne nous inclinerions pas plus bas en présence d'un envoyé de Dieu. Non
seulement personne n'oserait la contredire, lui donner un conseil, la
prier de prendre patience, d'accorder quelques heures de répit, de se
cacher dans l'ombre ou de faire un détour; c'est à qui, au contraire,
lui offrira son zèle et ses humbles services. Les plus compatissants,
les plus pitoyables sont les plus empressés, les plus obséquieux, comme
s'il n'y avait pas de devoir moins discutable ni d'acte de charité plus
méritoire que de conduire le plus directement et le plus promptement
possible, au coeur qu'elle doit atteindre, la noire messagère.
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Une fois de plus, nous confondons ici ce qui appartient au destin avec
ce qui nous appartient en propre. Le malheur était peut-être inévitable;
mais une bonne partie des douleurs qui le suivent reste en notre
pouvoir. C'est à nous de les ménager, de les diriger, de les asservir,
de les désarmer, de les retarder, de les détourner et parfois même de
les arrêter net.
En vérité, nous en sommes encore à ignorer presque complètement la
psychologie de la douleur, aussi profonde, aussi complexe, aussi digne
d'intérêt que celle des passions auxquelles nous avons consacré tant de
loisirs. Dans la vie ordinaire, il est vrai, les grandes détresses, si
elles n'étaient pas aussi rares qu'on l'eût souhaité, étaient néanmoins
trop espacées pour qu'il fût facile de les étudier avec suite.
Aujourd'hui, hélas! elles forment tout le fond de nos méditations; et
nous apprenons enfin qu'autant que l'amour, le bonheur ou la vanité,
elles ont leurs secrets, leurs habitudes, leurs illusions, leur
casuistique, leurs recoins obscurs, leurs labyrinthes et leurs abîmes;
car l'homme, qu'il aime, qu'il se réjouisse ou qu'il pleure, est
toujours semblable à lui-même.
Il n'est pas vrai, comme nous l'acceptons trop volontiers, que le
malheur devant être connu tôt ou tard, le seul devoir soit de le
divulguer au plus tôt; car il y a une grande différence entre un malheur
encore flagrant et celui que le temps a déjà amorti. Il n'est pas vrai,
comme nous l'admettons sans conteste, que tout vaille mieux que
l'ignorance ou l'incertitude et qu'il y ait une sorte de lâcheté à ne
pas annoncer aussitôt, à ceux qu'elle doit atterrer, la mauvaise
nouvelle que l'on connaît. Il y a lâcheté, tout au contraire, à s'en
débarrasser au plus vite et à n'en point porter seul et secrètement tout
le poids aussi longtemps que possible. Quand survient la mauvaise
nouvelle, le premier devoir est de l'isoler, de l'empêcher de se
répandre, de s'en rendre maître, comme d'un malfaiteur ou d'une maladie
contagieuse, de fermer toutes les issues, de monter la garde autour
d'elle et de la mettre dans l'impossibilité de sortir et de nuire. Il ne
s'agit pas seulement, comme le croient les meilleurs et les plus
prudents d'entre nous, de l'introduire, avec mille précautions, à petits
pas feutrés, obliques et mesurés, par la porte de derrière, dans la
demeure qu'elle doit dévaster; il s'agit de lui en interdire
formellement l'entrée et d'avoir le courage de l'enchaîner dans notre
propre demeure qu'elle remplira de reproches et de récriminations
injustes et insupportables. Au lieu de nous faire l'écho complaisant de
ses cris, ne pensons plus qu'à étouffer sa voix. Chaque heure que nous
passons ainsi dans un tête-à-tête impatient et pénible avec l'odieuse
prisonnière est une heure de larmes que nous prenons à notre compte et
que nous épargnons à la victime du destin. Il est presque certain que la
malfaisante recluse finira par échapper à notre vigilance; mais ici les
minutes mêmes ont leur importance et il n'est pas de gain, si minime
soit-il, que nous ayons le droit de négliger. L'horloge qui mesure les
phases de la douleur est bien plus exacte et plus scrupuleuse que celle
qui marque les étapes du plaisir. Le temps qui passe entre la mort d'un
être aimé et le moment qu'on apprend cette mort, emporte autant de peine
que de jours. Ce qui est à craindre par-dessus tout, c'est le premier
coup du malheur; c'est alors que le coeur se déchire et reçoit une
blessure qui ne guérira plus. Mais ce coup n'a sa force éclatante et
quelquefois mortelle que s'il frappe à l'instant sa victime et pour
ainsi dire au sortir même de l'événement. Toute heure qui s'interpose en
émousse l'aiguillon, en brise l'efficace. Une mort qui remonte à
quelques semaines n'a plus le même aspect que celle qu'on annonce le
jour même qu'elle eut lieu; et si quelques mois la recouvrent, ce n'est
plus une mort et déjà c'est un souvenir. Qu'ils s'écoulent avant qu'on
l'apprenne ou après qu'on la connaît, les jours qui nous en séparent
agissent presque pareillement. Ils éloignent d'avance des regards et du
coeur l'aveuglante horreur de la perte, ils la reculent préventivement,
hors de portée de la folie, dans un lointain semblable à celui
qu'adoucit le regret. Ils forment une sorte de souvenir rétroactif qui
opère dans le passé comme le véritable opérera dans l'avenir et apporte
d'emblée tout ce que ce dernier eût donné peu à peu, heure par heure,
durant les longs mois qui séparent du premier désespoir, la douleur qui
s'assagit, se résigne et se reprend à espérer.