À s'en tenir simplement aux questions de style, Chénier, si peu
inventeur en tout autre chose, est un véritable créateur. Nous ne dirons
plus un mot, bien entendu, ni des «poésies officielles» ni même des
_Elégies_, où il est très rare, quoique cela arrive, de trouver une
expression neuve, originale et jaillie de source. Mais il faut étudier,
et de très près, le style des _Idylles_ et des fragments épiques. Il
est d'une nouveauté et d'une fraîcheur souvent merveilleuses. Il est la
création naturelle d'un homme qui a gardé dans l'oreille et comme mêlée
à ses sens la modulation de ces langues anciennes qui étaient des
musiques. Le principal mérite de cette langue de Chénier, auquel on
pourrait ramener toutes les autres, c'est en effet la _qualité du son_.
La langue française s'assourdissait depuis Racine. Ternie par les
abstractions et les formules, elle était surtout éteinte par les mots
lourds, sourds et secs. «L'heureux choix de mots harmonieux», et, plutôt
encore, la disposition harmonieuse des mots mélodieux était chose
oubliée et désapprise. La langue de Rousseau, remarquez-le, est beaucoup
plus _nombreuse_, et _rythmée_, que mélodieuse à proprement parler. Elle
ne laisse pas d'avoir, relativement, quelque chose de compact encore et
de trop solide. Les sonorités légères et cristallines de La Fontaine,
l'air circulant au travers des alexandrins, la note détachée, la phrase
musicale, trop courte encore, mais ayant son dessin très net et très
sensible à l'oreille, voilà ce qu'en remontant jusqu'au XVIIe siècle, je
cherche avant Chénier sans le pouvoir trouver.
Les vers sont faits pour être retenus, et pour nous accompagner en
chantant dans notre tête, quand nous allons nous promener. Les vers
latins, les vers grecs ont presque tous cette vertu; les vers français
ne l'ont pas toujours. Il n'y a que Ronsard, du Bellay, Malherbe,
Racine, La Fontaine, puis Chénier, puis Lamartine, Hugo, Vigny et Musset
qui aient eu le don d'en écrire beaucoup de tels. Les vers «amis de
la mémoire», comme a dit excellemment Sainte-Beuve, sont seuls, à
proprement parler, des vers, parce que, s'ils sont amis de la mémoire,
c'est qu'ils sont amis de l'oreille.
Chénier avait cette faculté poétique, qui n'est pas toute la poésie, et
tant s'en faut, mais qui en est une partie essentielle, à un degré tout
à fait supérieur et extraordinaire. Grâce à elle, il réussissait surtout
au morceau descriptif et au fragment épique. Ce sont ses deux talents
indiscutables. Je ne rappelle pas le début de l'_Aveugle_, ni la _Jeune
Tarentine_, à tous les égards le chef-d'oeuvre d'André Chénier. Mais
dites-vous à haute vois ces quatre vers:
Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler;
Sur l'immobile arène il l'admire couler,
Se courbe, et s'appuyant à la rive penchante,
Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.
Et pour ce qui est du talent épique, rappelez-vous cette mort d'Hercule,
que Victor Hugo, déjà guidé par son instinct épique, saluait avec
admiration en 1819:
.......Il monte. Sous nos pieds
Etend du vieux lion la dépouille héroïque.
Et l'oeil au ciel, la main sur sa massue antique,
Attend sa récompense et l'heure d'être un Dieu.
Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu
Brille autour du héros, et la flamme rapide
Porte au palais divin l'âme du grand Alcide.
Et voilà pourquoi j'ai tant insisté sur l'_Hermès_, qui n'a pas été
écrit. C'est qu'un grand poème scientifique et philosophique sur
l'histoire du monde comporte et réclame surtout le talent descriptif
et le génie épique, et qu'à ces deux titres personne plus que Chénier
n'était capable de conduire brillamment l'histoire du monde depuis
L'Océan éternel où bouillonne la vie.
jusqu'à cette conquête du monde par les races civilisées, par le génie
scientifique, que n'émeut pas et n'arrête point
Des derniers Africains le cap noir de tempêtes.