L'HELLÈNE

Aux premiers abords, et à un premier point de vue (qui peut-être est le

vrai, et où nous finirons peut-être par nous arrêter), André Chénier

apparaît dans le XVIIIe siècle comme un isolé. Il constitue comme un

_cas_ extraordinaire, et qui étonne. C'est un poète dans un siècle de

prose, un «ancien» dans un siècle où les anciens ont cessé d'inspirer

la littérature, un «grec» dans un temps où l'on est aussi éloigné que

possible de ces sources antiques de l'art européen.

Est-ce un précurseur? Est-ce un retardataire? A coup sûr c'est un

fourvoyé dans son siècle. On dirait un homme de la Pléiade né en retard.

Autour de lui on goûte les anciens, sans doute, mais avec ce sentiment

du progrès et cette certitude de supériorité qui fait de l'approbation

une manière d'acquiescement et de la complaisance une forme de mépris

intelligent. On les goûte en les corrigeant, et en montrant par

l'exemple des modernes de quels chefs-d'oeuvre ils étaient les premières

ébauches, et quels merveilleux artistes ils devaient devenir dans les

derniers de leurs disciples.

Chénier les goûte naïvement et cordialement, par un retour à eux, nom

par un retour sur lui-même. Il est possédé de leur charme avec cette

passion dont étaient pleins les hommes du XVIe siècle à la première

découverte du monde ancien. Son goût, très vif, trop peu remarqué, pour

les écrivains du XVIe siècle français, complète cette analogie. On voit

bien qu'il se sent de leur famille. Il aime Rabelais. Il aime Montaigne.

A la vérité il n'aime pas Ronsard, parce que son goût est plus pur que

celui de Ronsard. Comme il goûte l'antiquité sans effort, la trace de

l'effort, de la violence dans l'admiration, dans la prise de possession

et dans le rapt de l'antiquité, qui est le propre de Ronsard, lui

déplaît, sans doute, et l'effarouche. Mais s'il eût connu Joachim du

Bellay, à coup sûr il l'eût, aimé, et certes il lui ressemble par

beaucoup de traits. Revenir à l'inspiration antique sans avoir rien du

mauvais goût de la Pléiade, c'était recommencer Malherbe avec moins de

sécheresse, de rigueur, de pédantisme, et d'instincts belliqueux et

proscripteurs; et en effet il étudie Malherbe, l'annote et le commente.

presque avec amour, avec respect, avec gratitude, et avec discernement.

Un homme de la Pléiade _averti_, discret, judicieux, d'humeur aimable,

et homme du monde plus qu'homme du collège, voilà André Chénier.

Ajoutez un homme de la Pléiade qui serait plus grec que latin. Une des

erreurs de notre seizième siècle, qui savait du reste aussi bien la

Grèce que Rome, a été d'imiter les Romains plus que les Grecs, et,

nonobstant la _Défense et illustration_, de piller plutôt le Capitole

que le Temple de Delphes. Chénier est grec plus profondément, plus

intimement. S'il est latin, et beaucoup trop, dans ses _Elégies_, il

n'est que grec dans ses _Idylles_, dans ses fragments épiques, qui sont

ses vrais titres de gloire. Homère, Théocrite, Callimaque Bion, et

l'Anthologie, voilà ses vrais maîtres, sans cesse relus, sans cesse

médités, transformés en substance de son esprit. «Il est du pays», comme

disait Voltaire de Dacier, et il a vécu au bord de la mer où a roulé

Myrto.

Quelque chose lui en échappe, et précisément comme aux hommes de la

Pléiade, le haut sentiment philosophique et religieux, le sens du

mystère, qu'à leur manière ont eu les Grecs, comme tous les hommes qui

ont été capables de méditation, et que les Grecs ont connu beaucoup

plus, même, que les Latins. On ne trouvera pas dans Chénier un écho de

Platon, qu'on peut trouver, avec un peu de complaisance, dans Joachim

du Bellay, qu'on trouvera, du premier coup et sans chercher, dans

Lamartine. C'est bien pour cela, remarquez-le, que Chénier s'inspire peu

des tragiques athéniens, dépositaires et interprètes, si souvent, du

sentiment religieux grec, et qui ont, si souvent, médité sur le secret

obscur et effrayant de la destinée humaine. C'est la Grèce pittoresque,

la Grèce des beaux rivages, des belles collines, des groupes gracieux

autour d'une source, des théories harmonieuses le long de la mer

retentissante, des choeurs dansants sur la montagne blanche, dans le

ciel bleu, qui ravit son esprit, léger comme l'air léger des Cyclades.

Son horreur pour les poètes du Nord vient de là. Il déteste ces artistes

«tristes comme leur ciel toujours ceint de nuages, sombres et pesants

comme leur air nébuleux», et «enflés comme la mer de leurs rivages».

Fuyons de toutes nos forces «la pesante ivresse

De ce faux et bruyant Permesse

Que du Nord nébuleux boivent les durs chanteurs;»

et ne respirons que les senteurs fines et délicates, l'odeur de bruyère

et de thym qui vient, dans un murmure de flûte, des pentes de l'Hymette

ou des ravins de Sicile.

Et, en effet, il a l'air, le goût et le parfum de la Grèce. Plus que

tout autre poète français, il atteint, quelquefois, la largeur et la

simplicité homérique, comme dans l'_Aveugle_, et (un peu moins) dans le

_Mendiant_; et aussi la grâce plus molle et plus parée, bien séduisante

encore, des alexandrins, comme dans la _Jeune Tarentine_; et surtout, ce

qui plus que toute chose a été le propre des Grecs, et des Latins qui

ont su les imiter, la ligne nette, souple et sobre, admirablement pure,

déliée et élégante du bas-relief. Il parle de _quadro_, souvent, en

songeant à ce qu'il fait, ou veut faire, de petits tableaux restreints,

délicats, bien composés et fins. C'est plutôt de frises qu'il devrait

parler, de groupes légers, sans profondeur, sans vigoureux relief, sans

musculatures fortement accusées, sans expression de passions vives

et puissantes, mais d'un dessin net, d'une précision élégante, d'un

mouvement aisé et noble, s'enlevant légèrement et glissant avec grâce

sur la blancheur et la finesse polie d'un marbre pur.

C'est proprement là son domaine, son originalité, son don secret, sa

façon de voir les choses qui n'est à aucun degré celle des autres, le

sentiment de beauté qu'il apporte avec lui, que ses prédécesseurs du

XVIe siècle n'ont eu qu'à moitié et par accident, et qu'il transmettra à

d'autres.

C'est bien par là qu'au XVIIIe siècle, et il en eût été presque de

même au XVIIe, il est isolé. Le sens du sobre, du discret, et de

l'harmonieux, et du pittoresque, et surtout du sculptural, oh! que

voilà bien ce que n'avaient pas ces polémistes, ces pamphlétaires, ces

idéologues, et ces poètes de salon, et ces romanciers d'alcôve, et ces

experts en sensibilité bourgeoise du XVIIIe siècle! Ce qu'il faut se

figurer pour bien comprendre, c'est Fontenelle, Montesquieu, Crébillon

père ou fils, Voltaire, Marivaux, Diderot surtout, Rousseau lui-même, et

je parle de celui qui fut poète, non point, par conséquent, de celui qui

a fait des vers, face à face avec l'_Aveugle_, la _Jeune Tarentine_,

ou l'_Oaristys_. Il faudrait remonter, pour trouver qui le comprît;

remonter jusqu'à Racine et La Fontaine, et, par delà, jusqu'à

Ronsard, qui eût reconnu et salué, tout en la trouvant trop nue, et

insuffisamment fastueuse, «la douce muse théienne».

Aussi notez bien que cet isolement, il le sentait. Encore qu'il voulût

rester longtemps inédit, il publiait, de temps en temps, quelques vers.

Lesquels? Les idylles antiques jamais. Les élégies voluptueuses, non pas

tout à fait; mais déjà un peu. Il les montrait à ses amis, aux bons du

Pange, aux bons Trudaine. Mais ce qu'il donnait au public, peut-être,

hélas! le trouvant bon, à coup sûr le sentant dans le goût des

contemporains, c'était le _Serment du jeu de Paume_ et les _Suisses de

Châteauvieux_; et par cela seul qu'il songeait au public en écrivant ces

poèmes, les pires défauts du temps en toute leur lamentable perfection,

nous le verrons assez, s'y étalaient avec confiance. Seul dans sa

chambre, entouré de ses chers livres grecs et latins, ne songeant qu'à

satisfaire son intime penchant, il laissait la belle source grecque «se

frayer murmurante un oblique sentier» et chanter délicieusement à ses

oreilles.

Et pourtant disons bien tout, au risque de sembler nous contredire.

Chénier est seul de sa valeur, de sa fine essence, de son sentiment

délicat et sûr des choses grecques et de la beauté antique; mais isolé,

c'est aussi trop dire. Il y a, en cette fin du XVIIIe siècle, une

véritable petite renaissance des études antiques, qui, certes, n'a pas

créé Chénier mais dont Chénier a profité. On venait de retrouver Pompéi,

et les esprits, non pas tous, recommençaient à se tourner de ce côté-là.

Les _Analecta_ de Brunck venaient de paraître, dont Chénier, qui connut

Brunck personnellement, faisait son livre de chevet. Winckelmann, que

Chénier a pu lire dans la traduction de Huber, donnait aux études sur

l'art antique une forte impulsion, et communiquait son vif, un peu

indiscret, mais salutaire enthousiasme. Et c'était les voyageurs en

Grèce, Choiseul-Gouffier, Guys, ami de Mme de Chénier, avec qui Chénier

s'est entretenu souvent, qui rapportaient de la terre sacrée des

impressions et des souvenirs. Et, à l'écart, au milieu de ses médailles,

de ses livres, et de ses dix mille fiches, le patient Barthélémy mettait

la Grèce en mosaïque par petits morceaux numérotés.--C'était tout un

petit monde grec, très passionné, très épris, un peu inaperçu en son

temps, et de petit bruit dans la grande rumeur, mais qui faisait son

oeuvre, reprise et agrandie plus tard. Chénier a parfaitement connu

cette société de grands travailleurs et de demi-artistes, et a

parfaitement entendu ce petit bruit-là. Son originalité, à lui poète, a

été d'aller de ce côté, où semblait être seulement un atelier d'érudits

et un cabinet de «médaillistes», et d'y voir et d'y sentir une vraie

renaissance, un retour au vrai classique français, et la tradition

renouée.

Il l'a renouée lui-même très fortement, moins par les «imitations» et

traductions proprement dites que par l'air et le ton vrai. Ce serait une

sottise ou une plaisanterie de vouloir retrouver toute la Grèce dans

André Chénier, et il y a toute une partie de l'art grec, et qui n'est

pas la moins grande, où il n'est nullement entré, mais il a eu en toute

perfection le sens de l'épique, et de l'idyllique des Hellènes, le sens

d'Homère, de Callimaque et de Théocrite. Il a compris la Grèce comme

un Romain très intelligent des choses grecques la comprenait, comme

l'entendaient un Catulle, un Horace, un Tibulle, un Properce, et, à

dessein, tout en le nommant, j'évite un peu d'ajouter Virgile. Il a

touché à Chio, à Alexandrie et à la Sicile, et s'est comme promené

autour d'Athènes, à quelque distance, sans y entrer. Encore

pratique-t-il Aristophane, et le goûte, et l'imite souvent. Précisément,

c'est qu'Aristophane, avec tant de dons, si divers, de génie poétique,

Aristophane grand humoriste, grand fantaisiste, grand lyrique, idyllique

charmant à la rencontre, ne connaît pas ou ne saurait atteindre la

grande poésie philosophique et religieuse, les hauts et purs sommets

de l'imagination humaine; et Chénier pouvait entrer en commerce avec

Aristophane. Ce n'était pas le sol attique qui lui était interdit; mais

c'était du moins le cap Sunium.

Tel il a été, extrêmement original en son temps, sinon par sa faculté

créatrice, du moins par son goût, par son tour d'esprit, par la

direction de ses recherches et par le choix de son imitation. Imitateur,

soit, mais qui imitait ce dont personne, sauf les voyageurs et les

savants, ne se souciait.

Et maintenant, comme personne n'est un, et comme personne n'est vraiment

original, un autre Chénier nous attire, qui, lui, fut tout à fait de son

temps, et peut-être trop.

Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 103 / 128 题