LE SYSTÈME POLITIQUE DE MIRABEAU

Ainsi il arriva au seuil de la Révolution, et, dès le premier moment,

longtemps avant même, il vit très nettement ce qui était à faire et ce

qui était possible.

Il s'agissait d'établir en France la liberté individuelle, qui n'avait

jamais existé que par tolérance et à l'état précaire, et qui, sans

compter qu'elle est une nécessité de civilisation chez les peuples

modernes, a, ceci en France de particulier qu'à la fois elle est dans le

tempérament du Français et n'est pas dans son esprit.--Le Français

ne comprend pas la liberté, et il en a besoin. Il l'embrasse très

difficilement comme principe et comme règle; mais, audacieux de pensée,

libre d'humeur, aimant les théories et n'aimant pas à penser tout seul,

passionné pour l'exposition, la discussion et la propagande; et, encore,

aimant à pouvoir avoir demain une pensée qu'il n'a pas aujourd'hui; la

liberté de sa personne, la liberté de parole et la liberté d'écriture

lui sont des besoins essentiels. Du reste, autoritaire, impérieux, et ne

pouvant supporter patiemment la contradiction, il est toujours désespéré

que ses adversaires aient les mêmes libertés que lui et par conséquent

est aussi peu libéral qu'il est avide de liberté, et aussi peu disposé à

accorder la liberté qu'il est passionné à la prendre.

C'est précisément à une telle race qu'il faut une liberté très large,

parce que, chacun de ses individus, si peu respectueux qu'il soit de

l'individualisme des autres, étant passionné pour le sien, elle est, de

caractère général, profondément individualiste; et c'est à ses besoins

plus qu'à sa tournure d'esprit qu'il faut satisfaire.--De toutes les

choses que Mirabeau a comprises, c'est celle-là qu'il a comprise le

mieux. La «Déclaration des droits de l'homme et du citoyen» est le

traité de libéralisme le plus complet, le plus solide, comme aussi

le plus élevé, comme aussi le plus vite mis en oubli, qui ait été

écrit;--et c'est lui qui l'a faite. Il l'a faite en 1784, presque en

entier, dans son _Adresse aux Bataves sur le Stathoudérat_. Tous les

principes des gouvernements libres y sont consignés et exprimés avec

la plus grande clarté et précision. Responsabilité des fonctionnaires,

liberté électorale, liberté et inviolabilité parlementaire, liberté

individuelle, liberté des cultes, liberté de la presse, division

et séparation des pouvoirs, autant d'articles de cette première

«constitution française» moderne, qui devrait s'appeler la constitution

de Mirabeau.

Mirabeau voulait la liberté individuelle la plus large possible,

allant jusqu'au droit d'émigration, et quand il a plaidé à l'Assemblée

nationale le droit des émigrés à propos du départ des tantes du roi, il

put lire un fragment de sa _Lettre à Frédéric-Guillaume II_, écrite dix

ans auparavant, pour montrer combien ses idées sur ce point étaient peu

une opinion de circonstance.

Il voulait la liberté de la pensée, et cela avec une rare largeur

d'idées et même de sentiment, avec une sorte de générosité et de

sérénité, qui est très près d'être de la charité: «Trois chemins doivent

nous conduire à la plus inaltérable indulgence: la conscience de nos

propres faiblesses; la prudence qui craint d'être injuste, et l'envie de

bien faire, qui, ne pouvant refondre ni les hommes ni les choses, doit

chercher à tirer parti de tout ce qui est, comme il est. Je me crois

obligé de porter désormais cette extrême tolérance sur toutes les

opinions philosophiques et religieuses. _Il faut réprimer les mauvaises

actions, mais souffrir les mauvaises pensées_, et surtout les mauvais

raisonnements. Le dévot et l'athée, l'économiste et le réglementaire

aussi entrent dans la composition et la direction du monde, et doivent

servir aux têtes douées de la bonne ambition d'aider au bien-être du

genre humain... En vérité, dans un certain sens tout m'est bon: les

événements, les hommes, les choses, les opinions, tout a une anse,

une prise. Je deviens trop vieux pour user le reste de ma force à des

guerres; je veux la mettre à aider ceux qui aident: quant à ceux qui n'y

songent que faiblement, je veux m'en servir aussi, en leur persuadant

qu'ils sont très utiles[101].»

[Note 101: _Lettres à Mauvillon._]

Il voulait la simplification de l'administration centrale, et la

décentralisation, et la vie rendue aux racines de la nation par les

_assemblées provinciales_[102]. Il avait un système d'ensemble tout

prêt, très médité et très mûri, dont l'esprit général était liberté,

force et aisance d'initiative rendue à l'individu, à la commune et à la

province.

[Note 102: _Dénonciation de l'agiotage_.]

C'est avec ces idées qu'il arriva dans une assemblée honnête, bien

intentionnée et dévouée au pays, généreuse même et héroïque, mais peu

instruite, médiocrement intelligente, comprenant peu la liberté, comme

toute assemblée française, et dont, sinon l'idée unique, du moins

l'idée fixe, fut non pas d'assurer la liberté, mais de déplacer le

gouvernement.

Partir de ce principe que la souveraineté appartient à la nation, et en

conclure qu'il fallait ôter le gouvernement au roi et le concentrer dans

l'Assemblée nationale, voilà le fond de la Constituante comme de toute

la Révolution. La Constituante, en théorie du moins, a été la première

Convention. Elle a cru que la liberté consiste à être gouverné par des

maîtres qu'on a choisis; que, du moment qu'elle est élue, une assemblée

ne peut pas être tyrannique, qu'une nation libre, c'est le despotisme

exercé par une Chambre; que le despotisme transporté du roi à un Sénat,

c'est une nation affranchie.

Voilà l'absurdité que Mirabeau a vue du premier coup, et qu'il a

combattue constamment pendant toute son existence parlementaire.

A travers la Constituante, il a vu la Convention, et à travers la

Convention le rétablissement du pouvoir absolu. Je n'exagère aucunement

son admirable prévoyance. Voici sa prophétie qui n'est point obscure,

qui n'est point sommaire, qui, au contraire des ordinaires prophéties,

entre dans le détail; voici son histoire de la Révolution écrite a

l'avance, dans le _Courrier de Provence_, en 1789:

«Si une nation se montrait plus désireuse du bien public qu'expérimentée

dans l'art de l'effectuer; si une carrière toute nouvelle d'égalité, de

liberté et de bonheur trouvait dans les esprits plus d'ardeur pour s'y

précipiter que de mesure pour la parcourir; si l'esprit législatif

était encore chez elle un esprit à naître, une disposition à former;

si quelques traces de précipitation et d'immaturité marquaient déjà

l'avenue législative où elle est entrée, conviendrait-il de n'environner

les législateurs d'aucune barrière et de leur livrer ainsi sans défense

le sort du trône et de la nation?--Les sages démocraties se sont

limitées elles-mêmes.... A plus forte raison, dans une monarchie où

les fonctions du pouvoir législatif sont confiées à une assemblée

représentative, la nation doit-elle être jalouse de la modérer, de

l'assujettir à des formes sévères _et de prémunir sa propre liberté

contre les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir_.--Quand le

pouvoir exécutif, sans frein et sans règle, en est à son dernier terme,

il se dissout de lui-même, et tous réparent alors les fautes d'un seul;

nous n'irons pas loin en chercher un exemple. _Mais si la révolution

était inversée; si le Corps législatif, avec de grands moyens de devenir

ambitieux et oppresseur, le devenait en effet_; s'il forçait un jour la

nation à se soulever contre une funeste oligarchie, ou le prince à se

réunir à la nation pour secouer ce joug odieux, des factions terribles

naîtraient de ce grand corps décomposé, les chefs les plus puissants

seraient les centres de divers partis;... et si la puissance royale,

après des années de division et de malheurs, triomphait enfin, ce serait

en mettant tout de niveau, c'est-à-dire en écrasant tout. _La liberté

publique resterait ensevelie sous ces ruines, on n'aurait qu'un maître

absolu sous le nom de roi; et le peuple vivrait tranquillement dans_ _le

mépris, sous un despotisme presque nécessaire_.--Serait-ce là le fond

de la perspective lointaine qui semble se laisser entrevoir dans la

Constitution qui s'organise? Si cela était, l'état d'où nous sortons

nous aurait préparé de meilleures choses que celui dans lequel nous

allons entrer.»

Limiter l'Assemblée nationale, alors que tout le parti révolutionnaire

ne songeait qu'à annihiler le roi, voilà quelle a été l'idée maîtresse

de Mirabeau, parce que, seul du parti révolutionnaire, il savait

prévoir. C est cette idée qui lui a inspiré le discours sur le _veto_,

et la magnifique harangue sur le _Droit de paix et de guerre_. C'est

cette idée qui lui a dicté ces paroles si justes et si pleines

de réalité: «Si le prince n'a pas le _veto_, qui empêchera les

représentants du peuple de prolonger, et bientôt d'éterniser leur

députation?... Si le prince n'a pas le _veto_, qui empêchera les

représentants de s'approprier la partie du pouvoir exécutif qui dispose

des emplois et des grâces? Manqueront-ils de prétextes pour justifier

cette usurpation? Les emplois sont si scandaleusement remplis! Les

grâces si indignement prostituées!...»

C'est cette idée qui lui faisait dire avec un sens profond de la

situation, que personne ne comprit bien nettement autour de lui: «Nous

ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de l'Orénoque pour

former une société. Nous sommes une nation vieille, et sans doute trop

vieille pour notre époque. Nous avons un gouvernement préexistant, un

roi préexistant, des préjugés préexistants: il faut autant que possible

assortir toutes ces choses à la révolution, et sauver la soudaineté du

passage.... Mais si nous substituons l'irascibilité de l'amour-propre

à l'énergie du patriotisme, les méfiances à la discussion, de petites

passions haineuses et des réminiscences rancunières à des débats

réguliers, nous ne sommes que d'égoïstes prévaricateurs, _et c'est

vers la dissolution et non vers la constitution que nous conduisons la

Monarchie_, dont les intérêts nous ont été confiés, pour son malheur.»

Quand on se reporte au temps où ces paroles ont été prononcées, on est

confondu d'une telle lucidité prophétique, et de tant d'avenir contenu

dans un esprit. Montesquieu disait: «Les faits se plient à mes idées»;

mais c'étaient les faits passés, qui, assez facilement, prennent, en

effet, le tour qu'on leur donne; ici ce sont les faits que Mirabeau ne

devait pas voir qui semblent obéir à sa pensée, et venir à sa voix pour

réaliser ses menaces, tant, à force de les prévoir, il semble les avoir

évoqués.

C'est cette idée encore, cette crainte obsédante et trop justifiée de

l'unique assemblée souveraine qui lui faisait dire à propos du droit de

paix et de guerre: «Ne craignez-vous pas que le Corps législatif, malgré

sa sagesse, ne soit porté à franchir les limites de ses pouvoirs par les

suites presque inévitables qu'entraîne l'exercice du droit de guerre et

de paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succès d'une guerre

qu'il aura votée, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix

des généraux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne

porte sur toutes les démarches du monarque cette surveillance inquiète

_qui serait par le fait un second pouvoir exécutif_?... Ne pourrait-on

pas, me dit-on, faire concourir le Corps législatif à tous les

préparatifs de guerre pour en diminuer le danger?--Prenez garde; par

cela seul vous confondez tous les pouvoirs en confondant l'action avec

la volonté, la direction avec la loi; bientôt le pouvoir exécutif ne

serait que l'agent d'un comité; nous ne ferions pas seulement les lois,

nous gouvernerions.»

La liberté c'est la séparation des pouvoirs, ainsi l'on peut résumer

toute la théorie politique de Montesquieu. A l'appétit de souveraineté

que la Constituante prenait pour du libéralisme, opposer sans cesse,

avec une indomptable fermeté, la loi de la séparation des pouvoirs:

voilà presque tout le rôle et tout l'effort de Mirabeau. Il avait déjà

dit en 1784 aux Bataves: «Pour que les lois gouvernent et non les

hommes, il faut que les départements législatif, exécutif et judiciaire

soient totalement séparés.» Il n'a cessé de le répéter à une assemblée

dont la majorité n'était convaincue que d'une chose, à savoir que son

droit et son devoir étaient de ramasser en elle le plus de pouvoirs

possibles. Il a été persuadé que la liberté politique n'est jamais que

l'effet d'un équilibre entre les forces sociales; et entre une royauté

qui voulait rester tout et une assemblée qui voulait tout devenir,

voyant le danger égal, puisqu'il était précisément le même, dans

l'ancien despotisme et dans le nouveau, il s'est efforcé d'établir un

équilibre et une répartition régulière de puissances.

Et il a semblé même se défier beaucoup plus de la souveraineté menaçante

de l'assemblée que de la souveraineté cherchant encore à se maintenir du

pouvoir personnel, parce que, d'un oeil assuré, il avait du premier coup

mesuré la profondeur de la déchéance de celui-ci et la force d'ascension

et d'invasion de celle-là.

Il n'a été bien compris ni de la cour ni de l'Assemblée. Admiré plus que

suivi par l'Assemblée constituante; à la fois craint, désiré et

méprisé de la cour, forcé par le désordre de sa fortune d'accepter les

subventions du gouvernement, ce qui ruinait son autorité et donnait à

ses patriotiques desseins un air de vulgaire conspiration, il mourut

fort à propos, au moment où toute sa gloire comme aussi tous ses projets

allaient s'écrouler d'un seul coup, et où, sans doute, au lieu d'une

mort encore triomphale, il eût subi une fin tragique et, ce qui est pis,

ignominieuse.

A supposer qu'il eût vécu, et eût réussi à sauver une partie de son

influence, aurait-il, en restant fidèle à sa pensée générale, agrandi,

élargi et complété son plan? Car il faut reconnaître que, si juste qu'il

fût, ce plan ne laissait pas d'être étroit. Mirabeau est un grand élève

de Montesquieu, un peu gâté, quoi qu'il en eût, par Rousseau et par le

Donjon de Vincennes. Il a vu que la liberté politique était dans un

équilibre social, et cet équilibre dans la séparation des pouvoirs; il a

vu qu'il y avait deux formes du despotisme, dont l'une était le pouvoir

personnel unique, l'autre l'unique pouvoir législatif; et voilà certes

de grandes vues. Mais vouloir équilibrer la royauté et l'Assemblée

nationale seulement l'une par l'autre, limiter le roi par l'Assemblée,

et l'Assemblée par le roi: voilà peut-être, encore que meilleur que l'un

ou l'autre absolutisme, qui était vain et illusoire. De ces deux forces,

seules maintenues l'une en face de l'autre, l'une certainement devait

dévorer l'autre, jusqu'à ce que la survivante se déchirant elle-même, la

première finît par reparaître, ce que, du reste, il a prévu. Deux forces

sociales, seulement, ce n'est pas l'équilibre, c'est le conflit. Ce

qu'il faut, c'est des forces sociales multiples se limitant et se

contrebalançant par l'union, selon les circonstances, de deux contre une

ou de trois contre deux. Ce qu'il fallait, par exemple, en 1789, c'était

que, selon les cas, le roi put s'appuyer, ou l'Assemblée, sur quelque

chose.

Mirabeau a vu cela encore, il est vrai, et de toute sa correspondance

secrète avec la cour ressort presque uniquement cette idée: «créer dans

la nation une opinion puissante et très précise, à la fois royaliste et

libérale, qui ne permette ni à l'Assemblée de dévorer le roi, ni au roi

d'annihiler l'Assemblée.» Voilà la troisième force sociale que Mirabeau

avait rêvée pour compléter l'équilibre. Mais une force d'opinion est

trop mobile, ployable, changeante et comme fugitive, pour être ou un

rempart ou un soutien, et au prix d'énormes efforts, on n'eût pas changé

sensiblement la situation. C'étaient des corps constitués qu'il fallait

avoir, chacun avec son autonomie relative et sa part de force, pour

qu'il y eût dans la France politique de véritables points de résistance

ou d'action.--Par exemple, la vraie séparation des pouvoirs eût existé,

et, comme conséquence dans les faits, jamais le roi n'aurait pu être ni

emprisonné ni mis à mort, si une constitution judiciaire vigoureuse eût

été établie, et si c'eût été une loi constitutionnelle que jamais le roi

ne pût être jugé que par des juges.--Par exemple encore, étant donné

qu'il existait un clergé et une noblesse constitués à l'état de corps

sociaux encore très puissants, qu'on appauvrisse l'un, et qu'on

démunisse l'autre de privilèges abusifs pour le bien de l'Etat, cela est

légitime; mais qu'on noie l'une dans la masse des citoyens et l'autre

dans la foule des fonctionnaires, cela n'est point très politique.

Au simple point de vue de l'équilibre, et sans aller plus loin, et

simplement _pour qu'il n'y eût pas quelqu'un de trop fort_, il était

habile de constituer, ou plutôt de maintenir, noblesse et clergé en

corps de l'Etat dans une chambre haute, qui pût limiter ou enrayer la

chambre populaire.

Ces idées sont naturelles, et à un élève de Montesquieu, très

familières. Pourquoi Mirabeau ne les a-t-il point dans l'esprit?

Pourquoi oublie-t-il ces «corps intermédiaires», comme dit Montesquieu,

qui sont la sauvegarde de la sécurité et de la liberté d'un peuple,

parce qu'ils empêchent qui que ce soit d'être trop grand? Il craint que

l'Assemblée unique ne soit trop forte: pourquoi la laisse-t-il unique?

Il craint «l'immaturité et la précipitation»: pourquoi ne songe-t-il

pas aux freins? Il songe à des limites: pourquoi est-ce aux forces

elles-mêmes qu'il s'agit de limiter qu'il demande de se les imposer?

Pourquoi est-ce au roi qu'il dit: «restreignez vous», et à l'Assemblée

qu'il dit: «limitez-vous»; et quel succès espère-t-il?

Pourquoi? Il faut bien le savoir, et bien s'expliquer, dirai-je le point

faible, du moins le point très susceptible et très sensible de Mirabeau.

Mirabeau a horreur du despotisme; mais il a surtout horreur de

l'aristocratie, et tout ce qui ressemble à l'aristocratie lui fait peur.

Il a lu Rousseau, et surtout il a été à Vincennes sur lettre de cachet

obtenue par son père, et, encore, il a été exclu de l'assemblée de la

noblesse de Provence par les hommes de sa caste; et il est l'ennemi

irréconciliable de toute aristocratie, de toute oligarchie, comme il

aime à dire. Très fier personnellement de ses quatre cents ans de

noblesse prouvée, et ne détestant pas dire: «L'amiral de Coligny, qui

par parenthèse était mon cousin...», il a une défiance excessive à

l'endroit de tout gouvernement si peu que ce soit aristocratique. Il ne

peut aimer ni les Parlements, ni le clergé indépendant, ni les Chambres

hautes; tout cela a une odeur très suspecte d'aristocratie.--Remarquez

bien que s'il craint tant l'Assemblée unique souveraine, c'est comme

libéral, soit, mais c'est aussi comme antiaristocrate, et c'est plus

encore comme antiaristocrate que comme libéral. Revenons sur ses

paroles: «... La nation doit être jalouse de modérer, d'assujettir à des

formes sévères le Corps législatif, et de prémunir sa propre liberté

contre les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir: _car, il ne

faut pas l'oublier, l'Assemblée nationale n'est pas la nation, et

toute assemblée particulière porte avec elle des germes

d'aristocratie_»[103].--L'Assemblée gouvernant c'est pour lui, et non

sans raison, un Sénat de Venise ou de Rome, et voilà pourquoi il veut

qu'à côté d'elle et au-dessus, le roi gouverne aussi, ou plutôt qu'elle

légifère, et qu'il gouverne.

[Note 103: Trois mois auparavant il disait déjà: «Rien de plus

terrible que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui

demain pourraient se rendre inamovibles, après-demain héréditaires, et

finiraient, comme toutes les aristocraties, par tout envahir.»]

«Au fond, dit Proudhon quelque part, et précisément à propos de

Mirabeau, «_le roi règne et ne gouverne pas_» est une formule

aristocratique.» Voilà la clef de la politique de Mirabeau. Il ne veut

pas précisément un roi gouvernant, ce serait trop dire, il veut un roi

conservateur, un roi qui soit un frein et un modérateur, un roi _Veto_.

Il voit en lui comme un représentant permanent et continu des intérêts

généraux de la nation, et qui doit avoir la force de les faire

respecter. Il l'imagine (et relisez le discours sur le _Veto_, qui est

toute une constitution), vous verrez si ce n'est pas exact, comme

un tribun du peuple, héréditaire et perpétuel. Le fond de la pensée

politique de Mirabeau c'est une «_Démocratie royale_», comme il n'a pas

dit, je crois, mais comme on a beaucoup dit de son temps. Un peuple

libre, une assemblée qui le représente pour faire la loi, un roi qui le

représente pour empêcher qu'il soit asservi par cette assemblée, et ce

roi très solidement muni d'armes, du moins défensives, contre cette

assemblée, et cette assemblée assez fortement tenue en défiance, comme

toujours suspecte de vouloir ou de pouvoir constituer un gouvernement

aristocratique, et très sévèrement contenue dans son rôle de corps

législatif: voilà son système.

Et voilà pourquoi, d'un côté il a un vif penchant pour le monarque, de

l'autre des faiblesses qui au premier regard semblent singulières pour

le peuple. Il a eu des mots aussi malheureux que celui de Barnave, et à

propos de l'assassinat de Berthier et de Foulon, et à propos du pillage

de l'hôtel de Castries. Soin de sa popularité et application à

rester toujours, aux yeux de la multitude, le «Marius» des élections

provençales, je ne l'ignore pas; mais véritable aussi et sincère

sympathie, intellectuelle au moins, pour le peuple, application d'une

théorie d'ensemble qui est bien la sienne, et où le peuple a une très

grande place. Ainsi ce n'est pas seulement par libéralisme qu'il est

défiant à l'égard du corps législatif, c'est par antiaristocratisme,

mais son antiaristocratisme l'empêche de donner au corps législatif les

freins et d'apporter au pouvoir législatif les tempéraments qui seraient

nécessaires et seuls efficaces. Il est resté dans cette antinomie, qu'il

n'a pas essayé de résoudre, que peut-être il n'a pas vue tout entière.

Je suis certain qu'il l'a soupçonnée, et qu'un moment au moins il a dû

se dire que le libéralisme est essentiellement aristocratique, sous

peine de n'être qu'un bon sentiment, mais qu'il a reculé devant les

conséquences d'une pareille idée, essentiellement désagréable à son

tempérament, à ses penchants et à ses rancunes.--Et il a essayé de ce

système, séduisant du reste, et qui même peut quelque temps réussir,

mais extrêmement instable et trébuchant, d'un roi en face d'une

Convention, avec la popularité de l'un, ou de l'autre, pour servir de

contrepoids.

Tel qu'il était, remarquez que ce système était beaucoup plus réfléchi

et beaucoup plus savant que ceux du coté gauche et du côté droit de

l'Assemblée, côté droit ne rêvant que le maintien du pur pouvoir

personnel, coté gauche ne voulant que la souveraineté pure et simple

de l'Assemblée, tous les deux foncièrement et également despotistes.

Mirabeau ne trouvait peut-être pas le frein à imposer à l'Assemblée,

mais du moins lui disait-il de se refréner; du moins lui a-t-il sans

cesse recommandé une constitution où le pouvoir législatif et le pouvoir

exécutif fussent très fermement, très nettement, très judicieusement

séparés.--Remarquez encore, pour achever de le juger avec équité, que

ce qu'il faisait là était tout ce qu'il pouvait faire. Déjà suspect à

l'Assemblée et souvent considéré par elle comme trop royaliste, il ne

pouvait, sans perdre toute influence, se montrer «parlementaire» et

«aristocrate». Le dogme de l'époque était déjà l'égalité. Le respect, et

même l'amour du roi restait encore; en profiter de manière à maintenir

au roi une autorité suffisante pour que tous les pouvoirs ne fussent pas

ramassés dans les mêmes mains était, peut-être, tout ce que l'on pouvait

tenter.

Somme toute, Mirabeau est un grand homme d'Etat, puisqu'il savait

admirablement prévoir, et c'est un grand libéral, un homme qui a bien

entendu les conditions essentielles de la liberté, et qui a fait à

peu près ce qu'il a pu pour l'établir. Il a la vue longue, assurée et

distincte; il a vu à l'avance la Convention et l'Empire, ce qui est

beau, et n'a pas cessé de les voir et de diriger sa pensée politique

selon les avertissements que ce double pressentiment lui donnait, ce qui

est beaucoup plus beau encore. C'est éminemment un esprit historique, un

de ces esprits en qui l'histoire passée, l'histoire actuelle, et un

peu, par suite, l'histoire à venir vivent fortement, se dessinent

vigoureusement en leurs grandes lignes, et s'imposent constamment au

travail intellectuel.

Cela revient à dire que c'est un esprit politique comme il y en a très

rarement parmi les hommes. A le lire on se sent en commerce avec une

haute raison et une spacieuse et facile intelligence.

Une certaine impression, que je suis un peu embarrassé à définir, ne

laisse pas d'être fâcheuse. Il y a une certaine sécheresse d'âme dans

tout cela. Sous la magnifique ampleur et le beau développement de

la forme, on sent de purs raisonnements, très froids, une sorte de

mécanique intellectuelle, roide et subtile, et toujours glacée. Jamais,

presque, on ne sent le coeur de l'écrivain ou de l'orateur échauffé par

un grand sentiment dont l'émotion contagieuse se communique à nous. Ni

son royalisme n'est du dévouement, ni son démocratisme n'est amour,

sympathie ou pitié. L'émotion patriotique elle-même est rare et faible.

Certes ce grand tribun n'a rien d'un apôtre. Otez l'éclat oratoire, et

cette chaleur, intellectuelle pour ainsi dire, que Buffon a très bien

définie et qui vient du plaisir que donne le travail facile et abondant

de la pensée, vous êtes en face d'un Sieyès, plus souple, il est vrai,

plus ingénieux et plus savant. Mirabeau, quand il n'est pas amoureux,

est un pur esprit. Si peu aristocrate par son système, il l'est bien,

quoi qu'il en ait et dans le sens défavorable du mot, par une certaine

froideur hautaine, un manque d'expansion, un manque de cordialité. Il

n'est élève de Rousseau que pour le style. Pour le reste il est bien du

XVIIIe siècle d'en deçà de Rousseau, du siècle purement intellectuel et

presque exclusivement cérébral. Au fond ce n'était ni un grand patriote,

ni un de ces grands hommes de parti ou de secte qui mettent de

la religion dans leurs idées; c'était un grand ambitieux très

intelligent.--Haute raison, du reste, grand bon sens, grand savoir

et forte logique, ce qui suffît à faire un des plus grands hommes

politiques que l'histoire ait montrés.

Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 98 / 128 题