CARACTÈRE--TOUR D'ESPRIT--ÉTUDES

Rien ne peut éclairer plus vivement la pensée philosophique et politique

du XVIIIe siècle et la mieux faire comprendre qu'un examen des idées de

Mirabeau. Car Mirabeau c'est le XVIIIe siècle lui-même, et presque tout

entier, et c'est le XVIIIe siècle mis à l'oeuvre, jeté dans l'action,

placé en face de la réalité, et à qui l'histoire semble dire: «ne

disserte plus, mais exécute.»

Tous les traits essentiels du XVIIIe siècle français se retrouvent

dans Mirabeau. Indépendant et audacieux par la pensée, esclave de ses

passions, avide de savoir, d'idées et de jouissances, impatient de tous

les jougs, et se forgeant par ses vices les chaînes les plus lourdes,

subtil comme Montesquieu, fougueux comme Diderot, et romanesque comme

Rousseau, sans compter qu'il est, aussi, encyclopédique comme Diderot,

orateur comme Rousseau, pamphlétaire, polémiste et improvisateur comme

Voltaire, et ouvrier de librairie comme Prevost; c'est bien le XVIIIe

siècle que nous avons devant les yeux dans un tempérament d'exception,

d'une puissance, d'un ressort et d'une vitalité terrible.--Avec cela,

ce double trait où presque tout homme du XVIIIe siècle se reconnaît

d'abord, une absence absolue de sens moral, et je ne sais quelle largeur

de coeur et générosité naturelle, qui, sans suppléer à la moralité, fait

que le manque en est moins pénible et répugnant.

Fougueux et romanesque, il l'est à faire douter de ses aventures.

Soldat, grand seigneur, manière de diplomate obscur et équivoque,

joueur, prodigue, dissipateur de deux fortunes en quelques mois, homme

de galanteries effrénées et peut-être monstrueuses, embastillé, évadé en

enlevant une femme mariée, vivant de sa plume en Hollande, emprisonné de

nouveau et trompant ses ennuis par une fureur d'études incroyable,

et des épanchements de passion souvent exquis; puis, tout à coup, se

dressant, éclatant en pleine lumière de popularité et de gloire, tribun

redoutable, agitateur de foules; puis arbitre et comme prince de la

révolution, roi de l'opinion, traitant de puissance à puissance d'un

côté avec le roi et de l'autre avec le peuple; il a eu une courte

existence qu'on s'étonne qui ait pu être si longue, tant elle est

surchargée, agitée, brisée, secouée de tempêtes, et retentissante d'un

continuel redoublement d'orages.

Et cette existence, qu'en partie il faisait lui-même, qu'en partie il

acceptait des circonstances, était excellemment de son goût. Il était

romanesque comme Saint-Preux et, je crois, beaucoup davantage. Ses

lettres du donjon de Vincennes sont d'un Rousseau qui adore Tibulle,

pleines de sensualité, de vraie passion, aussi d'éloquence, et de cette

mélancolie mâle des âmes robustes pour qui le malheur est une forte et

non point très désagréable nourriture. On sent qu'il jouit, tout en

hurlant parfois de colère, de l'extraordinaire, du cruel et de l'extrême

de sa situation, et que les rigueurs le fouettent comme la pluie ou la

neige un chasseur aventureux et allègre.

Elles sont elles-mêmes un roman, ces lettres de Vincennes, et, soit dit

en passant, un roman qui se trouve par hasard être bien composé. Ce sont

d'abord des lettres de jeune homme, ardent, sensuel et déclamateur, qui

est méridional, qui est du sang des Mirabeau, et qui a lu la _Nouvelle

Héloïse_;--ce sont ensuite des lettres de jeune père, ravi de l'être,

plein de sollicitude émue et d'anxiété charmante, opposant de tout son

coeur les recettes philosophiques aux «recettes de bonne femme» pour le

plus grand bien de cette petite _Sophie-Gabrielle_, qu'il n'a jamais vue

et qu'il adore d'autant plus; et ce roman vrai de père emprisonné, et

ces caresses hasardeuses confiées au papier, et ces baisers paternels

jetés à travers les grilles, tout cela a quelque chose de bizarre, de

fou, et d'attendrissant, et de naïf, et de délicieusement suranné comme

une vieille romance; et tout cela est pénétrant, parce qu'encore c'est

cependant vrai, contre toute apparence, et je ne sais rien de plus

captivant ni de plus cruellement doux;--et ce sont enfin, l'enfant

mort, le tumulte des sens apaisé par le temps, des lettres tendrement

amicales, confiantes et apaisées, avec des longueries et des traineries

de bavardage, et des anecdotes gaies, et des épanchements familiers,

sans plus rien ni de lyrique ni d'oratoire, causeries prolongées de

vieux amis, éprouvés, et resserrés, et mêlés l'un à l'autre par les

épreuves.--Mais ce sont surtout des lettres d'homme romanesque,

hasardeux, fiévreux, amoureux de situation hors du commun et du normal,

et qui n'a été si fidèle, cette fois, que d'abord, si l'on veut, parce

qu'il était en prison, ensuite parce qu'il était excité, et renfoncé

dans son sentiment par l'opposition qu'on y faisait, et dans sa volonté

par l'obstacle, et dans son amour par les haines qu'il lui valait, et

exalté et enivré par le froissement rude, sur sa poitrine, des vents

contraires.

Et ses idées générales, comme sa complexion, sont bien d'un homme du

XVIIIe siècle. Irréligieux, il l'est absolument, de très bonne heure, et

toujours. Ses lettres à Sophie contiennent un manuel d'athéisme formel,

et indiscutable précisément parce que l'athéisme y est tranquille, sans

colère, sans forfanteries, et confidentiel. Mirabeau n'est pas, en cette

affaire, un fanfaron, un fanatique à rebours, un phraseur, un révolté,

ou un imbécile. C'est un homme presque né dans l'athéisme, qui n'a pas

traversé de crise ni de période d'angoisses, qui, au contraire, est

incroyant de nature, de penchant propre ou, au moins, de très longue

habitude. Tout à fait moderne en cela, et arrivé à cette étape, à cette

région de l'esprit où l'intolérance à rebours est aussi dépassée, aussi

lointaine que l'intolérance traditionnelle, et où l'on est séparé des

croyants par de trop grands espaces pour pouvoir même les détester.--Le

mystérieux, le surnaturel, et, sachons bien l'ajouter, tous les grands

problèmes métaphysiques, éternelles préoccupations et tourments de l'âme

des hommes, ne répondent à rien dans son esprit. Amené à en parler, il

n'en parle que pour dire qu'il les ignore, et pour montrer qu'il est

incapable de les soupçonner, d'en comprendre l'importance, et d'en

sentir l'attrait, et d'en éprouver l'inquiétude.

Ce qui n'empêche pas qu'il ait une idole, qui, vous vous y attendiez

fort bien, est la raison. Il semble y croire de toute son âme et de

toute son espérance. Ni Montesquieu, ni Dalembert, ni Condorcet n'y

croient davantage. Très jeune, à propos de la réforme politique des

Juifs, il écrivait, tout à fait dans la manière des grands optimistes de

la fin du XVIIIe siècle, et avec un certain degré de candeur qui aurait

fait sourire Voltaire: «Croyons que si l'on excepte les accidents,

suites inévitables de l'ordre général, il n'y a de mal sur la terre que

parce qu'il y a des erreurs; que le jour où les lumières, et la morale

avec elles, pénétreront dans les diverses classes de la société...

l'instruction diminuera tôt ou tard, mais infailliblement, les maux de

l'espèce humaine, jusqu'à rendre sa condition la plus douce dont soient

susceptibles des êtres périssables.»

Tout à fait à la fin de sa carrière, dans son discours posthume sur la

liberté de la presse, il écrivait encore: «Un bon livre est doué d'une

vie active, comme l'âme qui le produit; il conserve cette prérogative

des facultés vivantes qui lui donnent le jour. Le bienfait d'un livre

utile s'étend sur la nation entière, sur les générations à venir; il

grandit, il féconde l'intelligence humaine; il multiplie, il prolonge,

il propage, il éternise l'influence des lumières et des vertus, de la

raison et du génie; c'est leur essence pure et précieuse que l'avenir ne

verra pas s'évaporer; c'est une sorte d'apothéose que l'homme supérieur

donne à son esprit afin qu'il survive à son enveloppe périssable....»

L'humanité cherchant péniblement sa voie que personne ne lui a enseignée

dans le principe, ayant en elle-même, mais très enveloppée et confuse,

une lumière, qu'elle cherche à dégager; les hommes supérieurs

dépositaires particuliers de cette lumière, la faisant paraître plus

vive et plus pénétrante par intervalles et formant ainsi comme une

providence collective et successive; et à leur suite l'humanité marchant

lentement d'abord, de plus en plus vite ensuite, grâce à l'accumulation

des notions nouvelles sur les anciennes qui ne se perdent point, vers un

avenir assuré de grandeur, de concorde, de bonheur et de pleine clarté:

voilà la grande théorie du progrès par la raison, qui a toujours

été, plus ou moins, un des beaux rêves de l'espèce humaine, et qui

certainement est une de ses raisons d'être et un de ses principes de

vie, mais qui n'a jamais été embrassée d'une foi plus vive et d'une plus

entière assurance que par les hommes du XVIIIe siècle.--C'est bien la

croyance que se donne Mirabeau, c'est bien sa conception générale et

son idée maîtresse. C'est ce qui l'a le plus soutenu dans ses luttes,

encouragé dans ses résistances et animé dans les assauts qu'il a donnés.

C'est le plus noble, s'il était sincère, des divers mobiles qui ont agi

en lui.

Ce qui le distingue des hommes de son temps, c'est que dans tout son

romanesque et à travers toutes ses fougues, et parmi les fumées, souvent

épaisses, de son tempérament de satyre, de son imagination de rhéteur

et de son esprit de sophiste, il avait une singulière netteté

d'intelligence et une vigueur peu ordinaire d'esprit pratique. Celui-ci,

quoique romanesque, et encore que généralisateur, aimait les faits et

prenait plaisir en leur commerce. Il écrivait (non point tout seul, mais

du moins en grande partie, et digérant et classant le tout) sept

gros volumes sur la constitution, les organes et les fonctions de la

monarchie prussienne; il s'inquiétait de la constitution et de la

législation anglaises, et personne, ce me semble, ne les a mieux

connues que lui. Dans sa première jeunesse, à côté d'un _Essai sur le

despotisme_, et d'une étude, essentiellement autobiographique, sur

les _Lettres de cachet_, il écrit un _Mémoire sur les salines de

la Franche-Comté_, des traités sur la _Liberté de l'Escaut_, sur

_l'Agiotage_, sur la _Caisse d'escompte_, sur la _Banque Saint-Charles_,

sur la _Question des eaux_, sur l'administration financière de Necker;

et dans tous ces petits livres, écrits vite, pensés longuement, on

trouve une solidité d'informations et une sûreté de raisonnement topique

peu commune, et Calonne, Necker et Beaumarchais ont senti,

longtemps avant Maury et Cazalès, la rude étreinte de ce vigoureux

dialecticien.--Au donjon de Vincennes, il étudie avec acharnement,

entasse les notes, brûle ses yeux dans les papiers, et ses «prisons», si

elles sont, d'un côté, les Lettres à Sophie, sont, de l'autre, un cours

complet de sciences politiques,--comme toute sa vie, du reste, a été

d'un Casanova qui aurait trouvé le temps d'être un Machiavel.

Il ne faut pas s'y tromper, comme on l'a fait quelquefois, et croire que

Mirabeau a été improvisé par la Révolution. C'est lui qui était capable

de l'improviser, parce qu'il la portait depuis vingt ans dans sa tête,

et depuis vingt ans la «préparait» par les plus solides études et les

plus diverses; et s'il s'est trouvé en 1789 le plus grand des orateurs

de la Constituante, c'est, avant tout, parce qu'il en était, sans

conteste, le plus savant.

Aussi remarquez bien que, de très bonne heure, il se sépare des chefs du

choeur du XVIIIe siècle, quand ceux-ci, décidément, donnent dans le

pur chimérique et le rêve absolument romanesque. Son appréciation de

Jean-Jacques Rousseau dans les Lettres du donjon de Vincennes, à propos

de la publication du _Gouvernement de Pologne_, est très curieuse et

doit être lue de très près. Un éloge, vif sans doute, du grand homme.

Pour Mirabeau, comme pour tous les hommes de la fin du XVIIIe siècle,

Rousseau est une espèce de mage, d'ascète et de saint. C'est l'opinion

commune, et ce n'est guère qu'au bout de deux générations que cette

hallucination singulière et cette sorte de possession s'est dissipée.

Mais en même temps Mirabeau sait très bien, dire que Rousseau lui fait

l'effet d'un Lycurgue venant proposer ses lois aux contemporains de

Frédéric. Il sent très bien à quel point manque à Rousseau le sens du

réel, la notion du millésime et l'art de vérifier les dates; et il lui

dirait, comme de Maistre aux émigrés: «Le premier livre à consulter,

c'est l'almanach.»

Bien plus jeune, dans son _Essai sur le despotisme_, en 1772,

c'est-à-dire à 20 ans, Mirabeau s'était très nettement séparé de

Rousseau sur la question de l'_état de nature_. Il sent déjà, en homme

d'Etat, combien cette question est oiseuse, dangereuse aussi, car s'en

inquiéter, et surtout s'en férir, mène a écrire bien plutôt des livres

satiriques que des études politiques véritables: «On prétend que les

institutions sociales ont dégénéré l'état de nature et rendent les

hommes plus malheureux. Si nous embrassons cette opinion, tâchons de

découvrir des remèdes ou du moins des palliatifs à nos maux; cette

recherche est plus utile à faire que des satires des hommes et de leurs

sociétés.»--Car enfin, ajoute-t-il, qu'est-il besoin de savoir ce que

pouvait être l'homme avant d'être un animal sociable, puisque ce n'est

que comme animal sociable qu'il est homme, puisqu' «il n'est vraiment

homme, c'est-à-dire un être réfléchissant et sensible, que lorsque

la société commence à s'organiser; car tant qu'il ne forme avec ses

semblables qu'une association momentanée, _il est encore féroce,

dévastateur_, et n'a guère que _des idées de carnage, de bravoure,

d'indépendance et de spoliation_».--Dès que Mirabeau s'occupe de

questions politiques, il écarte, on le voit, l'_uchronie_, le roman en

dehors du temps, la rêverie en deçà de l'histoire; il se place dans le

temps, dans le réel, dans l'humanité telle qu'elle est, songeant aux

«remèdes et aux palliatifs», non à la transformation radicale, à la

métamorphose, et au vieillard jeté par morceaux dans la chaudière

d'Eson.

On verra plus tard qu'en face des faits, et aux prises, non plus avec

l'histoire à comprendre, mais avec l'histoire à faire, il saura se

placer non seulement dans le temps, mais dans le moment.

Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 96 / 128 题