LE SAVANT

C'est un très grand savant. Aucune des qualités du savant ne lui a

manqué: ni le goût de l'observation et la patience à observer; ni le

labeur énorme, continu et tranquille; ni l'esprit d'ordre; ni la clarté;

ni l'absence de passion et de parti pris, ni l'imagination scientifique,

c'est-à-dire la faculté de généralisation et d'hypothèse; ni le

sang-froid à ne prendre les généralisations que comme des hypothèses, et

les hypothèses que comme des commodités de travail, ayant toujours un

caractère provisoire et toujours destinées à être un jour abandonnée;

ni la puissance de former des systèmes; ni le mépris des systèmes dès

qu'ils veulent être tenus pour des dogmes inébranlables et lier l'esprit

humain qui les a produits.

Il était patient et humble et soumis observateur, quoi qu'on en ait dit.

Comme l'attention s'est surtout portée sur son Histoire des animaux, et

sur ses deux grandes généralisations, _Théorie de la terre_ et _Epoques

de la nature_, on a beaucoup dit qu'il a souvent décrit sans avoir

observé par lui-même, ce qui est un peu vrai pour ce qui est des

animaux, et qu'il est surtout un homme à magnifiques idées générales,

ce qui est vrai de ses deux _Discours_. Mais il faut lire son admirable

minéralogie, et sa curieuse, sagace, et pour le temps merveilleuse

embryologie, pour voir à quel point il est l'homme du laboratoire, de

l'observation cent fois reprise et de l'expérience cent fois répétée. Il

y a telles pages qu'on pourrait intituler «sur la manière de se servir

du microscope», et telles autres sur les fourneaux à grand feu, les

fourneaux à feu restreint mais activé, et les miroirs ardents, qui font

aimer le grand homme appliqué et pratique, qui le montrent sachant son

métier et le faisant de près avec toute la patience minutieuse qu'il

exige. Buffon penché, et la loupe à son oeil de myope, voila le portrait

qu'on n'a pas assez fait, voilà l'attitude où l'on n'a pas suffisamment

pris coutume de le voir; et ce portrait est plus intéressant et au moins

aussi vrai que celui de Buffon en manchettes écrivant dans un cabinet

vide. Il avait ses heures pour le microscope, le fourneau et le creuset;

il en avait d'autres pour la rédaction paisible dans sa tour nue, à

la voûte élevée et pleine d'air pur. La vérité est qu'il a observé

et expérimenté infiniment, et que la moitié de son oeuvre, géologie,

minéralogie, génération, est strictement originale et deux fois de sa

main, de sa main de manipulateur et de sa main d'écrivain.

Ajoutez cet ordre qu'il mettait en tout, dans sa vie, dans le partage de

son temps, dans la distribution de son travail, dans son domaine, dans

sa correspondance, comme dans le Jardin du Roi. Buffon est un ministère

bien tenu. Il est l'homme d'État de la science. Il donnait à Hume l'idée

d'un maréchal de France. Ceci est l'aspect extérieur. A Montbard,

lisant, interrogeant, provoquant les rapports et les instructions,

classant, ordonnant, vérifiant, centralisant et vivifiant le tout par

l'idée maîtresse et dirigeante, il donne l'idée plutôt d'un Richelieu,

d'un Colbert ou d'un Carnot de l'Histoire naturelle.

A travers tout cela, la grande, l'inestimable qualité du savant, la

liberté d'esprit absolue. Il n'est l'esclave que de la vérité. Il a

varié, il s'est contredit. C'est qu'il avait des idées, sans cesse

nouvelles, sans cesse plus larges, et que sa saine fierté, sans mélange

d'orgueil, ne lui a jamais persuadé qu'il fût tenu d'honneur à répéter

les anciennes quand les nouvelles lui paraissaient plus justes. Il avait

commencé par la _Théorie de la terre_, où il rapportait à peu près

exclusivement au mouvement des eaux toute la configuration de la

planète. Trente ans plus tard, il écrivait les _Epoques de la nature_,

où la planète est presque tout entière expliquée par l'action du feu

primitif. C'est qu'entre la _Théorie de la terre_ et les _Epoques de

la nature_, à la science des calcaires et des «coquilles», s'étaient

ajoutées ses profondes études minéralogiques et la science des roches

vitrescibles. Et que les _Epoques de la nature_ semblent contredire

la _Théorie de la terre_, il n'importe, si, en réalité, elles la

complètent, et ce n'est pas l'étroite cohésion des idées, signe

d'étroitesse d'esprit plus souvent que d'autre chose, qui est titre vrai

au regard de la postérité, mais l'abondance des idées, chacune ouvrant

une avenue à l'esprit, et entre lesquelles, profitant de toutes, la

science à venir choisira. Ainsi Buffon, comme presque tous les savants

de son temps, et l'imperfection relative des instruments en est cause,

croit à l'organisation spontanée de la matière. Il croit que _de_ la

pourriture, _de_ la fermentation naissent, sans germes, certaines

espèces d'animaux. Mais prenez garde, et qu'une science si arriérée ne

vous inspire point un sentiment de pitié. Il est rare que Buffon n'ait

pas deux idées pour une, et que, se plaçant dans une hypothèse, et y

restant provisoirement, il n'aperçoive pas longtemps avant les autres

l'hypothèse contraire. «Ces espèces de zoophytes se décomposent,

changent de figure et deviennent plus petits, et, à mesure qu'ils

diminuent de grosseur, la rapidité de leurs mouvements augmente.

Lorsque le mouvement de ces petits corps est très rapide et qu'ils sont

eux-mêmes en très grand nombre dans la liqueur, elle s'échauffe à un

point même très sensible: ce qui m'a fait penser que le mouvement et

l'action de ces parties organiques des végétaux et des animaux _pourrait

bien être la cause de ce qu'on appelle fermentation_.

J'ai cru qu'on pourrait présumer aussi que le venin de la vipère et les

autres poisons actifs, même celui de la morsure d'un animal enragé,

pourrait bien être cette matière active trop exaltée.»--Et voici que

Buffon, sans avoir le loisir de s'y arrêter, a très nettement l'idée que

la pourriture et la fermentation pourraient bien venir des animaux, au

lieu qu'ils vinssent d'elles, que la fermentation pourrait bien être un

fourmillement de vies microscopiques, que les virus pourraient bien être

des invasions d'animaux, et la théorie microbienne, juste inverse de la

doctrine de la génération spontanée, est entrevue dans un éclair.

Pareille affaire est fréquente chez Buffon. Les idées foisonnent chez

lui, et il a l'intelligence la moins exclusive et la plus hospitalière

qui se puisse. C'est essentiellement un génie inventeur, de ces génies

qui donnent une impulsion puissante, éveilleurs d'idées et créateurs de

disciples. Il a été inventeur et promoteur au moins sur trois points. En

géologie--et qu'on n'oublie point que cet illustre peintre d'animaux

est surtout un géologue, et que là est son vrai titre de gloire--en

géologie, et je m'appuie ici sur Cuvier, il a été le premier à

comprendre et à faire entendre que l'état actuel du globe est le

résultat d'une longue succession de changements dont il est possible

de saisir les traces[96]; en d'autres termes, il a le premier écrit

l'histoire de la planète.--En zoologie, il est le créateur d'une

véritable science nouvelle qu'on peut appeler la géographie des espèces,

et ses idées sur les limites que les climats, les montagnes et les

mers assignent à chaque espèce, sont absolument une nouveauté, et une

nouveauté vraie autant que féconde, qu'il a introduite.--Enfin en

physiologie, son explication de l'intellect des animaux, peut-être trop

cartésienne encore, mais très rajeunie, très renouvelée, beaucoup plus

ingénieuse au moins que celle de Descartes, qu'on peut définir à peu

près un système mécanique de mouvements réflexes, me paraît une vue

un peu indécise et incertaine encore, mais vraiment toute nouvelle,

beaucoup plus rapprochée de nous que des Cartésiens, et dont les

théories les plus modernes ne sont guère qu'une application, ou, si l'on

veut, qu'un agrandissement.

[Note 96: Voir _Histoire des sciences naturelles_, tirée des leçons

de Cuvier, par Magdeleine de Saint-Agy.]

Tout au moins faut-il dire qu'il n'est région de la science des

choses visibles où sa curiosité éveillée, patiente et infatigablement

ingénieuse, ne se soit portée, et que partout sa curiosité a été

suggestive, évocatrice, puissante à susciter des idées et à créer des

questions, partout ouvrant un chemin ou plantant un jalon. C'est la

curiosité la plus inventive qu'on ait connue.

Tout plein d'idées, il est meilleur guide encore qu'inspirateur, et plus

utile par la méthode de son esprit que par son esprit même. Il a mis le

doigt avec une sûreté admirable sur les sources d'erreur, non moins que

sur les sources de vérité, et démêlé et indiqué merveilleusement ce dont

il convenait de se défier. Ses défiances sont pleines de génie, ses

antipathies sont d'excellents conseils et de précieuses indications. Il

a eu de l'aversion pour trois choses, à savoir les _abstractions_, les

_classification_, et les _causes finales_. A l'état où elles étaient

alors dans les esprits, c'étaient trois grands ennemis de la science et

trois obstacles à vaincre, ou du moins à réduire.

L'abstraction, c'est-à-dire l'idée générale tenue, non pour une simple

vue de l'esprit et tendance ordinaire de notre faculté raisonnante, mais

pour une vérité, et non seulement pour une vérité, mais pour quelque

chose qui existe en soi, et qui a des forces et des puissances, et qui

gouverne et plie le monde, l'abstraction ainsi vénérée et divinisée

était à la fois dans la science une idole et un fléau. Dire: «_nulla

fecundatio extra corpus_,--_tout vivant vient d'un oeuf_,--_toute

génération suppose des sexes_»; c'est simplement constater la majorité

des cas observés; c'est une simple généralisation qui a juste la valeur

des observations qu'on a faites, et contre elle tout le risque des

observations à venir. Le penchant de l'ancienne science était à faire de

ces «axiomes», de ces «proverbes de physique», comme dit spirituellement

Buffon, des principes supérieurs à l'observation et à la recherche, et

devant lesquels l'esprit humain doit s'incliner. Ils devenaient comme

des êtres divins, par suite de ce penchant de notre esprit à donner

toujours à ce que nous imaginons une réalité personnelle, et ils

tyrannisaient ceux qui les avaient inventés. De même la _Raison

suffisante_ de Leibniz ou la _Perfection_ de Platon, étaient comme des

divinités métaphysiques gouvernant les choses créées, et au service et

à la glorification desquelles le savant n'a qu'à se consacrer. C'est

la liaison suffisante ou la Perfection qui soutient et établit

perpétuellement le monde; le monde est et continue d'être pour qu'elles

soient, et le savant n'a qu'à expliquer le monde relativement à elles,

et pour les prouver.

Voilà ce qui irrite Buffon; car qui ne voit que Raison suffisante ou

Perfection ne sont que des «êtres moraux créés par des vues purement

humaines» et des «rapports arbitraires que nous avons généralisés»? Qui

ne voit, ou ne devrait voir, que ce qui était un soutien devient une

entrave dans la recherche, quand une idée, qui n'est qu'une idée, si

grande qu'elle soit, prend le caractère de je ne sais quelle personne

sacrée dont les intérêts imposent au chercheur des devoirs, des

obligations et des limites? La science, à ce compte, devient vite une

apologétique, c'est-à-dire une rhétorique, un exercice intellectuel où

la chose à prouver est posée d'abord en principe et tire à elle, et

nécessite, et conditionne l'argumentation, au lieu d'en sortir, source

du raisonnement au lieu de n'en être que l'aboutissement, altérant

par conséquent presque à coup sur la sincérité de la recherche et la

rectitude de la pensée.

Il en va de même des classifications trop superstitieusement respectées.

Il faut classer par seul amour de la clarté, et non jamais par croyance

en la réalité de la classification. Il faut classer sans rien croire de

la classification la plus séduisante, sinon qu'elle est une bonne table

des matières. Elle n'est jamais autre chose. Il ne faut jamais croire

avoir saisi le plan de la nature; car il n'est pas sûr qu'elle l'ait

écrit quelque part. Encore ici comme tout à l'heure, les classifications

ce sont nos idées. Ce sont nos idées groupant les faits naturels d'après

des analogies qui sont des plis et des pentes, tout simplement, de notre

esprit. Ces groupements sont donc forcément artificiels. Ils le seront

toujours; ils ne le sont pas même plus ou moins; par définition ils le

sont autant les uns que les autres, ils peuvent être seulement plus

clairs, plus rigoureux, plus simples, plus logiques, ce qui n'est que

dire plus rationnels, c'est à savoir encore plus _humains_, non plus

_naturels_. Il faut donc bien se garder de s'y attacher avec je ne sais

quelle vénération scrupuleuse. Cette vénération n'est en son fond qu'un

égoïsme et un orgueil; car la nature est la nature, et la classification

c'est l'homme; et tenir telle classification que nous venons de faire

pour le secret de la nature, c'est nous aimer plus qu'elle, et en

elle nous poursuivre encore; c'est oublier le principe même de toute

observation et de toute recherche, à savoir la soumission à l'objet.

Classons donc, pour aider notre faiblesse, non pour interpréter

l'univers; ou plutôt pour l'interpréter, sans prétendre le donner en sa

réalité; car lui ne classe pas. «La nature n'a ni classe ni genre; elle

ne comprend que des individus.» La nature n'est pas spécifiante, elle

est synthétique. Elle nous paraît spécifiante, il est vrai, et ce serait

renoncer à nos manières de connaître, c'est-à-dire à notre esprit, que

de ne pas la prendre comme elle nous paraît. Faisons-le donc; mais à la

condition que nous sachions bien que nous ne faisons qu'ordonner des

apparences, et que derrière, en son unité, en sa continuité, c'est la

nature vraie qui existe. A travers le travail, nécessaire et méritoire,

du classificateur, retenir, maintenir et sauver l'idée de l'unité et de

la continuité de la nature, voilà le devoir du savant.

Enfin la source d'erreurs la plus funeste en choses de sciences

naturelles est la préoccupation des causes finales. Les causes finales

tuent la science, parce qu'elles supposent la science faite, la science

achevée et consommée. Or, elle est toujours en formation. Tant qu'il y

aura un fait inconnu, l'ignorance où nous en sommes empêche de conclure,

et les causes finales supposent tout conclu. Pour que l'on puisse dire

que tel phénomène existe _afin que_ tel autre soit, c'est l'intention

générale et universelle, c'est l'intention de l'univers qu'il faut

avoir saisie, ce que seul celui là pourra se flatter d'avoir fait qui

connaîtra exactement tout. Les causes finales sont comme un retour sur

les causes efficientes pour les vérifier et les justifier. Elles disent:

telle chose produit bien telle autre, _car_ celle-ci était le but de

celle-là. Mais ce retour ne peut se faire qu'après qu'on a été au bout

de tout, manque de quoi il est purement hypothétique, arbitraire et

récréatif. Or, dans la nature, le bout de tout est dans tous les sens;

elle est un cercle dont le centre et la circonférence sont partout; ce

serait donc non pas de l'extrémité d'une première série de causes et

d'effets que l'on pourrait revenir, avec le point de vue des causes

finales, pour vérifier et justifier cette première série d'effets et de

causes; mais ce ne serait qu'à l'extrémité de toutes les séries dans

tous les sens, à l'extrémité de tous les rayons de cette circonférence

qui est partout, c'est-à-dire, plus simplement, quand on connaîtrait

exactement toutes choses, qu'on serait assez fort pour entreprendre

légitimement la vérification par les causes finales. Il est de leur

essence, parce qu'elles supposent tout connu, de n'être pas un moyen

de connaître. Elles n'ont aucun caractère scientifique d'ici à la

consommation de la science, c'est-à-dire d'ici à la consommation des

âges.

Ne nous en servons donc _jamais_. «La reproduction se fait _pour que_

le vivant remplace le mort, _pour que_ la terre soit toujours également

couverte de végétaux et peuplée d'animaux, _pour que_ l'homme trouve

abondamment sa subsistance...» sont des formules absolument vides, et

dangereuses comme tout ce qui a l'air de prouver quelque chose. Tout à

l'heure, nous avions affaire à des abstractions métaphysiques; ce sont

maintenant des «abstractions morales», c'est-à-dire des abstractions

fondées sur des «convenances morales». Nous ne disons ces choses

uniquement que parce qu'elles nous plaisent ainsi. La raison qui les

fonde n'est que le plaisir qu'elles nous font. Il nous «convient»

que l'univers soit fait pour nous, il n'y a pas autre chose dans ces

proverbes qui se donnent pour des vérités. Cela est non avenu aux yeux

du savant.

Voilà dans quel esprit Buffon étudiait, et voilà les fantômes qu'il a

chassés devant lui. Au fond, aversion pour les abstractions, défiance

des classifications, proscription des causes finales, sous trois formes

c'est la guerre à l'anthropomorphisme et le dessein d'exterminer de la

science l'anthropomorphisme. L'homme conçoit tout sur l'idée qu'il a de

lui-même, et se met partout dans la nature, et, soit l'habille de ses

vêtements, soit se substitue à elle, et en elle ne contemple que soi.

L'abstraction c'est une idée humaine qu'il arrive vite à tenir pour

une loi qui oblige l'univers, et, à peu près, comme un être qui lui

commande. La classification c'est un pli de l'esprit humain auquel il

croit que la nature s'accommode et s'ajuste. La cause finale enfin, ou

c'est lui-même considéré comme centre et but de l'univers, ou c'est

l'univers considéré comme ne pouvant agir que comme l'homme agit, dans

un dessein, vers un but, par un désir, et tenu, s'il n'agit pas ainsi,

de confesser qu'il est absurde.--Il y a dans ces trois procédés de notre

esprit une nécessité de notre nature à laquelle il n'est pas probable

que nous puissions entièrement nous soustraire. Mais il est certain

qu'ils sont dangereux, qu'ils rétrécissent et stérilisent l'esprit

du chercheur, et que l'on peut, à les surveiller, en éviter au moins

l'excès. L'homme projette sur les choses de la nature sa propre

ombre, et en est gêné pour les voir. Cette ombre, il ne peut pas s'en

débarrasser; mais à bien se rappeler que c'est une ombre, et que c'est

la sienne, il peut rectifier cette erreur du sens intime, comme il

redresse les erreurs des autres sens, et assurer d'autant sa faible vue.

C'est à cela que Buffon le convie d'un avertissement sévère, sagace,

ingénieux et opiniâtre, dont il fait sa loi, et dont, le premier, il

profite.

Dans cet esprit de liberté et dans cette liberté d'esprit, Buffon a

promené sur la nature un regard calme, assuré et soumis. Il n'a prétendu

lui imposer ni un but, ni un ordre, ni une limite. Il n'a prétendu qu'à

la peindre. Il y tient beaucoup, et à ne faire que cela. Mieux vaut

décrire que classer; seulement regarder et peindre: ce sont ses

proverbes à lui, où il revient sans cesse. S'il a tant décrit, et, à mon

avis, avec certaines longueurs, et excès de quasi-répétitions, on dirait

que c'est pour bien s'entretenir et entretenir les autres dans cette

idée que le seul office du naturaliste est bien de faire voir, et

qu'à l'historien de la nature aussi bien qu'à l'historien des hommes

s'applique le _scribitur ad narrandum_. Et comme en même temps il est

homme à idées, et infiniment ingénieux et fécond en inventions de

théories, il sera, grâce à ces principes, très à l'aise dans son office

de théoricien; car chacune de ses théories ne sera qu'une _vue_, qu'un

_aperçu_, qu'une manière de présenter des files ou des ensembles de

faits sous un certain jour, qu'une façon plutôt de les éclairer que de

les expliquer. Il n'a jamais ni prétendu ni visé à davantage.

Et si, pour mesurer la force systématique de cet esprit, on veut se

représenter sommairement la plus vaste et la plus générale de ses vues

de l'univers, en voici à peu près le résumé.

La matière existe, d'éternité nous n'en savons rien, et comme de ceci il

ne pourrait y avoir que des preuves métaphysiques, nous n'avons pas

à nous le demander; mais elle existe, ici les preuves matérielles

s'offrent, depuis beaucoup de milliers d'années.--Deux forces

universelles la gouvernent: une force d'attraction, une force

d'expansion, cette dernière très probablement effet elle-même, effet

indirect, effet par réaction, de la première.--Il y a deux sortes de

matière, l'une qu'on peut appeler matière morte, et qui n'est soumise

qu'à la force attractive; l'autre qu'on peut appeler la matière vivante,

ou organique, qui est soumise et à la force attractive et à la force

d'expansion. Ce qui est matière morte est nommé minéral, ce qui est

matière vivante est nommé végétal ou animal.--La planète que nous

habitons est un globe de matière vitrescible, encroûté de sédiments

calcaires provenant en partie d'êtres vivants, recouverts eux-mêmes

presque partout de détritus végétaux, dont se nourrissent les végétaux

actuels, lesquels nourrissent soit directement, soit indirectement les

animaux, certains animaux mangeant les végétaux eux-mêmes, certains

autres mangeant les animaux végétariens.

Cette planète, comme toutes les autres du système solaire, s'est

probablement détachée du soleil, dans l'état d'incandescence et de

fusion, comme une goutte de verre fondu lancé dans l'espace. Elle

tourne, depuis sa séparation, autour du soleil d'une part, et d'autre

part autour de son propre axe. Elle a été tout entière en fusion et

brûlante; car elle l'est encore; et dans les idées de Buffon, la plus

grande, l'incomparablement plus grande partie de sa chaleur lui vient

d'elle-même et non des rayons du soleil.--Depuis son origine elle s'est

refroidie progressivement, gardant sa forme sphérique, mais, comme toute

matière molle en rotation, s'aplatissant aux extrémités de son axe et

se rendant à la circonférence du plan perpendiculaire à son axe.--Elle

s'est durcie peu à peu, se crevassant, se creusant et se boursouflant çà

et là comme toute matière en fusion qui se refroidit. Certaines parties

plus légères des éléments qui la constituaient sont restées flottantes à

sa surface comme une écume; c'est ce qu'on appelle les liquides et

les gaz, les airs et les eaux. Très chaude encore, la terre faisait

bouillonner ces eaux à sa surface, et elles n'étaient que tourbillons

de vapeur brûlante s'élevant dans l'espace, se refroidissant,

retombant pour bouillonner encore et tourbillonner dans les hauteurs,

indéfiniment.

Puis le refroidissement se faisant plus grand, les eaux sont devenues

plus stables et plus lourdes; elles ont rempli les crevasses et les

cavernes, comblé les grands vides avec les fragments de matières usées

par elles, qu'elles charriaient, aplani et égalisé la surface terrestre,

au point que les plus hautes montagnes et les plus profonds abîmes, en

proportion du volume de la planète, sont des accidents imperceptibles;

enfin elles se sont localisées et resserrées en quelques flaques qui

sont ce que nous appelons les océans.

Mais auparavant elles avaient comme préparé la surface de la terre. En

elles, dans la période tiède, la vie avait paru. Une infiniment petite

partie de la matière, quelques grains de matière répandus à la surface

de la planète ont une constitution particulière. Ils ont une _force

d'expansion_; ils peuvent former de petits mondes particuliers,

autonomes, et se gonfler, s'accroître, attirer à eux de la matière

qui leur convient pour s'agrandir, et enfin se reproduire, soit

solitairement, soit quand l'un en rencontre un autre semblable à lui.

C'est ce que nous appelons les végétaux et les animaux. Ils ne sont

qu'un accident dans l'énormité de la planète, et comme une légère

moisissure à sa surface. Mais ils ont pour eux le temps et la

reproduction, et finissent par modifier un peu la forme et l'aspect

superficiel de la terre. Ils vivaient dans les eaux chaudes, répandues

sur toute la surface du globe, sauf les pointes des montagnes

primitives, et sur toute cette surface, sauf ces sommets, ils ont laissé

leurs squelettes recouvrant presque toute la sphère. Ainsi se sont

constitués les dépôts de sédiments que nous appelons la matière

calcaire.

Sur cette roche plus friable que la roche primitive se sont déposés peu

à peu, non point partout, mais en beaucoup de lieux, les détritus des

grands végétaux qui ont formé une mince pellicule molle et meuble,

laquelle, non seulement a été vivante, comme le calcaire, mais l'est

encore, toute pleine de grains de matière organique, toute prête aux

différents modes d'_expansion_, toute prête à recréer la vie dont elle

vient, qui, pour ainsi dire, dort en elle. C'est sur cette pellicule,

et d'elle, que nous tous, végétaux et animaux, nous vivons, l'épuisant,

puis la reformant de nos cadavres.

Les végétaux ont ce qu'on appelle la _vie_: ils ont une force

d'expansion, ils s'accroissent en attirant à eux la matière qui leur

convient, ils se reproduisent. Ils ne sentent pas, et ne veulent pas.

Ils ne sentent pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils ramassent

et centralisent en un point intime de leur être les impressions faites

sur eux par ce qui n'est pas eux; il ne paraît point que tout leur

individu prenne conscience de ce qui se passe en telle ou telle partie

de leur être; en d'autres termes ils ne vivent pas _d'ensemble_; ils ne

vivent pas chaque partie pour le tout et le tout pour chaque partie;

autrement dit, ils n'ont pas d unité; ils ne sont pas à proprement

parler des individus; ils sont des collectivités; un arbuste est une

collection de petits arbustes; un arbre est une forêt.--Ils ne veulent

pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils aient un mouvement propre

dont ils s'élancent vers le but d'un désir; ils se laissent vivre sans

vraiment chercher la vie; ils n'ont pas de vouloir-vivre précis, ils

n'ont qu'une sorte de persévérance obscure et nonchalante dans l'être.

De cette vie, qui, ni dans la sensation, ni dans le vouloir, ne prend

conscience d'elle-même, on peut se faire une image par ce que nous

appelons le sommeil. «Le végétal est un animal qui dort.»

Les animaux sont avant tout des organismes qui se meuvent, qui vont

d'un point à un autre. _Presque_ tous les organismes que nous appelons

animaux ont ce caractère. Le végétal est, dans son ensemble, un tube

vertical, l'animal est un tube horizontal qui se déplace vers sa proie,

et qui marche vers la vie.--Les animaux sentent, pensent et veulent. Ils

sentent: l'animal le plus élémentaire, blessé en un point, se contracte

tout entier, signe d'unité sensationnelle, c'est-à-dire preuve qu'il y a

sensation proprement dite. Ils pensent: c'est-à-dire qu'ils accumulent,

puis élaborent des sensations qui sont capables de se réveiller: qu'ils

combinent, aussi, des idées élémentaires pour parvenir à un but

ou éviter un obstacle. Ils veulent enfin c'est-à-dire que leur

vouloir-vivre est précis, énergique et _circonstancié_, qu'il n'est

pas aveugle et sourd, et poussant devant lui en ligne droite, mais

ingénieux, sachant se ménager, se retourner, se ployer selon le cas, et

même se combattre, pour mieux, ensuite, se satisfaire, bref que, déjà,

il sait peser et choisir.

L'animal sent, pense et veut; il vit _d'ensemble_, il est un ensemble;

il a une unité; il est un individu. Mais chez lui sensation, pensée,

volonté, ont, comparées aux nôtres, un caractère particulier; ce sont

sensation, pensée, volonté, pour ainsi parler, demi matérielles.

L'animal sent, pense et veut, sans réflexion, du moins sans suite de

réflexions, sans généralisation, et par conséquent sans pouvoir ni faire

de toutes ces sensations un sentiment, ni faire de toutes ses pensées

une idée, ni faire de toutes ses volitions un plan de conduite.--On est

amené ainsi à croire qu'il a un cerveau plus matériel, si s'on peut

parler ainsi, que le cerveau humain, et que son sens intérieur est

simplement un _sens_, un sens plus raffiné et plus délicat qur les

autres, mais un sens, seulement capable d'accumuler les sensations et

d'en conserver très longtemps les ébranlements. On sait que la rétine

conserve, longtemps après que cette lumière a disparu, l'impression très

nette d'une lumière vive. Le sens intérieur de l'animal semble être

quelque chose d'analogue. Il conserve des ébranlements dont la cause a

disparu, et sous l'influence de ces ébranlements, réveillés par telle

circonstance, il agit sans «volonté» proprement dite, d'un mouvement

presque automatique, sorte de contraction inconsciente[97]. Le chien

dressé à ne prendre le mets convoité que sur un signe, et qui résiste à

l'envie de le prendre tant que le signe ne s'est pas produit, est sans

doute un être qui pense et qui veut. Mais il pense et veut confusément.

C'est un chien gourmand et un chien battu. Les ébranlements produits en

lui par la sensation d'agréable goût durent encore; les ébranlements

produits par la sensation du fouet durent encore; les uns

contrebalancent les autres, jusqu'à ce que le signe éveillant une

troisième série d'ébranlements, conforme à la première, la balance

penche. Ce chien qui veut ne pas prendre le mets qu'il désire, veut

donc en effet, mais comme le dormeur qu'on pince retire le membre

douloureusement affecté, et le cache, sans se réveiller. Le dormeur veut

d'une façon générale ne pas être blessé, mais il ne le veut pas d'une

façon précise, puisqu'il ne sait pas qu'il le veut. De pareilles

volitions sont des volitions, mais qui ne sauraient être coordonnées,

former système, devenir plan de conduite et grand dessein. C'est en deçà

de cette coordination des sensations, des pensées et des vouloirs qu'est

la limite des animaux.

[Note 97: Ce que nous appelons mouvements réflexes inconscients.]

Enfin, dernier venu sur la planète, selon toute apparence, l'homme est

un animal qui sent, qui pense, qui veut, et qui coordonne sensations,

pensées et vouloirs, et qui les fixe et les résume dans des abrégés qui

s'appellent _idées_, et qui fixe et résume ses idées dans des signes qui

s'appellent des _mots_, et qui par les mots transmet aux autres

hommes ses idées, qui peuvent s'accumuler, se conserver, se corriger,

s'agrandir et se combiner indéfiniment. L'animal capable de

généralisation, et d'expérience, même isolé: capable de science, de

tradition et de progrès, à la condition de vivre en société, existe sur

la planète; et par l'immense différence qui est entre lui et les autres,

est de force, d'abord à la conquérir, et plus tard à la comprendre.

Et ce sont là des différences vraies et qui sont considérables entre

les végétaux, les animaux et les hommes; mais prenons garde, et, en

repassant par le chemin parcouru, adoucissons ce qu'il y a de beaucoup

trop tranché dans ces classifications et ces délimitations. Il n'y a de

différence profonde aux yeux du naturaliste qu'entre la matière morte et

la matière vivante, qu'entre la matière uniquement soumise à la force

d'attraction, et la matière soumise, en même temps qu'à la force

attractive, à la force d'expansion, qu'entre le minéral d'une part et

les végétaux et animaux de l'autre, qu'entre la matière que la nature

travaille, pour ainsi parler, du dehors, extérieurement à elle, et la

matière que la nature semble travailler du dedans, intérieurement, et en

quelque sorte, par un «moule intérieur».--La nature façonne le minéral

comme en se tenant en dehors de lui; elle le comprime, elle le tasse,

elle le forge; elle l'augmente aussi, mais en _ajoutant_, en déposant

quelque chose à sa surface; tout son travail ici est extérieur,

exactement semblable à celui de l'homme, et voilà même pourquoi, à

l'égard des minéraux nous faisons, en petit, ou nous nous voyons avec

certitude sur le point de faire tout ce qu'a fait et ce que fait la

nature. Elle ne travaille le minéral que par la surface. Elle travaille

le végétal _sur trois dimensions_, en longueur, en largeur, en

profondeur; elle semble au centre de lui, et non seulement au centre de

lui, mais au centre de chacun des éléments qui le constituent, de chacun

des grains de matière organique qui frémissent dans ce tourbillon qui

est lui. Elle le façonne, et l'on comprend à présent ce mot singulier,

mais nécessaire, d'après «un moule intérieur», un moule qui s'élargit,

s'allonge et se creuse sans perdre sa forme générale, et qui s'étend,

dans l'acception littérale du mot, dans tous les sens, un moule, en un

mot, à trois dimensions.--La nature, c'est, d'une part, de la matière

brute et morte qui se façonne mécaniquement, comme le fer sous le

marteau de l'homme; c'est, d'autre part, de la matière qui se façonne

organiquement, par une force d'expansion qui agit dans tous les sens

et qui accroît et développe l'être, du plus profond de lui-même, dans

toutes les points, dans tous les sens, dans toutes les directions, dans

toutes les dimensions.

Or je dis qu'il n'y a de vraie différence qu'entre le monde inorganique

et le monde organique. Entre les différentes, si nombreuses, provinces

du monde organique il n'y a que des degrés, et il y a des transitions

insensibles, et il n'y a que des limites flottantes et comme à dessein

confuses. Le végétal est une collection, non un individu. Il est vrai en

général: mais tel végétal commence à être un individu, commence à avoir

comme une conscience et une volonté. J'ai dit que les végétaux ne

sentent point: il y en a qui semblent sentir. «Si par sentir nous

entendons faire une action de mouvement à l'occasion d'un choc ou d'une

résistance, nous trouvons que la _Sensitive_ est capable de cette espèce

de sentiment, comme les animaux. «Voilà une plante qui à je ne sais quel

degré est déjà un individu.--Il est entendu que les végétaux n'ont pas

un véritable vouloir-vivre, précis et actif, et ne s'élancent pas vers

le but d'un désir. Il est vrai, en général; mais la _Vallisnérie_ mâle,

attachée au fond de l'eau, rompt ses liens et s'élance vers la surface

du flot pour rejoindre la fleur femelle.--On convient que le végétal

est une collection de végétaux, se multiplie par parties détachées, par

bouture, qu'une branche de saule que vous détachez est un saule que vous

détachez de plusieurs saules. Il est vrai; mais il y a des animaux pour

lesquels il en va exactement de la même façon. Tels l'hydre d'eau douce,

et la plupart des autres polypes; en sorte que le naturaliste hésite

et ne sait, en présence du polype, s'il a affaire à un animal ou à un

végétal; et c'est, en effet, qu'ils ne sont l'un ni l'autre, mais une

transition obscure et mystérieuse entre l'un et l'autre règne.

Et à l'inverse il y a des animaux, incontestablement animaux, doués de

sensibilité, se contractant tout entiers à une blessure, individus _uns_

par conséquent, qui cependant par certains caractères sont au-dessous

d'un grand nombre de végétaux, comme par certains autres ils sont

au-dessus. L'huître est plus immobile, plus passive que la vallisnérie,

plus inapte à saisir la proie que tel végétal carnivore qui attrape les

mouches, sensible au choc et à la piqûre autant, mais ni plus ni moins,

peut-être moins, que la sensitive.--Et d'une façon générale il est vrai

que l'animal veut, poursuit un hut, évite un obstacle; mais le végétal

aussi, quoique moins ingénieusement: de ses racines il cherche la

nourriture propice, contourne les rocs, s'allonge vers sa proie; de

ses feuilles il cherche cette autre nourriture qui lui vient de l'air

(l'acide carbonique), contourne les obstacles, s'allonge vers les

sources de vie.

Voilà nos limites qui gauchissent el ploient sous les faits. C'est que

ce sont, en effet, _nos_ limites, et non celles de la nature, qui n'en

connaît pas. Ce sont des idées générales que nous nous faisons pour nous

aider. «Elles ont le défaut de ne pouvoir jamais tout comprendre.

_Elles sont opposées_, même, _à la marche de la nature_ qui se fait

uniformément, insensiblement _et toujours particulièrement_.» Comptez

que la nature se moque de nous. Elle semble prendre plaisir à

déconcerter à l'idée que nous nous faisons d'elle. Par exemple elle a

cette première singularité de permettre aux pucerons de se reproduire

sans union sexuelle, et ne nous laissant pas sur cette surprise, elle

double le paradoxe en leur permettant de se reproduire _aussi_ par

accouplement. C'est un artiste qui varie extrêmement et comme à l'infini

ses imaginations, ses combinaisons, ses rêveries réalisées, et l'on

serait tenté de dire ses divertissements et ses caprices.

Pareillement, il sera toujours impossible de marquer la limite

absolument précise qui sépare l'homme des animaux. Il s'en distingue,

il n'en est pas séparé. Nous refusons la faculté «de comparer les

perceptions» à la plupart des animaux, et il faut bien avouer que «le

chien et l'éléphant ont quelque chose de semblable et que leurs

actions paraissent avoir les mêmes causes que les nôtres.» Tout en

reconnaissant, et en connaissant bien les caractères généraux qui

distinguent les végétaux, les animaux et les hommes, n'oublions pas

qu'il y a beaucoup d'artificiel, signe bien plutôt de notre impuissance

que de notre perspicacité, dans les classifications établies par nous,

et que du dernier végétal à l'homme il y a une ligne ininterrompue, et

encore une ligne avec des retours, des diversions, des digressions, des

accidents ingénieux de marche, et une série imperceptible, souvent, et

déconcertante, de transitions. Il n'y a de «passage brusque» qu'entre ce

qui est vivant et ce qui ne l'est pas. La _vie_ est continue.

--D'où l'on pourrait être amené à supposer qu'elle est une, que tant de

variétés végétales et animales ne sont que des transformations d'une

première _chose vivante_ unique qui s'est modifiée de mille façons au

cours du temps, qui peut se modifier encore et faire apparaître de

nouveaux individus et par eux de nouvelles espèces.

--Il y a deux problèmes dans cette question. Le premier est celui

de l'origine des espèces, le second est celui de la variabilité des

espèces[98].

[Note 98: Sur tout ce qui suit, qui est relatif aux idées de Buffon

considéré comme précurseur du transformisme, consulter Lanessan:

_Edition complète de Buffon_, avec des notes et une introduction; Edmond

Perrier: _La Philosophie zoologique avant Darwin_; Brunetière: article

de la _Revue des Deux-Mondes_, du 15 septembre 1888.]

Sur le premier nous serons très réservé, parce que c'est une affaire de

philosophie et presque de métaphysique beaucoup plus que de science de

la nature. Tout au plus dirons-nous qu'il n'est pas contre la raison

d'imaginer que «d'un seul être la nature a su tirer, avec le temps, tous

les autres êtres organisés»; et qu'en créant les animaux «l'Être suprême

n'a voulu employer qu'une seule idée et la varier en même temps de

toutes les manières possibles.» Non, encore que ce ne puisse être là

qu'une hypothèse, elle n'est ni contre la raison ni contre les faits;

car, «quoique tous les êtres variant par des différences graduées à

l'infini, il existe en même temps un dessein primitif et général qu'on

peut suivre de très loin.... Que l'on considère, par exemple, que le

pied d'un cheval, en apparence si différent de la main de l'homme, a

été pourtant à l'origine composé des mêmes os, et l'on jugera si cette

ressemblance cachée n'est pas plus merveilleuse que les différences

apparentes; et s'il ne faut pas se préoccuper surtout de cette

conformité constante et de ce dessein suivi de l'homme aux quadrupèdes,

des quadrupèdes aux cétacés, des cétacés aux oiseaux, des oiseaux aux

reptiles, des reptiles aux poissons, etc.»--_Une seule idée organique_

se modifiant progressivement dans le temps avec une infinie variété,

revêtant des milliers de formes extrêmement diverses mais rappelant

toutes un ordre général, un «dessein primitif», oui, cela est possible,

cela est conforme à l'idée qu'on doit se faire de la majesté de la

nature; cela est conforme surtout à l'instinct et au goût d'unité que

l'homme a en lui et qu'il a d'autant plus fort que lui-même est plus

intelligent; et peut-être pourrait-on dire que cette conception est une

forme du monothéisme; mais encore une fois, et pour toutes ces raisons

mêmes, ce n'est qu'une grande hypothèse, et une hypothèse au moins

à demi métaphysique, et sans la repousser, nous n'en parlons que

brièvement et avec réserve, et toujours comme d'une vue très générale et

probablement peu susceptible de vérification, sur laquelle nous ne nous

prononçons pas.

Pour ce qui est de la variabilité des espèces, nous serons beaucoup plus

affirmatif. Les espèces sont variables, nous en sommes persuadé, et une

des raisons de notre peu de respect pour les classifications rigoureuses

est précisément notre pressentiment d'abord, notre conviction ensuite,

à l'endroit de la variabilité des espèces. Un grand fait nous incline,

avant toute autre considération, à croire que l'espère animale change

avec le temps. Ce grand fait c'est la différence des «faunes» selon les

différents pays. La géographie des espèces, constituée par nous, conduit

à l'idée de la variabilité des espèces. Rien de plus différent que la

faune de l'Amérique méridionale et celle de l'ancien continent; mais,

cependant, la plupart des animaux européens n'en ont pas moins leurs

analogues au nouveau monde, avec cette particularité que les animaux de

l'Amérique sont toujours plus petits que ceux qui leur correspondent

dans l'ancien. Ne peut-on pas voir, ne voit-on pas là une dégénérescence

du type primitif, une altération, une dégradation,--écartons ces

idées de plus ou de moins, de mieux ou de pire, qui ne sont guère

scientifiques,--une adaptation nouvelle au moins, un changement que

l'espèce a apporté à sa constitution pour se plier à de nouvelles

conditions et s'ajuster à d'autres entours? Les animaux, à beaucoup

d'égards, sont comme «des productions de la terre; ceux d'un continent

ne se trouvent pas dans l'autre; ceux qui s'y trouvent sont altérés,

rapetissés, changés au point d'être méconnaissables. _En faut-il

plus pour être convaincu que l'empreinte de leur forme n'est pas

inaltérable?_ que leur nature peut varier et même changer absolument

avec le temps?»

Oui, l'espèce est variable, l'espèce est plastique. Elle se modifie au

moins sous deux influences: l'influence des entours, les accidents de

la guerre éternelle que se font les êtres vivants pour exister. Les

variations de la terre, elle-même, de ce grand habitat de tous les êtres

que nous connaissons, se sont répercutées naturellement sur les espèces.

Des espèces ont disparu, en grand nombre. Vous en trouverez les débris

gigantesques, avec étonnement et comme avec terreur, dans vos fouilles

géologiques,

_Grandiaque effossis miraberis ossa sepulcris._

L'ammonite a disparu, le prodigieux mammouth a disparu. «Cette espèce

était certainement la première (?), la plus grande et la plus forte de

tous les quadrupèdes; puisqu'elle a disparu, combien d'autres, plus

petites, plus faibles et moins remarquables, ont dû périr sans nous

avoir laissé ni témoignages ni renseignements sur leur existence passée!

Combien d'autres espèces s'étant dénaturées, c'est-à-dire perfectionnées

ou dégradées par les grandes vicissitudes de la terre ou des eaux, par

l'abandon ou la culture de la nature, par la longue influence d'un

climat devenu contraire ou favorable, ne sont plus les mêmes qu'elles

étaient autrefois!»

Ajoutez que les espèces se font la guerre, et, avec le, temps, ne

laissent, par conséquent, subsister que celles qui sont les mieux

armées, d'une façon ou d'une autre, celles qui ont le plus nettement,

le plus précisément, le plus fortement le genre de défense, le genre

de chance de salut qui leur est propre, celles qui _sont le mieux ce

qu'elles sont_; qu'ainsi les intermédiaires disparaissent, les espèces

se fixent, se resserrent et se contractent pour ainsi dire, laissant

entre elles de grands vides autrefois sans doute occupés; et les fortes

différences que nous remarquons entre les espèces ne sont qu'une preuve

de la variabilité, de la plasticité de l'espèce. «Les espèces faibles

ont été détruites par les plus fortes»; et celles-ci restent seules, et

voilà pourquoi elles se ressemblent relativement si peu La vie organique

est donc, depuis qu'elle existe, dans un _processus_, dans une

évolution, lente à nos yeux, mais continuelle. «Toutes les espèces

animales étaient-elles autrefois ce qu'elles sont aujourd'hui?» Non,

sans aucun doute. «Leur nombre n'a-t-il pas augmenté, ou _plutôt

diminué_? «Oui, très apparemment.--Et cette évolution se poursuit; les

espèces ne seront pas les mêmes un jour qu'elles sont aujourd'hui: «_Qui

sait si, par succession de temps, lorsque la terre sera plus refroidie,

il ne paraîtra pas de nouvelles espèces dont le tempérament différera

de celui du renne autant que la nature du renne diffère de celle de

l'éléphant_?»--Les «moules intérieurs» sont stables, ils ne sont pas

éternels et indéfiniment immuables; ils sont des arrêts momentanés de

l'invention de la nature, des succès de son invention créatrice où

un instant elle se repose; ils sont des dispositions heureuses, des

combinaisons réussies où la matière organique trouve une installation

convenable et qui peut durer; mais, dans des conditions générales

devenues autres, ils ploient eux-mêmes, ne déforment, se transforment

quelquefois, souvent disparaissent, et cèdent la place à d'autres, ce

qui veut dire que la vivace matière trouve, en tâtonnant, se fait, se

crée un nouvel arrangement, profite d'une nouvelle «réussite», grâce à

quoi elle entre dans un nouveau stade.

Ainsi iront les choses, non pas indéfiniment, sur la terre du moins,

mais jusqu'à ce que la planète, progressivement refroidie, ne soit plus

que mers glacées, humus congelé et pétrifié; bloc de roche primitive,

recouvert d'une croûte de sédiments, revêtus eux-mêmes d'une pellicule

de glaçons.

Tel est le tracé général de la pensée de Buffon sur l'univers, tel est

le sommaire de son histoire du monde.

Au point de vue scientifique, sans rien exagérer, sans tirer

indiscrètement à nos systèmes ce libre esprit qui fut le plus

indépendant des systèmes rigoureux et fermés qui jamais ait été, on doit

dire avec assurance que Buffon est la plus grande date dans l'histoire

de la science générale depuis Descartes jusqu'à Charles Darwin. Il est

le maître et le promoteur, l'_auctor_, reconnu par eux-mêmes, de notre

grand Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. Il est l'homme qui a fait

comme «lever» toutes les idées dont la science moderne a fait des

systèmes et des explications de la nature. Il a tout compris, ou

tout pressenti. Les plus vastes et profondes théories modernes ne le

raviraient point d'admiration, mais en ce sens et pour cette cause

qu'elles commenceraient par ne point l'étonner. Il a porté en son

esprit, au moins en germes, tous les systèmes, et s'il en a accueilli

qui semblent s'exclure, ou que c'est à un avenir éloigné de concilier

peut-être, c'est que, possédant au plus haut degré l'esprit de

généralisation sans en être possédé, il s'est tour à tour proposé une

foule d'idées sans se croire attaché à aucune, faisant comme la science

elle-même, qui s'aide, un temps, d'une hypothèse, et ne se lient pas

pour obligée de la garder; homme à systèmes, au pluriel, et à beaux et

grands systèmes, et l'homme le moins systématique qui fût au monde.

Au point de vue littéraire, ce qu'il a écrit c'est le plus beau poème

qui ait été composé en France. Il est, au moins, le plus grand poète du

XVIIIe siècle, et il faut que le XVIIIe siècle ait eu le goût que l'on

sait en choses de poésie pour ne point s'en être aperçu. Son oeuvre est

de celles que dans l'antiquité on écrivait en vers, comme poèmes sacrés.

En France elle a été écrite en prose--ce dont à certains égards il faut,

d'ailleurs, se féliciter--parce que le faux goût classique avait comme

retourné les choses, et, réservant la versification au récit d'un festin

ridicule ou à la maladie d'un petit chien, renvoyait naturellement à

la prose la description du monde et le récit de la genèse. Mais il

n'importe, et Buffon n'en a pas moins écrit notre _De natura rerum_. Il

l'a écrit avec la même passion pour la science que Lucrèce, sans rien

de la «passion» proprement dite et de la sensibilité douloureuse et

tragique que le grand poète latin a laissée dans son livre. C'est que

Buffon, sans être plus savant, eu égard aux temps, que Lucrèce, est

beaucoup plus «un savant». Il a l'impartialité, le calme, la liberté

d'esprit, et la tranquillité de l'homme qui n'aime qu'à savoir, à

comprendre et à faire comprendre, et qui regarde les choses pour les

entendre, non pour se révolter contre elles, non pas davantage pour

faire de la manière dont il les entendra un argument contre qui que ce

puisse être. Comme il ne veut pas que l'on cherche des causes finales

dans la nature, digne lui-même de son modèle et s'y conformant, on peut

dire qu'il n'a pas de causes finales lui-même, qu'il se contente de la

science pour la science, et que dans son objet il n'a d'autre but

que son objet. Il participe du calme inaltérable de son modèle;

l'inscription fameuse: «_Majestati naturae par ingenium_», est plus

juste encore qu'elle n'a cru l'être, et les _Templa serena_ de Lucrèce,

c'est Buffon qui les a habités.

Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 90 / 128 题