LE «CONTRAT SOCIAL»

Les idées politiques de Rousseau me paraissent, je le dis franchement,

ne pas tenir à l'ensemble de ses idées.

Est-il douteux que l'insociabilité soit le fond des sentiments et des

idées de Rousseau; que s'affranchir lui-même, et affranchir l'homme,

s'il est possible, du joug dur, dégradant et corrupteur que l'invention

sociale a forgé soit sa pensée maîtresse, cent fois exprimée?--Eh bien,

ses théories politiques ne sont nullement dans ce sens, et ce serait

à peine, ce ne serait vraiment point, de ma part, une exagération de

polémiste que de dire qu'elles tendent plutôt à renforcer le joug social

et à le rendre plus solide, plus étroit et plus lourd.

Cette discordance est si visible qu'elle sert à quelques-uns à prouver

justement le contraire de ce que j'avance[86]. Ils disent: il ne faut

pas croire que Rousseau ait à ce point l'horreur de l'état social et des

prétendues servitudes qu'il impose et des prétendues dégradations qu'il

entraîne. Le discours sur l'_Inégalité_ est dans ce sens; mais c'est

le _Contrat social_ qu'il faut lire, qui est dans un autre, et ne

considérer l'_Inégalité_ que comme une boutade de Rousseau jeune,

soufflé très fort par Diderot.

[Note 86: En particulier M. Champion dans son très beau livre sur

l'_Esprit de la Révolution_ et dans un article de la _Revue Bleue_,

février 1889.]

S'il n'y avait que l'_Inégalité_ d'un côté et le _Contrat_ de l'autre,

je dirais que Rousseau a eu deux idées générales, si différentes

qu'elles sont contraires, et je m'arrêterais là. Mais l'idée de

l'_Inégalité_, l'idée antisociale, l'idée que les hommes ont serré trop

fortement le lien qui les unit, et ont créé ainsi une force artificielle

dont ils souffrent, une âme commune artificielle dont ils se gâtent,

et une vie artificielle dont ils meurent, cette idée elle n'est pas

seulement dans l'_Inégalité_. Elle est, seulement, et sans la mettre où

elle n'est pas, dans le _Discours sur les Lettres_, dans l'_Inégalité_,

dans la _Lettre sur les Spectacles_, dans l'_Emile_, dans la _Nouvelle

Héloïse_ et dans la _Lettre à Mgr. de Beaumont_; et j'ai montré que dans

cette dernière (après l'_Emile_), Rousseau renvoie à l'_Inégalité_,

en résume les principes, en répète et en confirme les conclusions, en

accepte, en revendique, en proclame plus que jamais l'esprit.--Donc

cette idée est partout dans Rousseau, et est presque le tout de

Rousseau, et fort, maintenant, précisément du raisonnement de mes

adversaires, pris à l'inverse, je dis que le _Contrat social_ de

Rousseau est en contradiction avec ses idées générales;--à moins qu'on

ne préfère dire que tous les écrits de Rousseau sont en contradiction

avec le _Contrat social_, ce à quoi je ne m'oppose point.

Oui, le _Contrat social_ a l'air comme isolé dans l'oeuvre de Rousseau.

Il s'y rattache par une phrase, par la première, qui pourrait tromper

ceux qui jugent tout un livre par la première ligne.--«L'homme est né

libre, et partout il est dans les fers»: oui, voilà bien qui est du

Rousseau que nous connaissons; l'homme est né bon, et partout il est

mauvais; le monde a été créé bon, et il est inhabitable; l'homme est né

libre, et partout esclave: voilà, bien sa manière de raisonner. Et

nous pourrions nous attendre à ce qu'il continuât d'après sa méthode

ordinaire, ou plutôt sa pente d'esprit naturelle, et à ce qu'il dit:

«Donc rebroussons; donc revenons à un état social aussi proche que

possible de la liberté primitive, à un état où l'individu ait le plus

possible ses aises et le jeu libre de sa force propre, où la société

soit contenue et réduite autant que possible. «L'anti socialisme, c'est

l'individualisme; en politique, la forme que prend l'Individualisme

absolu c'est le Libéralisme radical. Ce à quoi un lecteur assidu, de

Rousseau peut et doit s'attendre en ouvrant le _Contrat_ et en lisant

la première ligne, c'est à voir Rousseau devenir, je veux dire rester,

libéral intransigeant, anarchiste.--Il a été le contraire; je n'y peux

rien.

Et je ne veux ni surprise, ni exagération, et je préviens que, comme il

y a un peu de flottement dans le _Contrat_ et que tout n'y est pas très

lié, on y trouvera du libéralisme; comme on y trouvera un peu de bien

des choses que Rousseau prétend combattre; mais le fond du _Contrat_ est

nettement et formellement anti libéral. Rousseau avait soutenu toute

sa vie que la société était illégitime, et illégitime sa prétention de

demander aux hommes le sacrifice d'une part d'eux-mêmes; il va soutenir

que les hommes lui doivent le sacrifice d'eux tout entiers, et par

conséquent qu'il n'y a de droit que le sien,

Le souverain, c'est tout le monde, et ce souverain est absolu; voilà

l'idée maîtresse du _Contrat social_. Ce tout le monde qui a corrompu

chacun--n'est-il point vrai, Rousseau?--c'est lui qui a tout droit sur

chacun de nous. Ce tout le monde qui m'a fait esclave--n'est-il pas

vrai, Rousseau?--peut légitimement disposer de moi à son plein gré et

resserrer ma servitude. Ce tout le monde qui m'a fait mauvais--n'est-il

pas vrai, Rousseau?--ne doit rien sentir qui l'empêche de peser de plus

en plus sur moi de toute sa détestable influence. Il fera la loi civile,

la loi politique et la loi religieuse, ce qui veut dire que je serai sa

chose comme homme, comme citoyen et comme être pensant, comme corps,

comme âme, comme esprit. Il m'élèvera selon ses idées, me fera agir

selon sa loi, «expression de la volonté générale», me fera penser selon

sa religion, qui sera chose d'état comme tout le reste, que je devrai

accepter, sous peine d'être exilé si je la repousse, d'être «puni de

mort» si, l'ayant acceptée, j'oublie de la suivre. Tel est le dessin

général du _Contrat_.

Le détail en est, le plus souvent, encore plus oppressif et rigoureux.

Le jeu facile des rouages, ce qui est une manière de liberté encore,

Rousseau s'en défie. Une démocratie représentative, par cela seul

qu'elle est représentative, est plus libre et plus libérale qu'une

autre. Le peuple, ou plutôt la majorité, a une volonté, impérieuse et

brutale, dont il va faire une loi s'imposant à chaque individu. Mais

s'il fait faire cette loi par des législateurs qu'il nomme, ces

législateurs discuteront, réfléchiront, tiendront compte, sinon des

droits, du moins des convenances, des intérêts respectables de la

minorité; ou même des individus. Rousseau voit très bien que cet état

n'est déjà plus la pure démocratie; elle est une manière d'aristocratie,

et il la nomme de son vrai nom «l'aristocratie élective». Voilà qui

n'est pas bon. Il nomme bien cela, en passant, «le meilleur des

gouvernements»; mais il s'arrange de manière que ce meilleur des

gouvernements ne fonctionne pas. Ces législateurs, dont les discussions

mettraient un peu de raison, d'atténuation au moins et de tempérament,

dans la rude organisation sociale, dans ce système de pression de tous

sur chacun, ces législateurs n'auront pas à discuter; leur mandat sera

impératif, et leur décision nulle, du reste, tant qu'elle ne sera pas

ratifiée par le peuple lui-même. Cette «souveraineté» ne peut être

représentée, parce qu'elle ne peut pas être aliénée. «Les députés

du peuple _ne sont pas_ ses représentants; ils ne sont que ses

commissaires. Toute loi que le peuple n'a pas ratifiée est nulle... Le

peuple anglais se croit libre; il se trompe fort; il ne l'est que durant

l'élection des membres du parlement; sitôt qu'ils sont élus, il n'est

rien.»--Et nous voilà revenus au pur gouvernement direct, c'est-à-dire à

la foule pur tyran, tyran dans toute la force du terme, c'est à savoir

despote capricieux et irresponsable.

Plus capricieuse, plus irresponsable et plus despote qu'un roi absolu,

remarquez-le, parce qu'elle est multiple et anonyme. Un roi absolu n'est

jamais absolu, parce qu'il n'est jamais irresponsable. L'isolement est

une responsabilité. Un homme qui gouverne seul ose rarement tout se

permettre, parce qu'il est seul, et qu'il a un nom, et qu'il est connu.

Il sait, quand une faute est commise, vers qui les yeux se tournent, sur

qui les blâmes tombent, vers qui les plaintes montent. La foule anonyme

se permet tout, parce que son irresponsabilité est absolue. Elle ne

risque pas même d'être méprisée.--C'est pourtant à ce despote sans frein

que l'ombrageux Rousseau, si jaloux de son indépendance, s'abandonne. Il

n'y a pas un atome ni de liberté ni de sécurité dans son système.

Il n'y a pas non plus une seule chance de bonne justice. Ce peuple

souverain qui m'élève, me fait penser, me fait agir, et me pétrit de

toute part, me jugera-t-il aussi? Oui, sans doute, et soyez-en sûrs.

Dans l'Etat de Rousseau, la justice sera rendue par les candidats à

la députation[87]. «La fonction de juge doit être un état passager

d'épreuves sur lequel la nation puisse apprécier le mérite et la probité

d'un citoyen pour l'élever ensuite aux postes plus éminents dont il

est trouvé capable. Cette manière de s'envisager eux-mêmes ne peut que

rendre les juges très attentifs....»--à quoi, si ce n'est à plaire à

ceux qui les nomment, et à être les instruments dociles d'un parti?

Tout au gré du suffrage universel, rien qui soit soustrait, par une

constitution, ou par des privilèges et droits acquis, ou par une

reconnaissance du droit de l'individu, à sa prise inquiète, avide et

capricieuse; et avec cela le mandat impératif, le plébiscite nécessaire

à chaque loi pour qu'elle soit valable, et la magistrature élective,

c'est-à-dire servante d'un parti: tel est le système complet de

Rousseau. C'est la démocratie pure, dans toute sa rigueur, avec tout son

danger.

[Note 87: _Gouvernement de Pologne_.]

J'ai montré que Montesquieu, déjà, sans être démocrate, avait eu

quelques illusions sur l'aptitude du peuple, non pas seulement

à contrôler la manière dont on le gouverne, mais à choisir ses

gouvernants. Montesquieu repousse absolument le plébiscite, et ne

reconnaît à la foule aucune valeur législative; mais il la croit très

judicieuse dans le choix des personnes. «Le peuple est admirable pour

choisir ses magistrats», dit Montesquieu; et s'il n'avait été un

parlementaire, sans doute eût-il pris le mot magistrat aussi bien dans

le sens de juge que dans celui de représentant politique. Cette manière

de penser, dont on voit que je ne fais point l'erreur du seul Rousseau,

vient d'abord d'un certain optimisme généreux, de quelques souvenirs de

l'antiquité ensuite, qui mieux entendus, au reste, pourraient conduire à

d'autres conclusions, enfin et surtout de l'absence d'expérience, et de

l'impossibilité d'observer. Les hommes du XVIIIe siècle ont eu l'idée

de bien des choses; ils n'ont pas pu avoir l'idée d'une nation. Ils ont

tous cru, plus ou moins, qu'une nation avait beaucoup d'unité dans

les vues, et qu'au moins, ce qui en effet paraît probable au regard

superficiel, elle ne pouvait que bien entendre son intérêt. Un penseur

est toujours un homme qui a peu de passions, du moins qui en a moins que

les autres, du moins qui en est moins continuellement obsédé que les

autres, moyennant quoi, justement, il pense; et il est par là toujours

assez porté à voir dans le monde plus de raison et moins de passion

qu'il n'y en a. Rousseau tout à fait, Montesquieu un peu, voient une

nation comme une famille qui a un procès et qui ne songe qu'à choisir

le meilleur avocat. Une nation n'est point telle; c'est, fatalement, un

certain nombre de classes, de groupes, de partis, qui sont surtout menés

par l'instinct de combattivité. L'essentiel pour chacun est de vaincre

les autres, ou à deux d'en vaincre un troisième, cela même sans haine

violente, et sans noirs desseins. Jamais on n'a vu une élection qui ne

fut un combat, et un combat pour le plaisir de combattre, sans plus, ou

à bien peu près. Dès lors, non seulement le résultat de l'élection

n'est pas l'expression de la volonté nationale, mais il n'est pas même

l'expression de la volonté du parti le plus fort; il n'indique que ses

répugnances. Toute décision de la majorité a le caractère d'un _veto_.

Indication précieuse, qu'il faut bien se garder de négliger, et que

même il faut provoquer, mais qui ne peut être le fondement ni d'une

législation ni d'une politique. Or toute législation et toute politique,

selon Rousseau, est fondée sur cette base unique. Là est l'erreur, qui

part, à ce que j'ai cru voir, d'une psychologie des foules fausse ou

incomplète.

Peut-être aussi--je n'en sais rien du reste--peut-être aussi les

quelques écrivains politiques qui ont penché, au XVIIIe siècle, vers

«l'Etat populaire» n'ont-ils jamais songé au suffrage universel. Il

était trop loin d'eux, trop inouï, trop absent de la terre, trop

inconnu même dans l'antiquité (où les esclaves sont le peuple, et où le

«citoyen» est déjà un aristocrate), pour que l'idée, nette du moins, de

la foule gouvernant se soit vraiment présentée à eux.--Sans doute quand

ils parlaient démocratie, ils songeaient aux «bourgeoisies» des villes

libres, c'est-à-dire à des aristocraties assez larges, mais très

éloignées encore des démocraties modernes.

Quoi qu'il en soit, le système de Rousseau, en sa simplicité extrême

dont il est si fier (car il méprise les gouvernements «mixtes» et

«composés» et fait de haut, sur ce point, la leçon à Montesquieu), est

certainement l'organisation la plus précise et la plus exacte de la

tyrannie qui puisse être.

Mais encore d'où vient-il, puisque les idées générales de Rousseau n'y

mènent point?--Il vient, ce me semble, de l'éducation protestante de

Jean-Jacques Rousseau, ni tant est qu'il ait reçu une éducation; mais on

sait assez que l'éducation de l'esprit se fait des lieux ou l'on a passé

sa jeunesse, autant et plus que de tout autre chose. Rousseau a vécu

dans une cité protestante durant tout le premier développement de son

esprit, et c'est chose constante qu'il a perpétuellement eu les yeux

tournés vers Genève pendant toute sa vie. Or, l'ancienne théorie

politique des écoles protestantes n'est pas autre chose que le dogme

de la souveraineté du peuple. Quand on lit les écrits politiques de

Fénelon, on peut être étonné de le voir réfuter point par point, et

comme texte en main, le _Contrat social_[88]. Cela tient à ce que ce

n'est pas Rousseau qui a écrit le _Contrat social_. C'est Jurieu qui

en est l'auteur, et non pas même le premier auteur; c'est Jurieu que

Fénelon (Bossuet aussi, du reste) s'attache à réfuter et à confondre.

[Note 88: Voir notre _Dix-Septième siècle_, article _Fénelon_.

(Lecène, Oudin et Cie.)]

Jurieu avait dit en propres termes: «Le peuple est la seule autorité

qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes.» Avant lui

Grotius, bien moins hardi, beaucoup plus prudent et circonspect, n'en

avait pas moins posé en principe et comme base de tous ses raisonnements

le «contrat social» de Rousseau, une convention par laquelle les hommes

ont fait délégation de leurs droits pour les assurer, ce qui mène

(quoique Grotius tergiverse là-dessus) à penser qu'ils peuvent toujours

légitimement les reprendre quand ils jugent qu'on les viole.--Même

doctrine dans Pufendorf, élève de Grotius, et dans Barbeyrac, élève de

Pufendorf. C'est l'école protestante qui s'organise, se maintien et se

répète. Même doctrine enfin dans Burlamaqui, auquel il me semble qu'il

faut faire attention; car il est protestant, il est de Genève, et les

_Principes du droit politique_ sont de 1751, et le _Contrat social_ est

de 1762. Or, les principes de Burlamaqui sont ceux-ci textuellement:

La société humaine est par elle-même et dans son origine une société

d'égalité et d'indépendance.--L'établissement de la souveraineté

anéantit cette indépendance.--Cet établissement ne détruit pas et ne

doit pas détruire la société naturelle.---Il doit servir à lui

donner plus de force. (Ce n'est pas Rousseau que je copie, c'est

Burlamaqui.)--De Burlamaqui encore, copiant Grotius, du reste, et ne

faisant que le souligner, cette idée que «la souveraine autorité sur

l'économie de la religion doit appartenir au souverain», que «la nature

de la souveraineté ne saurait permettre que l'on soustraie à son

autorité quoi que ce soit de tout ce qui est susceptible de la direction

humaine»; que, quand on prend une autre voie, il y a soit «anarchie»,

soit «deux puissances», auquel cas tout est perdu; car «on ne peut

servir deux maîtres, et tout royaume divisé périra».--De Burlamaqui

encore cette idée[89] que la démocratie exige un Etat d'un territoire

peu étendu, etc.

[Note 89: Non pas très formelle, mais en germe (Ne confondez pas le

texte de Burlamaqui avec le commentaire de B. de Félice.)]

Rousseau était donc comme le dernier venu de l'école protestante, il ne

faisait, ce me semble bien, qu'en résumer très brillamment toutes les

leçons; il en subissait très directement l'influence, et ses idées

générales elles-mêmes ne réussissaient pas à l'en détacher, comme il me

parait qu'elles auraient dû faire. Cette école était trop autorisée,

trop illustre, et il y tenait par trop d'attaches d'amour-propre

religieux et d'amour-propre national. (Remarquez qu'il cite quelque part

Grotius parmi les livres de chevet de son père.)--Cette école, tout

entière, avait pris la souveraineté populaire pour la liberté. L'idée

libérale a été très lente à naître en Europe. Elle est essentiellement

moderne; elle est d'hier. Elle consiste à croire _qu'il n'y a pas

de souveraineté_; qu'il y a un aménagement social qui établit une

_autorité_, laquelle n'est qu'une fonction sociale comme une autre, et

qui, pour qu'elle ne soit qu'une fonction, doit être limitée, contrôlée,

et divisée, toutes choses aussi difficiles, du reste, à réaliser,

qu'elles sont nécessaires, et qu'on arrive à réaliser, quelquefois, avec

beaucoup de tâtonnements dans beaucoup de bonne volonté. Cette idée

était presque inconnue au XVIIIe Siècle, et l'on sait à quel point pour

les hommes de la Révolution elle est restée confuse.

--Mais Montesquieu?--Nous y arrivons. Montesquieu a eu une très grande

influence sur le _Contrat social_. Trop orgueilleux pour en convenir,

Rousseau a commencé par railler durement Montesquieu. Il fait

remarquer[90], ce qui est vrai, mais va contre Rousseau plus que contre

l'auteur de l'_Esprit des Lois_, que Montesquieu est plutôt un critique

sociologue qu'un théoricien systématique: «... il n'eut garde de traiter

des principes du droit politique; il se contenta de traiter du droit

positif des gouvernements établis». Il plaisante un peu lourdement sur

la théorie de la division des pouvoirs: «Nos politiques, ne pouvant

diviser la souveraineté dans son principe, la divisent dans son objet:

ils la divisent en force et en volonté, en puissance législative et en

puissance exécutive.... Tantôt ils confondent toutes ces parties, et

tantôt ils les séparent. Ils font du souverain un être fantastique et

formé de pièces rapportées.... Les charlatans du Japon dépècent, dit-on,

un enfant aux yeux des spectateurs; puis, jetant en l'air tous ses

membres l'un après l'autre, ils font retomber l'enfant vivant et tout

rassemblé[91].»--Voilà qui est dédaigneux. Il n'en est pas moins

qu'après avoir ainsi détourné le soupçon d'imitation ou d'emprunt,

Rousseau profite de Montesquieu et ramène à son profit quelques-unes de

ses idées;--et nous voilà ainsi conduits nous-mêmes à relever ce qu'il

y a de libéralisme dans le _Contrat social_; car il y en a.

[Note 90: Dans l'_Emile_, livre V.]

[Note 91: _Contrat social_, II, 2.]

Cette division des pouvoirs que Rousseau raille si dédaigneusement, il

la rétablit par un détour. La souveraineté doit rester indivisible, mais

les _délégations_ de la souveraineté doivent être séparées, les pouvoirs

délégués doivent être distincts, et cette précaution prise, revenant

tout simplement à l'idée et même au langage de Montesquieu qu'il

jugeait tout à l'heure si plaisants, Rousseau nous dira: «Dans le corps

politique on distingue la force et la volonté, celle-ci sous le nom de

puissance exécutive[92].... Il n'est pas bon que celui qui fait les lois

les exécute [93].»

[Note 92: _Contrat social_, III, 1.]

[Note 93: _Contrat social_, III, 4.]

Et cela pour une raison à la fois un peu subtile et très juste, que

Rousseau tire ingénieusement de l'idée même qu'il se fait de la

souveraineté. La loi est la parole de la souveraineté; elle est

l'expression de la volonté générale. C'est pour cela que la souveraineté

ne peut parler que par la loi, non par une décision particulière. La

volonté générale n'a son expression que dans la loi; elle ne

peut l'avoir dans une résolution de détail, d'interprétation ou

d'application. Elle cesserait alors d'être volonté générale. «La volonté

générale _change de nature ayant un objet particulier_, et ce n'est pas

à elle de prononcer ni sur un homme, ni sur un fait[94].» Donc le peuple

ne doit être ni gouvernement, ni juge. Il y perdrait comme sa nature

propre. Il deviendrait un particulier. Il y perdrait son droit (et il

faudrait ajouter son aptitude) à _penser généralement_, à décider sur

les ensembles, et à concevoir l'ordre et la règle. Donc ni le peuple, du

moment même qu'il est législateur, ne peut être ni _gouvernement_, ni

_juge_; ni, non plus, la loi ne peut avoir un caractère particulier,

viser une personne, ou être faite pour une circonstance. Une loi contre

une personne, ou une loi de circonstance, non seulement a toutes les

chances du monde d'être injuste, mais elle est une monstruosité: elle

n'est pas une loi; elle est un acte de gouvernement qu'on appelle loi

pour tromper l'opinion. C'est le renversement de toute morale politique.

[Note 94: _Contrat social_, II, 4.]

Quel dommage que ces idées, d'une part restent un peu obscures dans le

texte de Rousseau, d'autre part soient disséminées et diffuses dans ce

texte, soient quittées, reprises et quittées encore, ne forment point

corps et faisceau! Il me semble que Rousseau n'en a pas pris très

nettement conscience, ou qu'il a eu peur de les amener à leur dernier

point de netteté, sentant qu'à ce moment il eût été la main dans la main

de Montesquieu, ce que peut-être sa vanité redoutait.

Toujours est-il que ces idées si libérales et si justes, qui ne vont à

rien moins qu'à réduire infiniment la souveraineté du peuple, et qu'à

ruiner le _Contrat social_, sont dans le _Contrat social_. C'est la plus

heureuse des contradictions. Elle montre et que Rousseau, qui n'a pas

assez médité sur les questions politiques, n'est point arrivé, quoi

qu'il en croie, à un système arrêté, définitif et rigoureux; et que

Rousseau, se retrouvant lui-même, avec sa passion intime de liberté

individuelle, au milieu même de son rêve de souveraineté populaire, y a

glissé ou laissé s'introduire toute une théorie, qui, suivie jusqu'où

elle tend, mènerait à la doctrine libérale des publicistes modernes.

--Et voilà que le dernier représentant de l'école politique protestante

apparaît, non plus comme celui qui en a le plus étroitement ramassé

les principes tyranniquement démocratiques, mais comme celui qui s'en

relâchait déjà, et, au moins, en atténuait singulièrement la rigueur.

Seulement ce n'est pas sur ces premières vues libérales, encore que

si profondes, que Rousseau insistait le plus, et c'est le dogme de la

souveraineté populaire, considérée comme ayant existé toujours, et

s'étant seulement organisée fortement, sans abdiquer jamais, dans les

sociétés civilisées, qu'il posait avec netteté, soutenait avec vigueur,

proclamait avec éloquence et avec passion.--Et c'était aussi, partie

grâce à lui, partie par la nature même du sujet, ce qu'il y avait dans

son livre de plus clair, de plus frappant, de plus prenant, de plus vite

et facilement intelligible.--Et il faut bien que je reconnaisse, en

finissant, que c'est ce qui en est resté; et que de cette doctrine,

encore qu'elle ne soit pas de lui, encore qu'elle soit peu conforme à

ses idées générales, encore que même dans le _Contrat_ il s'en écarte,

Rousseau est demeuré le propagateur le plus éclatant, le seul éclatant,

glorieux et influent, à ce point qu'elle ne porte guère plus, parmi les

hommes, que son seul nom. Elle a fait, ou consacré (ce qui est plutôt

mon avis) beaucoup de mal, dont il est difficile de ne pas le laisser,

pour une grande part au moins, responsable.

Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 84 / 128 题