LES «CONFESSIONS»

Ses _Confessions_ n'en sont que le complément. Elles sont plus

piquantes, plus prenantes, nous saisissent et nous captivent davantage

parce qu'il y dit _je_; plus agréables aussi à lire pour nous, parce que

le style n'en est presque plus déclamatoire, ni tendu; elles ne nous

apprennent presque rien de plus sur lui, sur ses sentiments, ni sur sa

philosophie générale. C'est là qu'on voit bien, mais ce n'est qu'une

confirmation de ce qu'on savait déjà, combien a été forte sur Rousseau

l'empreinte de sa vie de jeunesse, combien l'originalité même de

Rousseau est faite de ses années de vagabondage, d'insouciance, de

paresse gaie, d'_insociabilité_, et, disons-le, d'immoralité.

Nous sommes ceci et cela, beaucoup de choses diverses; nous sommes

surtout ce que nous aimons en nous. Ce que Rousseau a adoré en lui-même,

et ce qu'il a toujours été, de la vie puissante que crée en nous le

souvenir quand le souvenir est un ravissement, c'est le Rousseau

de vingt à trente ans. On cherche, ce me semble, les causes de sa

misanthropie dans le ressentiment amer de ses années d'humiliation et

d'épreuves. Mais ces années n'ont jamais été pour lui des épreuves et

ne l'ont jamais humilié. Il en a joui avec délices, et il en est encore

fier. Il n'en a pas l'amer déboire, il en a encore aux lèvres la caresse

et le parfum. Il n'en écarte pas le souvenir, il s'y réfugie et y habite

avec une véritable ivresse. Le Léman, la Savoie, les Charmettes, le gué,

le cerisier, les bords de la Saône, le coche de Montpellier, ce sont les

asiles de Rousseau, c'est où il s'apaise, sourit, se détend, se repose,

et délicieusement s'attarde, parce que c'est là qu'il se retrouve.--Ne

vous figurez point un plébéien qui a peiné et souffert et qui dit avec

orgueil au monde: voilà ce qu'un homme comme moi a subi avant de se

faire sa place au soleil. Figurez-vous, mon Dieu, à bien peu près, un

sauvage, civilisé presque malgré lui, ne détestant pas absolument le

monde nouveau où il est entré, et flatté d'y être trouvé intelligent,

mais le méprisant un peu, s'y trouvant gêné beaucoup, et d'un long

regard lointain caressant le beau désert vaste et libre, la hutte

fraîche, le sentier qui mène aux sources, les fleurs dans le buisson,

le grand ciel clair et profond, propice au sommeil parfois, toujours au

rêve.

Et, dès lors, non point: sont-ils coupables, les civilisés! mais plutôt,

plus souvent: sont-ils sots! et pourquoi tant de peine? Pourquoi ces

arts, ces sciences, ces ambitions, ces efforts, ces complications de la

vie, ces immenses labeurs à s'éloigner du but? Pourquoi ne suis-je

pas resté toujours jeune? Je l'ai été si longtemps sans peine et avec

bonheur! Pourquoi l'humanité n'est-elle pas restée toujours enfant? Elle

l'a été si longtemps sans doute, avec tranquillité, paresse, songerie,

candeur, douceur! Et le rêve recommence de l'Arcadie perdue, dédaignée,

oubliée, si facile peut-être à reconquérir.

Voilà pourquoi la misanthropie de Rousseau presque toujours reste

aimable, du moins, réussit moins qu'elle ne voudrait même, à être

incommode et irritante. On y sent toujours, au fond, et plus près qu'au

fond, très proche, sous un voile léger de mélancolie, ou sous les plis

apprêtés mais peu épais des phrases déclamatoires, le rêve ingénu d'un

enfant, un peu gâté, un peu vicieux, très vain, mais généreux, tendre

et doux. Sachons que les hommes de ce genre sont les pires directeurs

d'hommes; mais ne nions point qu'ils sont les plus séduisants des

artistes, et comprenons l'influence qu'ils ont exercée, sans que nous

consentions à la subir.

Et voilà aussi pourquoi les _Confessions_ restent l'ouvrage de Rousseau

qu'on aime encore le plus à lire, sauf les quelques pages où la

grossièreté de l'auteur--aidée de celle du temps--a laissé des

souillures honteuses. C'est que dans les autres ouvrages de Rousseau le

sentiment est devenu idée, et l'idée est toujours si contestable

qu'elle déconcerte et irrite, même quand elle est profonde. Dans les

_Confessions_, c'est le sentiment tout pur que Rousseau a épanché

naïvement, complaisamment, j'ajouterai, si l'on veut, avec Voltaire, un

peu longuement. C'est que Rousseau, dans cet effort qu'il a fait pour se

détacher de la société, de la civilisation, du monde organisé, en

est venu, ici, à se détacher même des théories qu'il instituait

laborieusement pour combattre tout cela, même des violences et des

colères que tout cela lui inspirait. De lui il ne nous donne plus que

lui, et, tout compte fait, c'est encore ce qu'il avait de meilleur. Il

ne nous dit plus guère: que le monde est mal fait! il nous dit surtout:

«Voilà ce que je fus. Comme j'étais bon!» Et, comme il y a un peu de

vrai en ceci, on ne saurait dire en quelle mesure la confidence est plus

ridicule que touchante, ou plus touchante que ridicule.

Et voilà encore pourquoi ces mémoires ont leur originalité si frappante

parmi tous les mémoires. Les mémoires ont toujours quelque chose de

désobligeant et ceux-ci même n'échappent point à la destinée commune. Il

y a toujours une impertinence extrême à occuper le monde de soi, et à se

donner ainsi pour une créature exceptionnelle. Mais quand, en effet, on

est un être d'exception, non pas seulement parce qu'on est un homme de

génie, mais parce qu'on a eu une loi de développement différente de

celle des autres, alors, si l'on pèche encore contre l'humilité, du

moins l'on ne pèche plus contre le bon sens, en se racontant. Les

mémoires sont alors une explication des opinions et des théories,

explication dont on pourrait se passer à la rigueur, mais qui a son

sens, son utilité et son prix. Les mémoires de Voltaire n'étaient pas à

écrire, nul homme n'ayant été plus que lui façonné par le monde où s'est

passée sa jeunesse, et ce monde étant connu. Mais les mémoires d'un

vagabond devenu parisien à quarante ans, et qui a eu du génie, devaient

être écrits. Je voudrais avoir ceux de La Fontaine, encore qu'ils ne me

soient pas nécessaires; mais ils me seraient agréables,--d'autant qu'ils

seraient naïvement modestes, au lieu d'être naïvement orgueilleux.

Enfin remarquez cette dernière différence entre les mémoires de Rousseau

et la plupart des autres. Les autres, pour la plupart, ont ce défaut,

assez grave peut-être, qu'ils sont faux. Nous écrivons, à soixante ans,

l'histoire d'un jeune homme qui fut nous et que nous ne connaissons

plus. Nous ne pouvons plus le connaître. Notre vie s'est placée entre

lui et nous, et fait nuage. Nous le reconstruisons; et avec quoi? avec

les suggestions de notre vanité; et c'est ce que, avec nos idées de

sexagénaire, nous aimerions avoir été à vingt ans, que nous affirmons

que nous avons été en effet. De là tous ces jeunes sages dont les

mémoires sont pleins. La vanité, aussi, mais d'une autre sorte, produit

chez Rousseau un effet contraire. Ce n'est point, ce n'est guère le

Rousseau de cinquante ans qu'il aime. Il le trouve gâté, vicié, corrompu

par la société où il s'est laissé séduire, à peine réhabilité par la

demi-solitude qu'il a reconquise. Ce qu'il n'a cessé d'aimer, c'est le

Rousseau de trente ans, et il ne l'a pas quitté pour ainsi parler, tant

il a continué de le chérir. Par l'amour dont il l'a caressé toujours,

il l'a gardé vivant et tout près de lui. Il est là, point changé, ou

presque point, parce qu'il est conservé par le culte dont on l'honore.

Rousseau le retrouve dès qu'il rentre dans la solitude. Aussi comme il

est vivant dans ces pages, comme il est vraiment jeune, ni fané par le

temps, ni fardé par l'impuissant effort d'une restitution laborieuse!

L'orgueil, presque monstrueux, a eu, au point de vue de l'art, un

merveilleux effet: il a fait une résurrection.

Aussi c'est un roman, ces _Confessions_; c'est un roman par

l'arrangement délicat, l'art de faire attendre, de préparer et d'amener

les incidents, de mettre en pleine et vive lumière les points saillants,

les événements décisifs de la vie d'une âme; mais c'est un roman plein

de vérité, de franchise, de franchise insolente, mais de franchise;

plein de candeur, de candeur cynique, mais de candeur; l'une des

informations les plus certaines, les plus complètes que nous ayons sur

l'âme humaine, ses tristes joies, ses désirs violents et indécis, ses

trêves, ses misères, ses impuissances, son acheminement, de si bonne

heure commencé sans qu'elle s'en doute, vers les régions noires de la

désespérance et de la folie.

Études Littéraires; dix-huitième siècle · 第 80 / 128 题