Tout Rousseau est dans le discours sur _l'Inégalité parmi les hommes_.
Ceci est un lieu commun. Je m'y résigne, parce que je le crois vrai. On
en a contesté la vérité. J'y reviens parce que, contrôle fait, je le
crois vrai. Rousseau trouve la société mauvaise. J'ai dit pourquoi.
C'est un plébéien qui a voulu être du monde, qui en a été, qui a cru
n'en pouvoir pas être, qui s'en est cru méprisé, et qui s'en venge par
en médire, tout en l'adorant encore. (Remarquez que, plus tard, dans
la _Nouvelle Héloïse_, c'est un plébéien épris d'une patricienne, aimé
d'elle, trahi par elle, regretté par elle et toujours resté dans son
coeur, que Rousseau mettra en scène. La _Nouvelle Héloïse_ est le rêve
d'une nuit d'été d'un maître d'études.) Pour le moment il n'en est qu'à
regarder la société en son ensemble, et à la trouver horrible. _Et
pourtant l'homme est bon!_ Rousseau le sent, à se sentir, sans se bien
connaître. L'homme bon, la société inique; l'homme bon, les hommes
méchants; l'homme né bon, devenu infâme: cette double idée, sous quelque
forme qu'on l'exprime, et qu'il l'exprime, c'est la pensée éternelle
de Rousseau. Et il est aisé de le croire, puisque c'est son âme même.
«L'homme bon», c'est sa tendresse qui parle; «les hommes mauvais», c'est
son orgueil. Il a répété cela toute sa vie, parce que, toute sa vie, son
orgueil et sa tendresse n'ont cessé de parler.
Mais encore comment cela est-il arrivé? Comment l'homme bon est-il
devenu méchant? Qui résoudra cette contrariété?--Ici intervient la
réflexion, et se forme peu à peu, assez vite d'ailleurs, le système.
Raisonnant sur lui-même, sans s'en rendre compte, Rousseau raisonne
ainsi: «Et moi aussi j'ai été bon. J'ai eu quarante ans de bonté facile
et charmante. Mes mouvements de haine et de malice, depuis quand les
trouvé-je en moi? Depuis que je suis entré dans la société des hommes.
Si tant est que je le sois, c'est eux qui m'ont gâté. L'humanité tout
entière a dû subir la même transformation. L'homme est né bon (car j'en
suis sûr); il s'est rendu méchant en se faisant social. Le mal moral est
le résultat d'une erreur. L'humanité s'est trompée sur ses destinées;
elle s'est abusée sur sa vocation. Elle s'est crue faite pour vivre en
état social. C'est en état de nature qu'elle devait rester. Cet état
de nature a dû exister.--Il a existé.--Il faut le retrouver, et y
retourner. Des siècles nous en séparent. Qu'importe? Et, du reste, ce
n'est pas vrai. Dans le temps infini, qu'est-ce que six ou sept mille
ans peut-être? Très probablement un court instant. C'est d'hier, par une
erreur d'un jour, que nous nous sommes mis nous-mêmes aux bras la chaîne
qui nous froisse et qui en nous irritant nous rend mauvais. Revenons à
l'état de nature. Effaçons l'histoire, cette courte méprise, ce mauvais
rêve d'une nuit de l'humanité.»
C'était une idée toute nouvelle,--très vieille aussi; nouvelle forme
d'une pensée très ancienne parmi les hommes. C'était l'idée du paradis
primitif, et de la _chute_. L'homme est né bon et heureux. La nature ne
pouvait que le faire tel. Il a voulu _inventer quelque chose_, sortir
de son état. Il s'est perdu, il est _tombé_. Son effort, désormais,
est éternellement à se relever et à revenir.--Cette idée, presque
instinctive chez l'homme, est fondée en raison et en sentiment. Le
sentiment qui l'entretient chez chacun est sans doute le souvenir de
l'enfance heureuse, insouciante et innocente (sans qu'on fasse réflexion
que l'enfance heureuse est un bienfait, et le plus grand, de la société,
le résultat chèrement acquis de centaines de siècles qui ont créé un peu
de sécurité pour la faiblesse).--L'idée rationnelle qui est au fond de
cette conception, c'est celle de l'inquiétude éternelle de l'homme.
Chacun de nous sent les malheurs que le désir de changement lui a
attirés, sans pouvoir comprendre quel serait le malheur effroyable d'une
éternelle immobilité. Nous concluons que le meilleur eût été, pour
chacun de nous, de rester tranquille, et, généralisant, nous voyons
l'humanité souffrant et peinant parce qu'elle a bougé, un jour, a tendu
au mieux, s'est déplacée, s'est mise en route. Que ne se tenait-elle
coi?
Cette idée, quoi qu'on en puisse penser, est bien celle de Rousseau. Il
rencontrait,--ou il retrouvait dans quelque réminiscence obscure, ce que
je serais très porté à croire--l'idée théologique de la chute. Il voyait
l'homme d'abord innocent au sortir des mains de Dieu, s'engageant par
une faute... non, car dans ce cas il n'aurait pas été tout bon...
s'engageant par une erreur de son esprit dans une voie mauvaise où il
reste longtemps, et ayant besoin d'un sauveur. Et ce sauveur ce sera
Rousseau lui-même.
Remarquez qu'il est beaucoup plus près de l'idée théologique qu'il ne le
croit sans doute. Car, dans son système, la chute de l'homme, c'est sa
transformation en animal social; mais c'est aussi la conquête qu'il a
faite de la science, et qu'il a eu tort de faire. Le _Discours sur
les lettres, les sciences et les arts_, bien moins important que le
_Discours sur l'Inégalité_, et presque enfantin, n'en est pas moins
un chapitre de celui ci. Le tort des hommes a été de vouloir vivre en
société; il n'a pas été moins de _vouloir savoir_ et de vouloir penser.
«L'homme qui réfléchit est un animal dépravé.» Simplicité, ignorance,
innocence, et insociabilité: voilà les conditions véritables du bonheur
humain.
L'homme a été dans cet état très longtemps; il en est sorti, par erreur
comme j'ai dit, par une demi-faute aussi, si l'on veut, entendez par une
sorte de paresse et d'abandonnement bien mal entendus. L'homme a cru que
l'état social lui donnerait des moments de loisir et de repos. La vie
naturelle est dure: chacun y doit pourvoir à sa subsistance et à celle
de ses enfants. L'état social c'est la division du travail, qui permet
à chacun, son office rempli, de se reposer sur la communauté et de
reprendre haleine.--Il est très vrai; mais l'état social développe, ou
plutôt crée dans l'homme, des passions qu'il n'avait pas prévues et qui
lui ôtent en effet tout ce repos. L'ambition, l'avidité, la jalousie, la
simple émulation, l'amour-propre, qui n'existaient point tout à l'heure
et qui existent à présent, demandent à l'homme plus d'efforts que la
sécurité sociale et la bonne ordonnance sociale ne lui en épargnent.--De
même, sciences, lettres et arts sont des inventions de la paresse
humaine, qui la frustrent, et se tournent contre elle. On a inventé les
premières sciences pour prévoir, mesurer, compter, s'accommoder mieux
sur la terre et avoir ainsi des moments de répit; les premiers arts,
locomotion, navigation, métallurgie, agriculture, pour avoir quelque
chose au grenier et à la grange, et ne pas chasser tous les jours; les
lettres et les arts d'agrément pour charmer les heures de trêve ainsi
conquises. Mais on ne se doutait pas que ces moyens d'affranchissement
deviendraient puissances oppressives et absorbantes, véritables
tyrans, par l'attrait qu'elles devaient exciter; qu'elles seraient
_la civilisation_, sorte de course furieuse à la poursuite d'un idéal
reculant toujours, exigeant de l'homme, seulement pour la suivre, des
efforts énormes et une contention qui est un état morbide continu, et
toujours aspirant à être plus complète et achevée, et traînant l'homme
éperdument à sa suite dans un labeur toujours plus rude et un élan
toujours plus disproportionné à ses forces.--Il y a là une immense
méprise de l'humanité. Il faut que l'humanité revienne en arrière.
Mais pourra-t-elle recouvrer l'état primitif? En un certain sens,
non; en un autre oui, et mieux que cet état. Elle était vertueuse par
ignorance, et heureuse sans le savoir. Sa longue erreur, dont il ne
faudrait point qu'elle perdît le souvenir, lui aura servi à revenir à
l'état primitif par choix, par préférence et par juste estime faite de
lui. Elle ne le subira plus, elle y adhérera, et elle ne le vivra point
seulement, elle le pensera en le vivant; et il ne sera plus un état
seulement, mais à la fois un état, une idée et une volonté. Et tous les
précieux biens du premier âge seront retrouvés, aussi précieux, mais
plus nobles, en ce qu'on en sentira le prix. La simplicité sera mépris
de l'orgueil, l'ignorance mépris du savoir, l'insociabilité mépris
des vanités et des ambitions,--et l'innocence sera vertu. C'est à ce
troisième état qu'il faut parvenir, qui est un progrès, et sur le
second, et même sur le premier.
C'est ainsi que Rousseau, tout en paraissant tourner le dos à son
siècle, est de son siècle plus que personne; car sa régression est un
progrès, et le plus grand que l'humanité puisse faire, et il l'en croit
capable; car sa réaction est un violent effort pour rebrousser, mais
dans le dessein de revenir en avant, une fois le vrai chemin retrouvé,
et il croit le voyage possible; car son horreur pour la prétendue
perfectibilité n'est que l'amour de celle qu'il croit vraie; et non pas,
comme les autres, il croit l'homme bon et devenant meilleur; mais il
croit l'homme bon, dépravé, et corrigible; bon, déchu et capable
de relèvement, ce qui est croire à la perfectibilité comme avec
redoublement de foi et un raffinement de certitude.
Et maintenant que la misanthropie de Rousseau et son esprit de
dénigrement à l'égard de son siècle trouvent leur compte dans ce détour,
et même qu'ils ne soient pas sans inspirer un peu ce système, il est
bien possible. Mais c'est l'idée fondamentale, originale et profonde
de Rousseau; c'est tout Rousseau; et je m'étonne qu'on en doute. Passe
encore si vraiment elle n'était que dans le _Discours sur les lettres
et les sciences_ et dans le discours sur l'_Inégalité_. Mais elle est
reprise et résumée magistralement (après l'_Emile_) dans la _Lettre
à Monseigneur de Beaumont_ et, en la reprenant, Rousseau renvoie
formellement le lecteur au discours sur l'_Inégalité_, dont il affirme
que l'_Emile_ n'est que la suite; et du reste elle est dans tous les
ouvrages de Rousseau (sauf le _Contrat social_), et de tous elle forme
comme le fondement et le centre.
Elle est une pure hypothèse et un roman. Elle suppose tout ce qui est à
prouver. Elle ne tient compte des faits que pour nier tous ceux qu'on
connaît. Rousseau le dit en propres termes: «J'écarte tous les faits».
Dès lors que reste-t-il? Une antinomie dont un des termes est une pure
invention de l'imagination. Rousseau dit: «L'homme est né bon, et
partout il est méchant. Résolvons cette contrariété»; comme il dira plus
tard: «L'homme est né libre, et partout il est dans les fers». Dire: «le
mouton est né carnivore; et partout il mange de l'herbe; expliquons ce
prodigieux changement», serait aussi juste. Ce qu'il faut avouer, c'est
que nous n'avons aucune notion historique de l'homme dans l'état de
nature, et que dès lors, sans nier cet état, nous n'avons qu'à ne pas
nous en occuper. Il n'existe pas comme élément de raisonnement. Y
pousser comme à un idéal dans l'avenir serait permis; y pousser comme
à un retour et à une restauration est mettre au principe de
l'argumentation un vice qui la ruine d'avance. Tout ce que nous savons
des fourmis, c'est qu'elles ne vivent qu'en fourmilières; des abeilles,
c'est qu'elles ne vivent qu'en ruches, et des hommes qu'ils ne vivent
qu'en société. Comme a dit Rossi, «l'homme vit en société comme le
poisson dans l'eau». Le supposer vivant autrement est une idée, du
reste très intéressante, de romancier. Le _Discours sur l'Inégalité_,
l'oeuvre, d'ailleurs, de Rousseau où il y a le plus d'imagination, de
verve, d'originalité neuve encore et fraîche et naturelle, n'est qu'une
histoire de Swift à laquelle l'auteur croirait. C'est l'Astrée de la
sociologie.
Aussi j'engage à le lire et ne l'analyserai point. L'histoire de
l'humanité qui y est tracée est d'un grand poète qui ne serait pas très
bon psychologue. Des idées très justes, çà et là, sur la nature humaine
y traversent la rêverie continue, puis disparaissent sans aboutir.
L'auteur n'en tire rien. Par exemple, il nous dit que tout l'homme
primitif est égoïsme et altruisme, et rien de plus; et de cette vue tout
un système pourrait sortir. Mais, ensuite, il abandonne l'altruisme
complètement et attribue uniquement l'invention sociale à l'égoïsme mal
entendu des foules et à la tromperie de quelques habiles. Tout cela est
peu lié, peu suivi et mal fondu. Reste la tendance générale. Elle est
celle que j'ai dite: conviction que l'homme est, au moins, _trop_
social: qu'il faudrait, au moins, restreindre l'état social à son
minimum, revenir, sinon à la famille isolée, du moins à la tribu, au
clan, à la petite cité; qu'ainsi diminueraient et la lourdeur de la
tâche et l'intensité de l'effort, et l'énormité des inégalités entre les
hommes; qu'ainsi seraient atténués les besoins factices, gloire, luxe,
vie mondaine, jouissances d'art; qu'ainsi l'homme serait ramené à une
demi-animalité intelligente encore, mais surtout saine, paisible,
reposée et affectueuse, qui est son état de nature, en tout cas son
état de bonheur.--Et vous pouvez ne pas lire ce qui suit. Sauf dans le
_Contrat social_ (et encore!) Rousseau, de toute sa vie, n'a pas dit
autre chose que ce qu'il vient de dire.