Quelques intuitions de génie, quelques récits plein de verve, quelques
silhouettes bien enlevées, quelques théories neuves trop mêlées
d'obscurités, beaucoup de polissonneries, beaucoup de niaiseries,
énormément de verbiage et de fatras fumeux, voilà ce qu'a laissé
Diderot. Rien de complet, rien d'achevé, ni comme système philosophique,
ni comme oeuvre d'art. Son rôle a été plus grand que son oeuvre. Par
son infatigable activité, par ses qualités estimables, et presque
inestimables, de caractère et de bon coeur, il a tenu une très grande
place en son temps; il a été le lien entre les esprits et les caractères
les plus difficiles et quelquefois les moins faits pour s'entendre,
et personne plus que lui n'était né directeur de journal. Il ne lui a
manqué qu'un vrai et grand génie, ou peut-être seulement de la suite
dans les idées, pour mener son siècle, que personne n'a mené, comme il
est arrivé d'ailleurs à presque tous les siècles.--Il l'a rempli d'un
grand bruit d'audaces, de scandales et de papier remué. Il a vécu dans
cette fournaise et ces bruits de forge comme dans son élément naturel.
Il a fort agrandi le calme atelier de son père, et fabriqué beaucoup
plus de couteaux que lui, moins inoffensifs. C'était un rude ouvrier
que le travail grisait, et aussi la récréation, et aussi les histoires
racontées, les discussions et la rhétorique. De pensée calme, de
réflexions, de méditation, de contemplation, au milieu de tout cela,
aussi peu que rien. Vrai Français des classes moyennes, sans esprit,
sans distinction, plein d'intelligence, de facultés d'assimilation, de
facilité au travail et à la parole, avec un idéal peu élevé, peu de
scrupules de moralité, et un très bon coeur. Il s'est laissé aller à
cette nature, si mêlée de mal et de bien, de tout son mouvement et
de tout son élan, incapable de réaction contre lui-même, comme de
réflexion. Cette nature, il la croyait bonne; le souci, le sentiment
seulement, de notre infirmité, de notre misère, et de notre puissance à
nous améliorer, lui était inconnu. Quand cela manque, on ne peut être
qu'une force de la nature très intéressante. Il l'a été. Ce n'est pas
peu.
Sa fortune littéraire a été curieuse. Très connu dans son temps et très
en lumière comme remueur d'idées et «philosophe», beaucoup moins comme
artiste, il a eu cette chance, pour prolonger sa gloire, que ses écrits
les plus heureux, les plus piquants, les plus vivants, sont sortis
les uns après les autres, à de longs intervalles, quelques-uns tout
récemment, des bibliothèques particulières ou des armoires à manuscrits
les plus éloignées et les mieux closes. A chaque révélation ç'a été un
étonnement et une joie littéraire. On le croyait toujours la veille
beaucoup moins grand. L'attention sur lui et l'admiration à son égard
ont été renouvelées et rajeunies périodiquement comme par son bon ami le
hasard, qui se montrait aussi intelligent que bienveillant; et une sorte
de dévotion littéraire en a été comme confirmée et rafraîchie avec soin
autour de son monument.
Une autre sorte de dévotion, qui n'avait rien absolument de littéraire,
s'est fort échauffée aussi sur son nom. Vers le milieu de ce siècle,
beaucoup lui ont été infiniment reconnaissants d'être irréligieux plus
scandaleusement qu'un autre, de mettre la grossièreté la plus déterminée
au service de la «saine philosophie». Cela n'a pas laissé de grossir sa
cour.
Aujourd'hui nous le connaissons, ce semble, tout entier, et nous sommes
trop loin des querelles religieuses, reléguées dans les basses classes
de la nation, pour ne pas le juger avec une pleine tranquillité
d'esprit. Nous le trouvons grand par le travail; curieux, intelligent,
et pénétrant parfois, mais trouble et empêtré souvent, comme philosophe;
romancier plein de verve, sans imagination véritable, critique d'art
d'un grand goût et d'une sensibilité artistique tout à fait rare
et supérieure; écrivain inégal, dont quelques pages sont des
chefs-d'oeuvre, et dont la manière la plus ordinaire est un bavardage
intarissable mêlé de galimatias.--Il faut savoir dire qu'il est
décidément de second ordre. Mais, plus qu'un autre, il représente
quelque chose: l'individualisme du XVIIIe siècle s'appliquant enfin
franchement et insolemment à tout, pour tout détruire, peut être sans le
vouloir; à la société, à la religion, à la morale; ne laissant debout
que l'homme avec ses instincts, tenus pour bons; dissolvant la
communauté humaine, sous forme de pensée commune dans l'espace, sous
forme de pensée traditionnelle dans le temps. Il représente plus qu'un
autre, plus que Rabelais et Montaigne, infiniment plus que Voltaire,
plus que Rousseau, la revanche de la «nature» contre ce que les hommes
ont cru devoir faire, depuis qu'ils existent, pour s'en distinguer.
L'obéissance et l'adhésion complaisante à l'instinct naturel, c'est son
fond même. Cela veut dire peut-être que cet instinct naturel, il ne le
comprend nullement. Car il est aussi de la nature _humaine_, et c'en
est peut-être la vérité et le caractère propre, de sacrifier l'instinct
individuel à une règle et à une loi commune, pour que nous puissions
vivre et durer, ce qui est encore, ce semble, le besoin le plus
impérieux de notre nature.